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apollinaire-alcools-

By Herbert Hicks,2014-06-24 16:19
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apollinaire-alcools-

    André Durand présente

    ’Alcools’’

    (1913)

    recueil de poèmes de Guillaume APOLLINAIRE

On trouve ici les textes et les commentaires de :

    ’Les colchiques’’ (page 2), „‟Palais‟‟ (page 4), „‟Chantre‟‟ (page 5), „‟Crépuscule‟‟

    (page 5), „‟Annie‟‟ (page 7), ’La maison des morts (page 8), „‟Clotilde‟‟ (page

    13), „‟Cortège‟‟ (page 14), „’Le voyageur’’ (page 16), „‟Marie‟‟ (page 18), „’La

    blanche neige’’ (page 19), „’Poème lu au mariage d’André Salmon’’ (page 19), „‟L’adieu‟‟ (page 20), „‟Salomé‟‟ (page 21), ’La porte’’ (page 21), „’Merlin et la vieille femme’’ (page 22), „‟Saltimbanques‟‟ (page 24), „’Le vent nocturne’’ (page

    25), „’Lul de Faltenin’’ (page 25), ’La tzigane’’ (page 27), „‟L’ermite‟‟ (page 27), „‟Automne‟‟ (page 30), „’L’émigrant de Landor Road’’ (page 30), „‟Rosemonde‟‟

    (page 34), „’Le brasier’’ (page 34), „’Nuit rhénane’’ (page 38), „‟Mai‟‟ (page 40), ’La synagogue’’ (page 41), ’Les cloches‟‟ (page 43), „‟Schinderhannes‟‟ (page

    43), „’Rhénane d’automne’’ (page 44), ’Les sapins’’ (page 46), „’Les femmes‟‟

    (page 47), „‟Signe‟‟ (page 49), „’Les fiançailles’’ (page 49), „’À la Santé’’ (page

    52), „’Automne malade’’ (page 54), „’Cors de chasse‟‟ (page 55), „‟Vendémiaire‟‟

    (page 55).

Les autres poèmes („‟Zone‟‟, „’Le pont Mirabeau’’, „’La chanson du mal-aimé’’,

    ’La Loreley’’) sont étudiés dans des dossiers à part.

    Bonne lecture !

Ce recueil de poèmes comprend des poèmes anciens, composés de vers réguliers et parus dès 1898,

    et des poèmes nouveaux composés de vers libres. Par son sous-titre originel, ?1898-1912?, le recueil s‟offrait comme le journal poétique d‟une quinzaine d‟années de création ; l‟histoire d‟une œuvre s‟y combinait avec celle d‟une aventure poétique, le jeune poète cherchant sa voie, se faisant aussi bien

    le représentant de l‟avant-garde. Apollinaire révéla rétrospectivement l‟esprit de cette datation dans une lettre qu‟il adressa à Max Jacob en mars 1916 : ?Prends […] tous tes poèmes qui ont paru dans une revue […] jusqu’à nos jours. Sans doute cela fera un volume ; tu y ajoutes au besoin les quelques poèmes qu’il faudra et tu auras un volume et garderas des tas de poèmes inédits en mettant en lieu

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sûr les représentants de ton lyrisme pendant une longue période de poésie?. Cette ?longue période

    de poésie? ainsi mise en lieu sûr allait, s‟agissant du rédacteur de la lettre, des lendemains du symbolisme à la veille du surréalisme. Mais, en fait, Apollinaire ne respecta pas l‟ordre chronologique

    de création des poèmes, qui aurait accentué la résonance autobiographique, le poème liminaire, Zone”, ayant été en réalité le dernier composé.

    De plus, devant l‟exemple qui lui avait été donné par Blaise Cendrars, dans une décision de dernière heure, sur les épreuves mêmes, alors que ses poèmes avaient initialement paru encore ponctués, il supprima partout la ponctuation. Il pousuivait ainsi le but constant des poètes, qui a toujours été de saboter la langue. Sans ponctuation, il n'y a plus de concurrence entre le mètre et la syntaxe ; on ne marque pas de pause, même là où le sens l'exige et on en marque une là où il ne l'exige pas ; la versification prend à contre-pied les règles du discours normal. Perdre l‟ordre et la coordination, l‟armature logique et rationnelle, abolir la frontière entre le raisonnement et la musique, forcer l‟œil, la voix, la pensée même à suivre le mouvement musical, se fait au profit de l‟aventure poétique, les mots connaissant des regroupements plus secrets que ceux qu‟impose la syntaxe, le rythme se permettant toutes les modulations, le texte acquérant plus de fluidité, les images produisant un effet d‟autant plus

    fort qu‟elles sont ainsi libérées, les possibilités d'interprétation étant multipliées. Le poète contraint le lecteur à s‟abandonner à la dérive poétique, à une logique affective plus secrète, à devenir lui-même

    un chercheur et un trouveur de sens, à exprimer son émotion par ses choix de lecture. Enfin, pour Marinetti, au début du XXe siècle, supprimer la ponctuation, c‟était provoquer dans la lecture des modifications de perception analogues à celles provoquées par la vie moderne.

