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Stendhal(HenriBeyle)-LaDuchesseDePalliano-FRA

By Julie Cunningham,2014-06-10 01:02
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stendhal

LA DUCHESSE DE PALLIANO

    by Stendhal [1 of 170 pseudnyms used by Marie-Henri Beyle]

Palerme, le 22 juillet 1838.

    Je ne suis point naturaliste, je ne sais le grec que fort m‚diocrement; mon principal but, en venant voyager en Sicile, n'a pas ‚t‚ d'observer

    les ph‚nomŠnes de l'Etna, ni de jeter quelque clart‚, pour moi ou pour les autres, sur tout ce que les vieux auteurs grecs ont dit de la Sicile. Je cherchais d'abord le plaisir des yeux, qui est grand en ce pays singulier. Il ressemble, dit-on, … l'Afrique; mais ce qui, pour moi, est de toute certitude, c'est qu'il ne ressemble … l'Italie que par les passions d‚vorantes. C'est bien des Siciliens que l'on peut dire que le mot impossible n'existe pas pour eux dŠs qu'ils sont enflamm‚s par l'amour ou la haine, et la haine, en ce beau pays, ne provient jamais d'un int‚rˆt d'argent.

    Je remarque qu'en Angleterre, et surtout en France, on parle souvent de la passion italienne, de la passion effr‚n‚e que l'on trouvait en Italie aux seiziŠme et dix-septiŠme siŠcles. De nos jours, cette belle passion est morte, tout … fait morte, dans les classes qui ont ‚t‚ atteintes par l'imitation des moeurs fran‡aises et des fa‡ons d'agir … la mode … Paris ou … Londres.

    Je sais bien que l'on peut dire que, dŠs l'‚poque de Charles Quint ( 1530), Naples, Florence, et mˆme Rome, imitŠrent un peu les moeurs espagnoles; mais ces habitudes sociales si nobles n'‚taient-elles pas fond‚es sur

    le respect infini que tout homme digne de ce nom doit avoir pour les mouvements de son ƒme? Bien loin d'exclure l'‚nergie, elles l'exag‚raient, tandis que la premiŠre maxime des fats qui imitaient le duc de Richelieu, vers 1760, ‚tait de ne sembler ‚mus de rien. La maxime des dandies anglais, que l'on copie maintenant … Naples de pr‚f‚rence aux fats fran‡ais, n'est-elle pas de sembler ennuy‚ de tout,

    sup‚rieur … tout?

    Ainsi la passion italienne ne se trouve plus, depuis un siŠcle, dans la bonne compagnie de ce pays-l….

Pour me faire quelque id‚e de cette passion italienne, dont nos

    romanciers parlent avec tant d'assurances, j'ai ‚t‚ oblig‚ d'interroger l'histoire; et encore la grande histoire faite par des gens … talent, et souvent trop majestueuse, ne dit presque rien de ces d‚tails. Elle ne daigne tenir note des folies qu'autant qu'elles sont faites par des rois ou des princes. J'ai eu recours … l'histoire particuliŠre de chaque ville; mais j'ai ‚t‚ effray‚ par l'abondance des mat‚riaux. Telle petite ville vous pr‚sente fiŠrement son histoire en trois ou quatre volumes in-4ø imprim‚s, et sept ou huit volumes manuscrits; ceux-ci presque

    ind‚chiffrables, jonch‚s d'abr‚viations, donnant aux lettres une forme singuliŠre, et, dans les moments les plus int‚ressants, remplis de fa‡ons de parler en usage dans le pays, mais inintelligibles vingt lieues

    plus loin. Car dans toute cette belle Italie o l'amour a sem‚ tant

    d'‚v‚nements tragiques, trois villes seulement, Florence, Sienne et Rome, parlent … peu prŠs comme elles ‚crivent; partout ailleurs la langue ‚crite est … cent lieues de la langue parl‚e.

Ce qu'on appel le la passion italienne, c'est--dire, la passion qui

    cherche … se satisfaire, et non pas a donner au voisin une id‚e magnifique de notre individu, commence … la renaissance de la soci‚t‚, au douziŠme siŠcle, et s'‚teint du moins dans la bonne compagnie vers l'an 1734. A cette ‚poque, les Bourbons viennent r‚gner … Naples dans la personne de don Carlos, fils d'une FarnŠse, mari‚e, en secondes noces, … Philippe V, ce triste petit-fils de Louis XIV, si intr‚pide au milieu des boulets,

    si ennuy‚, et si passionn‚ pour la musique. On sait que pendant vingt-quatre ans le sublime castrat Farinelli lui chanta tous les jours trois airs favoris, toujours les mˆmes .

