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Michel Grossetti

By Howard Peterson,2014-06-23 08:09
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Michel Grossetti

    Michel Grossetti

    Centre Interdisciplinaire de Recherches

    Urbaines et Sociologiques (CIRUS)

    UMR CNRS 5193

    UTM

    5, allées A. Machado

    31058 Toulouse Cedex 9

    tel 05 61 50 36 69

    Michel.Grossetti@univ-tlse2.fr

    Trois échelles d’action et d’analyse.

    L’abstraction comme opérateur d’échelle

    L’Année Sociologique, vol. 56, n?2, pp.285-307.

    Résumé

L’abstraction en sociologie est analysée dans cet article comme un processus modifiant les

    aires de pertinence des énoncés dans un espace des phénomènes sociaux à trois dimensions. On commence par présenter ces trois dimensions (masse, durée, généralité) et les échelles qui peuvent leur être associées. Ensuite sont définis des opérateurs d’échelles, c’est-à-dire des

    processus déplaçant le niveau d’action ou d’analyse dans les trois dimensions. Les trois

    échelles et les opérateurs qui leurs sont associés permettent de définir l’abstraction comme

    une dimension d’un opérateur particulier, spécifique à l’échelle de généralité.

    Abstract

    Abstraction in Sociology is analyzed in this article as a process that changes the pertinence area of statements in three dimensional space of social phenomena. I start with a presentation of these three dimensions (mass, length, generality) and the scales that can be associated to them. Then I will define scales operators, processes which shift the action and analysis level in the three dimensions. The three scales and their operators allow to define abstraction as a dimension of one special operator, specific to the generality scale.

     *

    * *

    Une des façons d’aborder la question de l’abstraction en sociologie est de l’insérer dans une réflexion sur les échelles d’analyse. D’ailleurs, l’expression souvent utilisée de ? niveau

    d’abstraction ? encourage ce choix en suggérant qu’il peut y avoir une échelle d’abstraction,

    composée d’une succession de niveaux. Dans cette perspective, un énoncé scientifique est d’autant plus abstrait que son aire de pertinence est étendue, c'est-à-dire qu’il peut s’appliquer

    à des objets variés, pour peu évidemment qu’il soit possible de le spécifier de façon

    suffisamment précise pour le relier à chaque objet.

     1

La sociologie n’est pas fondée sur la recherche de lois comme celles que l’on trouve dans les

    sciences de la nature, mais elle peut produire des énoncés très généraux comme la relation entre la cohésion interne d’un groupe et son degré d’hostilité vis-à-vis des étrangers (Simmel),

    la caractère potentiellement auto-réalisateur des prophéties (Thomas), l’effet ? Matthieu ?

    (Merton), etc. Elle produit aussi des énoncés de portée plus restreinte, spécifiques à certains types de sociétés ou de contextes. Par exemple, on considère en général que la thèse de la ? force des liens faibles ? de Granovetter n’est vraiment pertinente que pour les classes

    moyennes (Degenne et Forsé, 1994) et probablement aussi uniquement dans des sociétés

    1. Certaines assertions ne concernent que le monde du travail ou celui des démocratiques

    échanges économiques, d’autres uniquement la famille, etc. D’autres encore sont présentées

    comme pertinentes pour un contexte national donné et une période, mais plus conjecturelles au-delà.

    Définir le niveau d’abstraction d’un énoncé sociologique à partir de son aire de pertinence revendiquée implique de définir cette dernière, et donc en amont une sorte d’espace général

    de repérage des phénomènes sociaux. On retrouve alors l’une des questions les plus classiques

    et les plus fondamentales de la sociologie, celle des échelles d’analyse. Répondre à cette

    question engage évidemment des choix épistémologiques et théoriques fondamentaux et implique de se confronter avec une montagne d’écrits et de réflexions de très nombreux auteurs, qui vont des plus obscurs aux plus célèbres. L’ampleur de la tâche a de quoi faire reculer, surtout s’il s’agit seulement de clarifier la place de l’abstraction dans le travail

    sociologique. J’ai pourtant choisi de m’y risquer ici, en m’appuyant sur une grille générale de

    repérage des phénomènes sociaux sur laquelle je travaille depuis quelques années (Grossetti, 2004). Cette grille permet en effet à mon sens de mieux définir ce que peuvent être les processus d’abstraction, de même qu’elle est utile pour se repérer à la fois dans l’ensemble des objets étudiés par les sociologues (et les sciences sociales en général) et dans les postures théoriques qu’ils adoptent. La conception de l’espace des phénomènes sociaux que je présente dans ce texte est à la fois simple et robuste. Elle est fondée sur des constituants déjà connus, qu’elle agence d’une façon un peu nouvelle. Cet espace est constitué de trois

    dimensions, dont chacune peut être pourvue d’une échelle spécifique (une série hiérarchisée

    de niveaux). Les dimensions et les échelles permettent de définir des processus ou des