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    “Zone”

    Pour le texte et une analyse, aller à APOLLINAIRE - „‟Zone‟‟

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    Le pont Mirabeau” :

    Pour le texte et une analyse, aller à APOLLINAIRE - Le pont Mirabeau’’

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    “La chanson du mal-aimé” :

    Pour le texte et une analyse, aller à APOLLINAIRE - La chanson du mal-aimé’’

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    Les colchiques

     Le pré est vénéneux mais joli en automne

     Les vaches y paissant

     Lentement s'empoisonnent

     Le colchique couleur de cerne et de lilas

     Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là

     Violâtres comme leur cerne et comme cet automne

     Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne

     Les enfants de l'école viennent avec fracas

     Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica

     Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères

     Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

     Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

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     Le gardien du troupeau chante tout doucement

     Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent

     Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne

    Commentaire

    Ce poème aligne trois strophes irrégulières formées successivement de sept vers, de cinq vers, de trois vers, des vers aux rimes suivies qui sont pour la plupart des alexandrins, certains étant cependant formés de deux hémistiches (vers 2 et 3), d‟autres, légèrement plus longs (vers 6, 8, 9, 10, 11, 12, 14), pouvant avoir douze syllabes, au prix de quelques élisions audacieuses (par exemple : ?Qui batt(ent) comme les fleurs battent au vent dément?, mais que l'on peut également considérer

    comme irréguliers.

    Encore que le sens de ce poème ne soit pas hermétique, on note çà et là quelques difficultés d'interprétation. Le premier vers ne manque pas d‟être inquiétant par la juxtaposition de ?vénéneux?

    et de ?joli?, la mention de la saison triste qu‟est l‟?automne?. ?Le pré est vénéneux? parce que,

    mêlés à l'herbe, il y a des colchiques, plantes vénéneuses (que, dans la réalité, les vaches évitent, mais le poète l'ignore ou feint de l'ignorer). Dans les vers 2 et 3 est dramatisé, par l‟enjambement qui divise un alexandrin en deux hémistiches, le contraste entre la placidité des vaches et le danger qu‟elles courent. Le colchique est ?couleur de cerne et de lilas?, couleur de paupières violâtres et

    fripées : ces fleurs se parent avec trop de coquetterie et leur fard est trop étudié ; elles cachent leur vraie nature. Un enjambement projette dans le vers 5 un court rejet après lequel le rétablissement de la ponctuation ferait bien saisir que le poète s‟adresse à une personne qui, de toute évidence, est une femme, la femme aimée, Annie Playden qui, elle aussi, lui a caché sa vraie nature. Cependant, bel exemple d‟effet que permet la suppression de la ponctuation, on peut comprendre aussi que ?le

    colchique y fleurit tes yeux?. Que les yeux de cette femme soient ?violâtres? ?comme leur cerne?

    élargit considérablement leur malignité qui est celle aussi de la triste saison qu‟est l‟automne. Le vers 7, qui clot la strophe, marque bien, par le ?Et? initial et par les rimes qui répondent à celles des

    premiers vers, l‟enchaînement inéluctable des situations : comme les vaches s‟empoisonnent en broutant les colchiques, le poète s‟empoisonne en aimant Annie Playden ou en continuant à ruminer

    ( ! ) son souvenir.

    À la deuxième strophe, une troupe d'écoliers joyeux survient, leur ?fracas? étant rendu par les

    sonorités de ?hoquetons? et d‟?harmonica?. Ingénus, autres représentations du poète, ils cueillent les colchiques sans se douter que ces fleurs si jolies sont dangereuses. Ne sont-elles pas ?sont comme

    des mères?? Mais la suite, qui n‟apparaît qu‟après l‟enjambement, ?Filles de leurs filles?, ne manque

    pas d‟étonner. La comparaison, en effet surprenante, peut s‟expliquer ainsi : ces ?mères, filles de

    leurs filles? sont des mères de famille si outrageusement fardées et coquettes qu'on les prendrait pour... les filles de leurs filles. Ces fleurs sont de nouveau comparées à la femme, à ses ?paupières?

    qui ?battent au vent dément? car, familièrement, on dit ?un vent fou?. On peut se demander si, en l'occurrence, ce vent-là ne rend pas fou celui qui, apercevant tous ces ?battements? de fleurs, croit

    voir, mille fois répétés, les battements de paupières de la belle infidèle qui est une autre jolie fleur, point du tout