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apollinaire-alcools-

By Herbert Hicks,2014-06-24 16:19
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apollinaire-alcools-

    André Durand présente

    ’Alcools’’

    (1913)

    recueil de poèmes de Guillaume APOLLINAIRE

On trouve ici les textes et les commentaires de :

    ’Les colchiques’’ (page 2), „‟Palais‟‟ (page 4), „‟Chantre‟‟ (page 5), „‟Crépuscule‟‟

    (page 5), „‟Annie‟‟ (page 7), ’La maison des morts (page 8), „‟Clotilde‟‟ (page

    13), „‟Cortège‟‟ (page 14), „’Le voyageur’’ (page 16), „‟Marie‟‟ (page 18), „’La

    blanche neige’’ (page 19), „’Poème lu au mariage d’André Salmon’’ (page 19), „‟L’adieu‟‟ (page 20), „‟Salomé‟‟ (page 21), ’La porte’’ (page 21), „’Merlin et la vieille femme’’ (page 22), „‟Saltimbanques‟‟ (page 24), „’Le vent nocturne’’ (page

    25), „’Lul de Faltenin’’ (page 25), ’La tzigane’’ (page 27), „‟L’ermite‟‟ (page 27), „‟Automne‟‟ (page 30), „’L’émigrant de Landor Road’’ (page 30), „‟Rosemonde‟‟

    (page 34), „’Le brasier’’ (page 34), „’Nuit rhénane’’ (page 38), „‟Mai‟‟ (page 40), ’La synagogue’’ (page 41), ’Les cloches‟‟ (page 43), „‟Schinderhannes‟‟ (page

    43), „’Rhénane d’automne’’ (page 44), ’Les sapins’’ (page 46), „’Les femmes‟‟

    (page 47), „‟Signe‟‟ (page 49), „’Les fiançailles’’ (page 49), „’À la Santé’’ (page

    52), „’Automne malade’’ (page 54), „’Cors de chasse‟‟ (page 55), „‟Vendémiaire‟‟

    (page 55).

Les autres poèmes („‟Zone‟‟, „’Le pont Mirabeau’’, „’La chanson du mal-aimé’’,

    ’La Loreley’’) sont étudiés dans des dossiers à part.

    Bonne lecture !

Ce recueil de poèmes comprend des poèmes anciens, composés de vers réguliers et parus dès 1898,

    et des poèmes nouveaux composés de vers libres. Par son sous-titre originel, ?1898-1912?, le recueil s‟offrait comme le journal poétique d‟une quinzaine d‟années de création ; l‟histoire d‟une œuvre s‟y combinait avec celle d‟une aventure poétique, le jeune poète cherchant sa voie, se faisant aussi bien

    le représentant de l‟avant-garde. Apollinaire révéla rétrospectivement l‟esprit de cette datation dans une lettre qu‟il adressa à Max Jacob en mars 1916 : ?Prends […] tous tes poèmes qui ont paru dans une revue […] jusqu’à nos jours. Sans doute cela fera un volume ; tu y ajoutes au besoin les quelques poèmes qu’il faudra et tu auras un volume et garderas des tas de poèmes inédits en mettant en lieu

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sûr les représentants de ton lyrisme pendant une longue période de poésie?. Cette ?longue période

    de poésie? ainsi mise en lieu sûr allait, s‟agissant du rédacteur de la lettre, des lendemains du symbolisme à la veille du surréalisme. Mais, en fait, Apollinaire ne respecta pas l‟ordre chronologique

    de création des poèmes, qui aurait accentué la résonance autobiographique, le poème liminaire, Zone”, ayant été en réalité le dernier composé.