Un esprit philosophique peut trouver curieux les d‚tails d'une passion

    sentie … Rome ou … Naples, mais j'avouerai que rien ne me semble plus absurde que ces romans qui donnent des noms italiens … leurs personnages. Ne sommes-nous pas convenus que les passions varient toutes les fois qu'on s'avance de cent lieues vers le Nord? L'amour est-il le mˆme …

    Marseille et … Paris? Tout au plus peut-on dire que les pays soumis

    depuis longtemps au mˆme genre de gouvernement offrent dans les habitudes sociales une sorte de ressemblance ext‚rieure.

Les paysages, comme les passions, comme la musique, changent aussi dŠs

    qu'on s'avance de trois ou quatre degr‚s vers le Nord. Un paysage napolitain paraŒtrait absurde … Venise, si l'on n'‚tait pas convenu, mˆme en Italie, d'admirer la belle nature de Naples. A Paris, nous faisons mieux, nous croyons que l'aspect des forˆts et des plaines cultiv‚es est absolument le mˆme … Naples et … Venise, et nous voudrions que le Canaletto, par exemple, e–t absolument la mˆme couleur que

    Salvador Rosa.

Le comble du ridicule, n'est-ce pas une dame anglaise dou‚e de toutes

    les perfections de son Œle, mais regard‚e comme hors d'‚tat de peindre la haine et l'amour, mˆme dans cette Œle: madame Anne Radcliffe donnant des noms italiens et de grandes passions aux personnages de son c‚lŠbre roman: le Confessionnal des P‚nitents noirs?

    Je ne chercherai point … donner des grƒces … la simplicit‚, … la rudesse quelquefois choquantes du r‚cit trop v‚ritable que je soumets … l'indulgence du lecteur; par exemple, je traduis exactement la r‚ponse de la duchesse de Palliano … la d‚claration d'amour de son cousin Marcel Capece. Cette monographie d'une famille se trouve, je ne sais pourquoi, … la fin du second volume d'une histoire manuscrite de Palerme, sur laquelle je ne puis donner aucun d‚tail.

    Ce r‚cit, que j'abrŠge beaucoup, … mon grand regret (je supprime une foule de circonstances caract‚ristiques), comprend les derniŠres aventures de la malheureuse famille Carafa, plut―t que l'histoire int‚ressante d'une seule passion. La vanit‚ litt‚raire me dit que peut-ˆtre il ne m'e–t pas ‚t‚ impossible d'augmenter l'int‚rˆt de plusieurs situations en d‚veloppant davantage, c'est--dire en

    devinant et racontant au lecteur, avec d‚tails, ce que sentaient les personnages. Mais moi, jeune Fran‡ais, n‚ au nord de Paris, suis-je

    bien s–r de deviner ce qu'‚prouvaient ces ƒmes italiennes de l'an 1559? Je puis tout au plus esp‚rer de deviner ce qui peut paraŒtre ‚l‚gant et piquant aux lecteurs fran‡ais de 1838.

Cette fa‡on passionn‚e de sentir qui r‚gnait en Italie vers 1559 voulait

    des actions et non des paroles. On trouvera donc fort peu de conversations dans les r‚cits suivants. C'est un d‚savantage pour cette traduction, accoutum‚s que nous sommes aux longues conversations de nos personnages de roman; pour eux, une conversation est une bataille. L'histoire pour laquelle je r‚clame toute l'indulgence du lecteur montre une particularit‚ singuliŠre introduite par les Espagnols dans les moeurs d'Italie. Je ne suis point sorti du r―le de traducteur. Le calque fidŠle des fa‡ons de sentir du seiziŠme siŠcle, et mˆme des fa‡ons de raconter de l'historien, qui, suivant toute apparence, ‚tait un gentilhomme appartenant … la malheureuse duchesse de Palliano, fait, selon moi, le principal m‚rite de cette histoire tragique, si toutefois m‚rite il y a.