     1 L’étude de Henk Flap et Béate Völker (1995) sur les relations sociales dans l’Allemagne de l’Est d’avant la chute du Mur de Berlin suggère que dans une société non démocratique, mobiliser des liens faibles peut se révéler trop risqué.

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opérations de passage d’un niveau à un autre, que j’appellerai des opérateurs d’échelles. Je

    voudrais montrer que l’on peut voir l’abstraction comme une dimension d’un opérateur

    particulier, qui concerne l’une des trois échelles que je vais présenter, celle que j’appelle l’échelle de généralité ou échelle des contextes. Dans un premier temps, je présenterai les trois échelles qui permettent de catégoriser les phénomènes sociaux. Ensuite j’évoquerai les opérateurs d’échelles. Enfin je conclurai sur l’abstraction et la question de sa légitimité.

1. Trois dimensions des phénomènes sociaux

Clarifions tout d’abord un point de vocabulaire. L’expression ? échelle d’analyse ? peut avoir

    deux sens différents. Dans le premier sens, on considère qu’une échelle est un rapport entre la réalité et une représentation figurée, comme dans les échelles des cartes géographiques par exemple (l’échelle du 1/100000). C’est l’option choisie par exemple par Dominique Desjeux

     dans un ouvrage récent(Desjeux, 2004). Dans le second sens, on considère une suite de degrés ou de niveaux qui constitue une seule échelle (l’échelle de Richter par exemple). C’est

    ce second sens que j’ai choisi d’utiliser. Une échelle est constituée d’un ensemble de niveaux. La définition de l’échelle d’analyse comme ensemble hiérarchisé de niveaux permet de définir

    des échelles de nature différente, de sortir de la classique opposition micro-macro (avec plus ou moins de méso entre les deux) et d’introduire d’autres échelles, en particulier celles des durées.

De quelles échelles d’agit-il ? Des échelles d’observation, d’analyse, ou d’action ? Les

    échelles d’observation, qu’évoque l’historien Jacques Revel en introduction d’un ouvrage sur

    2la micro-histoire, sont des niveaux de collecte de données. Ils peuvent être associés à des niveaux d’analyse très différents. Des données collectées à un niveau très micro peuvent

    concerner analytiquement des niveaux beaucoup plus massifs (par exemple lorsque l’on

    repère des références culturelles très générales dans les interactions), et réciproquement (lorsque l’on modélise des comportements individuels à partir de régularités statistiques). Les niveaux d’observation et d’analyse peuvent donc différer dans une étude concrète, même s’il est possible de les qualifier à partir des mêmes échelles. On peut dire la même chose des niveaux d’action, c’est-à-dire des niveaux que l’on considère comme pertinents pour définir

     2 Jacques Revel (dir), 1996.

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    les entités agissantes (individus, familles, organisations, états, etc.). Les échelles qui définissent les niveaux d’observation ou d’analyse peuvent être utilisées pour qualifier les

    niveaux d’actions. On considère alors que les niveaux d’action ne sont pas différents seulement dans l’œil de l’observateur mais aussi dans la réalité sociale elle-même. Cela

    signifie que les échelles ne sont pas réservées à la définition des opérations cognitives. Elles permettent aussi de caractériser des actions ou des formes sociales.

Après être revenu sur la vieille question de l’opposition micro-macro, que je présenterai

    comme une dimension de masse, je montrerai qu’elle peut se percevoir autrement lorsque l’on introduit une seconde dimension qui est celle du temps (ou des durées). Je déboucherai alors sur le constat de l’insuffisance de ces deux dimensions et sur la nécessité d’en introduire une

    troisième, celle des contextes. On aboutit ainsi à une conception de l’espace des phénomènes

    sociaux qui déploie celui-ci selon ces trois dimensions : masse, temps, généralité.