    L'‚tiquette espagnole la plus s‚vŠre r‚gnait … la cour du duc de Palliano. Remarquez que chaque cardinal, que chaque prince romain avait une cour semblable, et vous pourrez vous faire une id‚e du spectacle que

pr‚sentait, en 1559, la civilisation de la ville de Rome. N'oubliez

    pas que c'‚tait le temps o— le roi Philippe II, ayant besoin pour une de ses intrigues du suffrage de deux cardinaux, donnait … chacun d'eux deux cent mille livres de rente en b‚n‚fices eccl‚siastiques. Rome, quoique sans arm‚e redoutable, ‚tait la capitale du monde. Paris, en 1559, ‚tait une ville de barbares assez gentils.

TRADUCTION EXACTE D'UN VIEUX R•CIT •CRIT VERS 1566

    Jean-Pierre Carafa, quoique issu d'une des plus nobles familles du royaume de Naples, eut des fa‡ons d'agir ƒpres, rudes, violentes et dignes tout … fait d'un gardeur de troupeaux. Il prit l'habit long (la soutane) et s'en alla jeune … Rome, o— il fut aid‚ par la faveur de

    son cousin Olivier Carafa, cardinal et archevˆque de Naples. Alexandre

    VI, ce grand homme qui savait tout et pouvait tout, le fit son cameriere (… peu prŠs ce que nous appellerions, dans nos moeurs, un officier d'ordonnance). Jules II le nomma archevˆque de Chieti; le pape Paul le fit cardinal, et enfin, le 23 de mai 1555, aprŠs des brigues et des

    disputes terribles parmi les cardinaux enferm‚s au conclave, il fut cr‚‚ pape sous le nom de Paul IV; il avait alors soixante-dix-huit ans.

    Ceux mˆmes qui venaient de l'appeler au tr―ne de saint Pierre fr‚mirent bient―t en pensant … la duret‚ et … la pi‚t‚ farouche, inexorable, du maŒtre qu'ils venaient de se donner.

    La nouvelle de cette nomination inattendue fit r‚volution … Naples et … Palerme. En peu de jours Rome vit arriver un grand nombre de membres de l'illustre famille Carafa. Tous furent plac‚s; mais comme il est naturel, le pape distingua particuliŠrement ses trois neveux, fils du comte de Montorio, son frŠre.

    Don Juan, l'aŒn‚, d‚j… mari‚, fut fait duc de Palliano. Ce duch‚, enlev‚ … Marc-Antoine Colonna, auquel il appartenait, comprenait un grand nombre de villages et de petites villes. Don Carlos, le second des neveux de Sa Saintet‚, ‚tait chevalier de Malte et avait fait la guerre; il fut cr‚‚ cardinal, l‚gat de Bologne et premier ministre. C'‚tait un homme plein de r‚solution; fidŠle aux traditions de sa famille, il osa ha‹r le roi le plus puissant du monde (Philippe II, roi d'Espagne et des Indes), et lui donna des preuves de sa haine. Quant au troisiŠme neveu du nouveau pape, don Antonio Carafa, comme il ‚tait mari‚, le pape le fit marquis de Montebello. Enfin, il entreprit de donner pour femme … Fran‡ois, Dauphin de France et fils du roi Henri II, une fille que son frŠre avait eue d'un second mariage; Paul IV pr‚tendait lui assigner pour dot le royaume de Naples, qu'on aurait enlev‚ … Philippe II, roi

    d'Espagne. La famille Carafa ha‹ssait ce roi puissant, lequel, aid‚ des fautes de cette famille, parvint … l'exterminer, comme vous le verrez.

Depuis qu'il ‚tait mont‚ sur le tr―ne de saint Pierre, le plus puissant

    du monde, et qui, … cette ‚poque, ‚clipsait mˆme l'illustre monarque des Espagnes, Paul IV, ainsi qu'on l'a vu chez la plupart de ses successeurs, donnait l'exemple de toutes les vertus. Ce fut un grand pape et un grand saint; il s'appliquait … r‚former les abus dans l'Eglise

    et … ‚loigner par ce moyen le concile g‚n‚ral, qu'on demandait de toutes parts … la cour de Rome, et qu'une sage politique ne permettait pas d'accorder.