1.1. La masse

La question des rapports entre les niveaux ? micro ? et ? macro ? est d’une certaine façon

    aussi ancienne que la sociologie. Plutôt qu’un inventaire exhaustif des nombreux textes qui ont été consacrés à cette question par des sociologues ou d’autres chercheurs en sciences

    3humaines, je préfère ici proposer une conception simple mais robuste de ce qui constitue le point commun des réflexions sur la question. La plupart des travaux catégorisent les niveaux comme plus ? macro ? ou plus ? micro ? principalement en fonction du nombre d’unités

    d’action élémentaires qui sont prises en compte. Peu importe la façon dont ces unités d’action

    sont définies (individus, entreprises, groupes, etc.). Les auteurs considèrent en général comme plus ? macro ? des niveaux d’analyse portant sur des masses plus importantes d’unités d’action. Evidemment, le plus souvent, ils associent à ce critère d’autres aspects des niveaux

    en question comme la position épistémologique qu’ils impliquent, la durée plus ou moins importante des phénomènes étudiés, ou leur caractère plus contextuel ou plus général. Mais mon intention est précisément de décomposer la question des niveaux d’action et d’analyse en dimensions distinctes pouvant donner lieu à des critères de repérage clairs. J’appelle donc dimension de masse cet aspect des phénomènes sociaux qui est le nombre d’unités d’action

     3 Parmi les très nombreux ouvrages traitant de cette question, on peut signaler les livres collectifs dirigés par Karen Knorr Cetina et Aaron Cicourel (1981) ou Jeffrey Alexander et alii (1987).

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qu’ils impliquent. Il est possible d’associer à la dimension de masse une échelle précise, mais

    cela implique de définir le niveau d’action que l’on considère comme pertinent. On peut très bien considérer que le monde social est constitué d’acteurs de types différents, emboîtés sur

    cette échelle (individus humains, organisations, états, etc.), certains acteurs pouvant être vus comme des contextes pour d’autres (une organisation et ses membres par exemple). L’important est d’éviter les confusions et de choisir pour mesurer la masse un critère donné :

    nombre d’individus, nombre d’organisations ou de groupes de tel ou tel type, etc. Rien n’empêche de modifier l’unité de mesure en cours de route, si l’analyse le justifie. Dans une

    narration, on peut très bien passer d’acteurs individuels à des organisations lorsque l’on a le sentiment que ce dernier niveau est le plus pertinent pour comprendre une phase de l’histoire. Ou encore, on peut faire cohabiter des échelles de masse différentes. Par exemple, si l’on

    étudie les interactions entre 3 ou 4 grandes entreprises au sein d’un marché, on se situe à un

    niveau micro pour ce qui concerne les organisations ce qui justifie des analyses fines de

    décisions et d’interactions, et de nommer les entités en présence et à un niveau méso ou

    macro pour les individus concernés, qui sont plusieurs milliers ce qui peut justifier le

    recours à des méthodes plus quantitatives et un traitement anonyme. Les types d’acteurs que

    j’ai utilisés dans ces exemples (individus, organisations, etc.) correspondent plus ou moins à

    des niveaux de masse (en prenant les individus pour unité), mais il est préférable à mon sens

    4, afin d’éviter les risques de confusion et de définir ces derniers indépendamment de ces types

    la naturalisation de ces types à la seule dimension des masses. A partir du moment où l’on

    dispose d’un principe de mesure, il est toujours possible de construire des échelles. Et celles-

    ci peuvent varier selon les questions traitées. La masse est toujours un paramètre important des recherches en sciences sociales, même lorsqu’elles ne mettent pas en jeu des

    quantifications. Il suffit de relever la fréquence des expressions telles que ? la plupart ?, ? fréquemment ?, ? majoritairement ? et d’autres du même type, pour se rendre compte de

    son importance. La rendre plus explicite est certainement utile aussi bien pour concevoir des opérations de recherche que pour clarifier les débats scientifiques.

    Définie ainsi, la dimension des masses est à l’évidence insuffisante pour décrire les phénomènes sociaux. Même dans des versions plus raffinées, la simple opposition micro-macro tend à enfermer les analyses dans une conception statique, qui peut conduire à croire

     4 Par exemple en distinguant le niveau de l’action ou de l’interaction (de l’ordre de la dizaine d’unités d’action), celui des organisations (quelques centaines à quelques milliers) et celui des grandes masses (en millions). Mais des découpages différents sont souvent nécessaires.

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    que les causes sont contemporaines de leurs effets, et à écraser la dimension historique. La première chose à faire est donc de définir une deuxième échelle, celle du temps.

1.2. Le temps (les durées)

    Les phénomènes sociaux ont une durée. Celle-ci peut être évaluée de façon multiple et contradictoire, selon les points de vue adoptés, mais le fait que la durée est une composante de l’activité — et de l’observation ou de l’analyse — ne fait guère débat. Le plus souvent cette

    dimension est associée à celle des masses. On suppose par exemple, implicitement ou plus explicitement, que les phénomènes impliquant peu d’acteurs sont de durée plus brève. Il est

    assez facile de montrer qu’il n’en est rien. Une histoire de vie couvre une durée longue (plusieurs décennies) alors qu’elle peut être narrée en impliquant un petit nombre de protagonistes. A l’inverse, un phénomène de foule ou un événement médiatique peuvent

    impliquer des milliers, voire des millions de personnes durant des moments très brefs. Il est donc nécessaire de définir une deuxième dimension des phénomènes sociaux qui est leur durée. Il est peut-être logique que les réflexions de sociologues sur les questions d’échelles se focalisent sur les masses et négligent le temps, qui en revanche fait l’objet de toutes les attentions des historiens (les trois temps de Braudel par exemple). Mais il faut aussi tenir compte du fait que les sociologues qui travaillent sur les aspects dynamiques (ceux qui s’intéressent aux carrières par exemple) ont moins tendance que d’autres à théoriser de façon

    5. Comme pour les masses, il existe de multiples façons formelle, à quelques exceptions près

    de construire des mesures et des découpages des durées, selon les phénomènes étudiés. Et sur ce point, les réflexions des historiens sont une base de réflexion indispensable, même si les sociologues, qui fréquentent moins les longues durées, ont probablement besoin de définir

    6plus finement qu’eux les niveaux les plus éphémères.

1.3. La troisième échelle : généralité (contextes)

    5 Abbott, 2001 par exemple. 6 Il est probablement nécessaire de définir au moins un niveau de durée correspondant à ce que l’on considère comme le temps de l’action ou de l’interaction.

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    Les échelles de masse et de temps permettent de cerner les phénomènes sociaux avec plus de précision que la seule opposition micro-macro mais elles ne sont pas toujours suffisantes. Supposons que l’on étudie des interactions. Les observe-t-on dans des situations de travail, de

    loisir, au sein d’un foyer, dans des lieux de consommation ? En Europe ou en Afrique ?

    Successivement dans plusieurs de ces contextes ? Dans des situations relevant de plusieurs de ces contextes ? Ces questions ne sont à l’évidence pas indifférentes pour ce qui va être observé, pour les questions traitées, c'est-à-dire pour la définition même de la situation d’observation. Passons à présent à l’étude d’une organisation. Est-ce une entreprise, une école,

    un gouvernement ? Les questions ne seront pas tout-à-fait les mêmes. Considérons à présent le cas des entretiens biographiques. Se limite-t-on à la trajectoire professionnelle ? A la constitution de la famille ? A l’évolution et à la gestion de la santé ? A plusieurs aspects à la

    fois ? Se situe-t-on en France, aux Etats-Unis, au Japon ? Le même raisonnement peut être réitéré pour des questionnaires, le dépouillement d’archives, l’analyse de textes…

Le travail, la famille, telle activité de loisir, la santé, l’art, la science, mais aussi la nation ou la

    région, sont des mots qui font sens pour les acteurs sociaux, qui s’y réfèrent pour décrire leurs

    actions, aussi bien que pour les sociologues, qui tendent à se spécialiser en fonction de ces ? contextes ?. La différenciation du monde social en multiples sous-ensembles est un des plus anciens problèmes de la sociologie et les termes ne manquent pas pour décrire ces sous-ensembles : ? sphères d’activité ? (Weber), ? institutions ? (Durkheim), ? communautés ?,

    ? cercles ? (Simmel), ? champs ? (Bourdieu), ? mondes ? (Becker), ? scènes ? (Goffman), et bien d’autres. Ces ? contextes ? (gardons ce terme assez neutre) peuvent être définis à des niveaux de masse très différents, du groupe de quelques scientifiques intéressés par un même problème (les ? spécialités ?) à la ? communauté scientifique ? dans son acception la plus large, de tel ? marché ? particulier à l’ensemble des échanges marchands (le ? marché ?