    Suivant l'usage de ce temps trop oubli‚ du n―tre, et qui ne permettait pas … un souverain d'avoir confiance en des gens qui pouvaient avoir un autre int‚rˆt que le sien, les Etats de Sa Saintet‚ ‚taient gouvern‚s despotiquement par ses trois neveux. Le cardinal ‚tait premier ministre et disposait des volont‚s de son oncle; le duc de Palliano avait ‚t‚

    cr‚‚ g‚n‚ral des troupes de la sainte Eglise; et le marquis de Montebello, capitaine des gardes du palais, n'y laissait p‚n‚trer que les personnes qui lui convenaient. Bient―t ces jeunes gens commirent les plus grands excŠs; ils commencŠrent par s'approprier les biens des familles contraires … leur gouvernement. Les peuples ne savaient … qui avoir recours pour obtenir justice. Non seulement ils devaient craindre pour leurs biens, mais, chose horrible … dire dans la patrie de la chaste LucrŠce, l'honneur de leurs femmes et de leurs filles n'‚tait pas en s–ret‚. Le duc de Palliano et ses frŠres enlevaient les plus belles femmes; il suffisait d'avoir le malheur de leur plaire. On les vit, avec stupeur, n'avoir aucun ‚gard … la noblesse du sang et, bien plus,

    ils ne furent nullement retenus par la cl―ture sacr‚e des saints monastŠres. Les peuples, r‚duits au d‚sespoir, ne savaient … qui faire parvenir leurs plaintes, tant ‚tait grande la terreur que les trois frŠres avaient inspir‚e … tout ce qui approchait du pape: ils ‚taient insolents mˆme envers les ambassadeurs.

    Le duc avait ‚pous‚, avant la grandeur de son oncle, Violante de Cardone, d'une famille originaire d'Espagne, et qui, … Naples, appartenait … la premiŠre noblesse.

Elle comptait dans le Seggio di Nido.

    Violante, c‚lŠbre par sa rare beaut‚ et par les grƒces qu'elle savait se donner quand elle cherchait … plaire, l'‚tait encore davantage par son orgueil insens‚. Mais il faut ˆtre juste, il e–t ‚t‚ difficile

    d'avoir un g‚nie plus ‚lev‚, ce qu'elle montra bien au monde en n'avouant rien, avant de mourir, au frŠre capucin qui la confessa. Elle savait par coeur et r‚citait avec une grƒce infinie l'admirable Orlando de messer Arioste, la plupart des sonnets du divin P‚trarque, les contes

    du Pecorone, etc. Mais elle ‚tait encore plus s‚duisante quand elle daignait entretenir sa compagnie des id‚es singuliŠres que lui sugg‚rait son esprit.

    Elle eut un fils qui fut appel‚ le duc de Cavi. Son frŠre, D. Ferrand, comte d'Aliffe, vint … Rome, attir‚ par la haute fortune de ses

    beaux-frŠres.

    Le duc de Palliano tenait une cour splendide; les jeunes gens des premiŠres familles de Naples briguaient l'honneur d'en faire partie. Parmi ceux qui lui ‚taient le plus chers, Rome distingua, par son

    admiration, Marcel Capece (du Seggio di Nido), jeune cavalier c‚lŠbre … Naples par son esprit, non moins que par la beaut‚ divine qu'il avait re‡ue du ciel.

    La duchesse avait pour favorite Diane Brancaccio, ƒg‚e alors de trente ans, proche parente de la marquise de Montebello, sa belle-soeur. On disait dans Rome que, pour cette favorite, elle n'avait plus d'orgueil; elle lui confiait tous ses secrets. Mais ces secrets n'avaient rapport qu'… la politique; la duchesse faisait naŒtre des passions, mais n'en

    partageait aucune.

    Par les conseils du cardinal Carafa, le pape fit la guerre au roi d'Espagne, et le roi de France envoya au secours du pape une arm‚e command‚e par le duc de Guise.

Mais il faut nous en tenir aux ‚v‚nements int‚rieurs de la cour du duc

    de Palliano.