    général), d’un type spécifique de formation à l’ensemble des activités d’éducation. Les

    contextes peuvent aussi se définir à partir d’ensembles territoriaux, qu’ils soient dotés

    d’instances politiques (nations, régions, etc.) ou non (populations diverses), mais présentant

    7. Travailler dans un cadre national une forme de cohérence et des régulations collectives

    unique ou effectuer une comparaison internationale n’a pas les mêmes implications pour la

    recherche. De ce point de vue, une étude effectuée dans un cadre national est plus

     7 On pourrait autonomiser les contextes à base spatiale en construisant une quatrième échelle (que l’on pourrait

    baptiser ? territoriale ? par exemple pour tenir compte du fait qu’il s’agit d’espaces régulés et appropriés), mais j’ai préféré éviter de multiplier les échelles. Il est toujours possible de préciser les contextes en tenant compte à

    la fois de l’inscription territoriale et des sphères d’activités (? le monde scientifique en France ? par exemple).

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    ? spécialisée ? que celle qui en implique plusieurs. On peut considérer que les contextes peuvent devenir eux-mêmes des entités agissantes (des organisations ou des groupes), ou leur laisser le statut de configurations à l’intérieur desquelles l’action se déploie. Certains

    contextes sont peu massifs et éphémères (les ? scènes ? de Goffman), d’autres plus massifs et

    très durables (la France), d’autres encore très massifs mais peu durables (une manifestation),

    etc. Les contextes ont donc des coordonnées dans les dimensions de masse et de durée.

    Il est important d’être conscient des contextes que l’on met en jeu dans une étude sociologique. Cela permet en effet d’éviter deux pièges, qui conduisent tous deux à naturaliser

    ces contextes, et donc à éviter d’en expliciter les contours et de les mettre en discussion. Le premier piège consiste à tenir les contextes pour acquis, par exemple de considérer comme non problématique la délimitation de la sphère du travail, au lieu de poser le problème de l’autonomie relative de l’activité de travail, ou encore de raisonner à partir d’un découpage en

    classes sociales postulées, alors que les hiérarchies et inégalités sociales demandent un examen approfondi pour être comprises, et que de surcroît, elles évoluent dans le temps. Ce premier piège est extrêmement fréquent lorsque l’on travaille à partir de catégories. Le deuxième piège consiste pour le sociologue à se trancher la gorge avec le rasoir d’Ockham en

    croyant que l’on peut se débarrasser du problème des contextes simplement en niant leur

    existence. C’est ce qui se passe lorsque l’on effectue une observation en oubliant les opérations de délimitation que constituent le choix du lieu et du moment (souvent effectuées sur la base d’un registre d’activité précis), ou encore lorsque l’on découpe une partie de réseau social sur la base d’un critère exogène (par exemple les frontières d’une organisation). On est alors amené à concevoir la société comme une sorte de milieu homogène, et à délimiter les objets et les terrains selon des contextes implicites (par exemple telle activité, dans tel pays, à telle époque considérée sans justification explicite comme représentative de phénomènes plus généraux), que l’on naturalise dans la méthode elle-même sans les

    problématiser.

La définition concrète des contextes est délicate. On peut mettre l’accent sur des

    caractéristiques individuelles (leur ressemblance ou leur complémentarité) induites par un contexte : par exemple, deux citoyens français ont en commun un certain nombre de ressources et de contraintes (droits, devoirs, langue, etc.). Situer l’observation dans un contexte induit que les individus disposent tous de ces ressources similaires, en deçà de celles qui les différencient. Le contexte est alors un ensemble présentant une homogénéité des

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    ressources. On peut aussi insister sur les ressources de coordination, les règles, les normes, tout ce qui permet aux individus d’interagir significativement. Deux citoyens français

    appartiennent à un même espace de régulation, constitué par le droit de ce pays, partagent une langue, des références, etc. Les participants d’une interaction à la Goffman partagent une scène éphémère qui leur permet de mettre en œuvre des ressources de coordination plus ou

    moins génériques. Du point de vue des ressources de coordination, un contexte est un ordre local, c’est-à-dire un ensemble social présentant une forme spécifique d’ordre (i.e. de

    ressources/contraintes normatives partagées). Dans certains cas, l’ordre local est associé à la

    constitution d’un acteur collectif, une organisation par exemple. Ce qui est un contexte à un

    niveau est alors un acteur à un autre niveau, la plupart des contextes mis en scène dans les analyses sociologiques associant ces deux dimensions.