    Capece ‚tait depuis longtemps comme fou; on lui voyait commettre les actions les plus ‚tranges; le fait est que le pauvre jeune homme ‚tait devenu passionn‚ment amoureux de la duchesse sa maŒtresse, mais il n'osait se d‚couvrir … elle. Toutefois il ne d‚sesp‚rait pas absolument de parvenir … son but, il voyait la duchesse profond‚ment irrit‚e contre un mari qui la n‚gligeait. Le duc de Palliano ‚tait tout-puissant dans

    Rome, et la duchesse savait, … n'en pas douter, que presque tous les

    jours les dames romaines les plus c‚lŠbres par leur beaut‚ venaient voir son mari dans son propre palais, et c'‚tait un affront auquel elle ne pouvait s'accoutumer.

    Parmi les chapelains du saint pape Paul IV se trouvait un respectable religieux avec lequel il r‚citait son br‚viaire. Ce personnage, au risque de se perdre, et peut-ˆtre pouss‚ par l'ambassadeur d'Espagne, osa bien un jour d‚couvrir au pape toutes les sc‚l‚ratesses de ses neveux. Le saint pontife fut malade de chagrin; il voulut douter; mais les certitudes accablantes arrivaient de tous c―t‚s. Ce fut le premier jour de l'an 1559 qu'eut lieu l'‚v‚nement qui confirma le pape dans tous ses soup‡ons, et peut-ˆtre d‚cida Sa Saintet‚. Ce fut donc le propre jour de la Circoncision de Notre-Seigneur, circonstance qui aggrava beaucoup la faute aux yeux d'un souverain aussi pieux, qu'Andr‚ Lanfranchi, secr‚taire du duc de Palliano, donna un souper magnifique au cardinal Carafa, et, voulant qu'aux excitations de la gourmandise ne manquassent pas celles de la luxure, il fit venir … ce souper la Martuccia, l'une des plus belles, des plus c‚lŠbres et des plus riches courtisanes de la noble ville de Rome. La fatalit‚ voulut que Capece, le favori du duc, celui-l… mˆme qui en secret ‚tait amoureux de la duchesse, et qui passait pour le plus bel homme de la capitale du monde, se f–t attach‚ depuis quelque temps … la Martuccia. Ce soir-l…, il la

    chercha dans tous les lieux o il pouvait esp‚rer la rencontrer. Ne

    la trouvant nulle part, et ayant appris qu'il y avait un souper dans la maison Lanfranchi, il eut soup‡on de ce qui se passait, et sur le minuit se pr‚senta chez Lanfranchi, accompagn‚ de beaucoup d'hommes arm‚s.

    La porte lui fut ouverte, on l'engagea … s'asseoir et … prendre part au festin; mais, aprŠs quelques paroles assez contraintes, il fit signe … la Martuccia de se lever et de sortir avec lui. Pendant qu'elle h‚sitait, toute confuse et pr‚voyant ce qui allait arriver Capece se leva du lieu o il ‚tait assis, et, s'approchant de la jeune fille, il la prit par

    la main, essayant de l'entraŒner avec lui. Le cardinal, en l'honneur duquel elle ‚tait venue, s'opposa vivement … son d‚part; Capece persista, s'effor‡ant de l'entraŒner hors de la salle.

Le cardinal premier ministre, qui, ce soir-l…, avait pris un habit tout

    diff‚rent de celui qui annon‡ait sa haute dignit‚, mit l'‚p‚e … la main, et s'opposa avec la vigueur et le courage que Rome entiŠre lui connaissait au d‚part de la jeune fille. Marcel, ivre de colŠre, fit entrer ses gens; mais ils ‚taient Napolitains pour la plupart, et, quand ils reconnurent d'abord le secr‚taire du duc et ensuite le cardinal que le singulier habit qu'il portait leur avait d'abord cach‚, ils remirent leurs ‚p‚es dans le fourreau, ne voulurent point se battre, et s'interposŠrent pour apaiser la querelle.

    Pendant ce tumulte, Martuccia, qu'on entourait et que Marcel Capece

    retenait de la main gauche, fut assez adroite pour s'‚chapper. DŠs que Marcel s'aper‡ut de son absence il courut aprŠs elle, et tout son monde le suivit.

    Mais l'obscurit‚ de la nuit autorisait les r‚cits les plus ‚tranges, et dans la matin‚e du 2 janvier, la capitale fut inond‚e des r‚cits du combat p‚rilleux qui aurait eu lieu, disait-on, entre le cardinal

    neveu et Marcel Capece. Le duc de Palliano, g‚n‚ral en chef de l'arm‚e

    de l'Eglise, crut la chose bien plus grave qu'elle n'‚tait, et comme il n'‚tait pas en trŠs bons termes avec son frŠre le ministre, dans la nuit mˆme il fit arrˆter Lanfranchi, et, le lendemain, de bonne heure, Marcel lui-mˆme fut mis en prison. Puis on s'aper‡ut que personne n'avait perdu la vie, et que ces emprisonnements ne faisaient qu'augmenter le scandale, qui retombait tout entier sur le cardinal. On se hƒta de mettre en libert‚ les prisonniers, et l'immense pouvoir des trois frŠres se

    r‚unit pour chercher … ‚touffer l'affaire. Ils esp‚rŠrent d'abord y r‚ussir; mais, le troisiŠme jour, le r‚cit du tout vint aux oreilles du pape. Il fit appeler ses deux neveux et leur parla comme pouvait le faire un prince aussi pieux et aussi profond‚ment offens‚.

    Le cinquiŠme jour de janvier, qui r‚unissait un grand nombre de cardinaux dans la congr‚gation du Saint Office, le saint pape parla le premier de cette horrible affaire, il demanda aux cardinaux pr‚sents comment ils avaient os‚ ne pas la porter … sa connaissance:

    - Vous vous taisez! et pourtant le scandale touche … la dignit‚ sublime dont vous ˆtes revˆtus! Le cardinal Carafa a os‚ paraŒtre sur la voie publique couvert d'un habit s‚culier et l'‚p‚e nue … la main. Et dans quel but? Pour se saisir d'une infƒme courtisane?

    On peut juger du silence de mort qui r‚gnait parmi tous ces courtisans durant cette sortie contre le premier ministre. C'‚tait un vieillard de quatre-vingts ans qui se fƒchait contre un neveu ch‚ri maŒtre jusque-l… de toutes ses volont‚s. Dans son indignation, le pape parla d'―ter le chapeau … son neveu.

La colŠre du pape fut entretenue par l'ambassadeur du grand-duc de

    Toscane, qui alla se plaindre … lui d'une insolence r‚cente du cardinal premier ministre. Ce cardinal, naguŠre si puissant, se pr‚senta chez Sa Saintet‚ pour son travail accoutum‚. Le pape le laissa quatre heures entiŠres dans l'antichambre, attendant aux yeux de tous, puis le renvoya sans vouloir l'admettre … l'audience. On peut juger de ce qu'eut … souffrir l'orgueil immod‚r‚ du ministre. Le cardinal ‚tait. irrit‚, mais non soumis; il pensait qu'un vieillard accabl‚ par l'ƒge, domin‚

    toute sa vie par l'amour qu'il portait … sa famille, et qui enfin ‚tait peu habitu‚ … l'exp‚dition des affaires temporelles, serait oblig‚ d'avoir recours … son activit‚. La vertu du saint pape l'emporta; il convoqua les cardinaux, et, les ayant longtemps regard‚s sans parler, … la fin il fondit en larmes et n'h‚sita point … faire une sorte d'amende honorable:

- La faiblesse de l'ƒge, leur dit-il, et les soins que je donne aux

    choses de la religion, dans lesquelles, comme vous savez, je pr‚tends d‚truire tous les abus, m'ont port‚ … confier mon autorit‚ temporelle … mes trois neveux; ils en ont abus‚, et je les chasse … jamais.

    On lut ensuite un bref par lequel les neveux ‚taient d‚pouill‚s de toutes leurs dignit‚s et confin‚s dans de mis‚rables villages. Le cardinal premier ministre fut exil‚ … Civita Lavinia, le duc de Palliano … Soriano, et le marquis … Montebello; par ce bref, le duc ‚tait d‚pouill‚ de ses appointements r‚guliers, qui s'‚levaient … soixante-douze mille

    piastres (plus d'un million de 1838).

    Il ne pouvait pas ˆtre question de d‚sob‚ir … ces ordres s‚vŠres: les Carafa avaient pour ennemis et pour surveillants le peuple de Rome tout entier qui les d‚testait.