Définir un contexte implique d’opérer une délimitation, que celle-ci s’appuie sur les frontières

    reconnues par les acteurs, ou qu’elle soit réalisée par l’analyste sur la base des données dont il dispose. Les contextes ont en commun de présenter des frontières (même floues et mouvantes), des éléments spécifiques (formes langagières, références, normes, ressources, etc.), parfois des ? spécialistes ?.

De ce point de vue, en général, un réseau social n’est pas un contexte, puisqu’il ne présente

    pas en soi de limites (sinon celles de l’humanité pour un réseau d’individus). Lorsque l’on découpe un réseau sur des critères exogènes (par exemple les frontières d’une organisation), on ne fait que naturaliser un contexte. En revanche, si l’on opère un découpage du réseau sur

    la base des contrastes intrinsèques de densité ou de connectivité (comme dans l’analyse des ? clusters ?), alors il est possible de définir des contextes correspondant à des portions de réseaux. Il est toutefois rare que de tels découpages ne retrouvent pas des entités collectives perçues par les acteurs et structurées par d’autres ressources de coordination que les seules

    relations dyadiques entre acteurs. Par exemple, tel groupement relationnel dense mis en

    8évidence dans le graphe d’un réseau personnel se révèlera être constitué par les personnes

    9avec qui l’enquêté pratique une activité particulière (un sport par exemple). Il est aussi

    possible de délimiter sur des critères analytiques des voisinages relationnels autour d’un

    élément du réseau. Ces voisinages peuvent être alors traités comme des contextes.

    8 Un réseau personnel est un ensemble de relations impliquent une même personne. 9 Voir par exemple les études empiriques de Dominique Cardon et Fabien Granjon (2003) ou de Claire Bidart (1997).

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    Le passage d’un contexte à l’autre implique le franchissement des frontières par des acteurs ou par des ressources. La caractéristique des humains est de réaliser dans leur existence même la mise en connexion de certains contextes : une même personne est un travailleur, un père de famille, un joueur de boules, etc. Les contextes sont donc tous reliés au moins par ceux qui y réalisent leurs pratiques. Ils peuvent aussi être liés autrement par diverses formes d’interdépendance (les flux de ressources par exemple) ainsi que par certains objets plus ou moins ? génériques ?. Un même téléphone ou un même ordinateur par exemple peuvent être utilisés dans des contextes très différents, mais cela peut être aussi vrai d’objets qui semblent a priori plus spécialisés, les sociologues des techniques nous ayant depuis longtemps convaincus que les usages des objets ou des dispositifs techniques débordent toujours des cadres que leur ont fixé leurs concepteurs.

    En suivant ces principes, il est possible de définir une infinité de contextes sur des critères extrêmement variés, ce qui entraîne le risque de les voir proliférer à l’excès. Mais on peut en

    général définir un nombre limité de contextes pertinents pour une problématique déterminée. Même si l’explicitation des contextes ne peut jamais être exhaustive, elle est préférable à la

    naturalisation de ceux-ci dans l’analyse.

    Une fois les contextes définis, on peut donc construire une échelle fondée sur la variété des contextes concernés par un phénomène, allant de la spécialisation (peu de contextes impliqués) à la plus grande généralité (nombreux contextes impliqués). C’est une notion similaire à la

    10. ? multiplexité ? des relations sociales dans les analyses de réseaux sociaux

2. Les opérateurs d’échelles

    L’analyse sociologique et les entités sociales qu’elle prend pour objet peuvent se déplacer dans l’espace à trois dimensions que je viens de décrire. Pas nécessairement simultanément

    évidemment. Les chercheurs peuvent faire évoluer la focale de leur analyse, partant

10 La ? multiplexité ? d’une relation est la variété des contenus échangés ou des contextes concernés : un

    collègue qui est aussi un voisin est une relation plus multiplexe et moins spécialisée qu’une simple relation de

    travail. C’est aussi l’articulation des réseaux de relations spécialisées définis par chacun des registres d’échange. En général, ces registres d’échanges ne sont pas indépendants des contextes (vie familiale, travail, etc.), même

    s’ils ne s’y réduisent pas.

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