Le duc de Palliano, suivi du comte d'Alife, son beau-frŠre, et de L‚onard

    del Cardine, alla s'‚tablir au petit village de Soriano, tandis que la duchesse et sa belle-mŠre vinrent habiter Gallese, mis‚rable hameau … deux petites lieues de Soriano.

    Ces localit‚s sont charmantes; mais c'‚tait un exil, et l'on ‚tait chass‚ de Rome o naguŠre on r‚gnait avec insolence.

Marcel Capece avait suivi sa maŒtresse avec les autres courtisans dans

    le pauvre village o elle ‚tait exil‚e. Au lieu des hommages de Rome entiŠre, cette femme, si puissante quelques jours auparavant, et qui jouissait de son rang avec tout l'emportement de l'orgueil, ne se voyait plus environn‚e que de simples paysans dont l'‚tonnement mˆme lui rappelait sa chute. Elle n'avait aucune consolation; son oncle ‚tait si ƒg‚ que probablement il serait surpris par la mort avant de rappeler ses neveux, et, pour comble de misŠre, les trois frŠres se d‚testaient entre eux. On allait jusqu'… dire que le duc et le marquis qui ne partageaient point les passions fougueuses du cardinal, effray‚s par ses excŠs, ‚taient all‚s jusqu'… les d‚noncer au pape leur oncle.

Au milieu de l'horreur de cette profonde disgrƒce, il arriva une chose

qui, pour le malheur de la duchesse et de Capece lui-mˆme, montra bien

    que, dans Rome, ce n'‚tait pas une passion v‚ritable qui l'avait entraŒn‚ sur les pas de la Martuccia.

    Un jour que la duchesse l'avait fait appeler pour lui donner un ordre, il se trouva seul avec elle, chose qui n'arrivait peut-ˆtre pas deux

    fois dans toute une ann‚e. Quand il vit qu'il n'y avait personne dans la salle o la duchesse le recevait, Capece resta immobile et silencieux. Il alla vers la porte pour voir s'il y avait quelqu'un qui p–t les ‚couter

    dans la salle voisine, puis il osa parler ainsi:

    - Madame, ne vous troublez point et ne prenez pas avec colŠre les paroles ‚tranges que je vais avoir la t‚m‚rit‚ de prononcer. Depuis longtemps je vous aime plus que la vie. Si, avec trop d'imprudence, j'ai os‚

    regarder comme amant vos divines beaut‚s, vous ne devez pas en imputer la faute … moi mais … la force surnaturelle qui me pousse et m'agite. Je suis au supplice, je brle; je ne demande pas du soulagement pour la flamme qui me consume, mais seulement que votre g‚n‚rosit‚ ait piti‚ d'un serviteur rempli de d‚f‚rence et d'humilit‚.

La duchesse parut surprise et surtout irrit‚e:

    - Marcel, qu'as-tu donc vu en moi, lui dit-elle, qui te donne la hardiesse de me requ‚rir d'amour? Est-ce que ma vie, est-ce que ma conversation se sont tellement ‚loign‚es des rŠgles de la d‚cence, que tu aies pu t'en autoriser pour une telle insolence? Comment as-tu pu avoir la hardiesse de croire que je pouvais me donner … toi ou … tout autre homme,

    mon mari et seigneur except‚? Je te pardonne ce que tu m'as dit, parce que je pense que tu es un fr‚n‚tique; mais garde-toi de tomber de nouveau

    dans une pareille faute, ou je te jure que je te ferai punir … la fois pour la premiŠre et pour la seconde insolence.

    La duchesse s'‚loigna transport‚e de colŠre, et r‚ellement Capece avait manqu‚ aux lois de la prudence: il fallait faire deviner et non pas dire. Il resta confondu, craignant beaucoup que la duchesse ne racontƒt la chose … son mari.

    Mais la suite fut bien diff‚rente de ce qu'il appr‚hendait. Dans la solitude de ce village, la fiŠre duchesse de Palliano ne put s'empˆcher de faire confidence de ce qu'on avait os‚ lui dire … sa dame d'honneur favorite, Diane Brancaccio. Celle-ci ‚tait une femme de trente ans,

    d‚vor‚e par des passions ardentes. Elle avait les cheveux rouges (l'historien revient plusieurs fois sur cette circonstance qui lui semble expliquer toutes les folies de Diane Brancaccio). Elle aimait

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