    De plus, devant l‟exemple qui lui avait été donné par Blaise Cendrars, dans une décision de dernière heure, sur les épreuves mêmes, alors que ses poèmes avaient initialement paru encore ponctués, il supprima partout la ponctuation. Il pousuivait ainsi le but constant des poètes, qui a toujours été de saboter la langue. Sans ponctuation, il n'y a plus de concurrence entre le mètre et la syntaxe ; on ne marque pas de pause, même là où le sens l'exige et on en marque une là où il ne l'exige pas ; la versification prend à contre-pied les règles du discours normal. Perdre l‟ordre et la coordination, l‟armature logique et rationnelle, abolir la frontière entre le raisonnement et la musique, forcer l‟œil, la voix, la pensée même à suivre le mouvement musical, se fait au profit de l‟aventure poétique, les mots connaissant des regroupements plus secrets que ceux qu‟impose la syntaxe, le rythme se permettant toutes les modulations, le texte acquérant plus de fluidité, les images produisant un effet d‟autant plus

    fort qu‟elles sont ainsi libérées, les possibilités d'interprétation étant multipliées. Le poète contraint le lecteur à s‟abandonner à la dérive poétique, à une logique affective plus secrète, à devenir lui-même

    un chercheur et un trouveur de sens, à exprimer son émotion par ses choix de lecture. Enfin, pour Marinetti, au début du XXe siècle, supprimer la ponctuation, c‟était provoquer dans la lecture des modifications de perception analogues à celles provoquées par la vie moderne.

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    “Zone”

    Pour le texte et une analyse, aller à APOLLINAIRE - „‟Zone‟‟

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    Le pont Mirabeau” :

    Pour le texte et une analyse, aller à APOLLINAIRE - Le pont Mirabeau’’

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    “La chanson du mal-aimé” :

    Pour le texte et une analyse, aller à APOLLINAIRE - La chanson du mal-aimé’’

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    Les colchiques

     Le pré est vénéneux mais joli en automne

     Les vaches y paissant

     Lentement s'empoisonnent

     Le colchique couleur de cerne et de lilas

     Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là

     Violâtres comme leur cerne et comme cet automne

     Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne

     Les enfants de l'école viennent avec fracas

     Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica

     Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères

     Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

     Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

     2

     Le gardien du troupeau chante tout doucement

     Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent

     Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne

    Commentaire

    Ce poème aligne trois strophes irrégulières formées successivement de sept vers, de cinq vers, de trois vers, des vers aux rimes suivies qui sont pour la plupart des alexandrins, certains étant cependant formés de deux hémistiches (vers 2 et 3), d‟autres, légèrement plus longs (vers 6, 8, 9, 10, 11, 12, 14), pouvant avoir douze syllabes, au prix de quelques élisions audacieuses (par exemple : ?Qui batt(ent) comme les fleurs battent au vent dément?, mais que l'on peut également considérer

    comme irréguliers.

    Encore que le sens de ce poème ne soit pas hermétique, on note çà et là quelques difficultés d'interprétation. Le premier vers ne manque pas d‟être inquiétant par la juxtaposition de ?vénéneux?

    et de ?joli?, la mention de la saison triste qu‟est l‟?automne?. ?Le pré est vénéneux? parce que,

    mêlés à l'herbe, il y a des colchiques, plantes vénéneuses (que, dans la réalité, les vaches évitent, mais le poète l'ignore ou feint de l'ignorer). Dans les vers 2 et 3 est dramatisé, par l‟enjambement qui divise un alexandrin en deux hémistiches, le contraste entre la placidité des vaches et le danger qu‟elles courent. Le colchique est ?couleur de cerne et de lilas?, couleur de paupières violâtres et

    fripées : ces fleurs se parent avec trop de coquetterie et leur fard est trop étudié ; elles cachent leur vraie nature. Un enjambement projette dans le vers 5 un court rejet après lequel le rétablissement de la ponctuation ferait bien saisir que le poète s‟adresse à une personne qui, de toute évidence, est une femme, la femme aimée, Annie Playden qui, elle aussi, lui a caché sa vraie nature. Cependant, bel exemple d‟effet que permet la suppression de la ponctuation, on peut comprendre aussi que ?le

    colchique y fleurit tes yeux?. Que les yeux de cette femme soient ?violâtres? ?comme leur cerne?

    élargit considérablement leur malignité qui est celle aussi de la triste saison qu‟est l‟automne. Le vers 7, qui clot la strophe, marque bien, par le ?Et? initial et par les rimes qui répondent à celles des

    premiers vers, l‟enchaînement inéluctable des situations : comme les vaches s‟empoisonnent en broutant les colchiques, le poète s‟empoisonne en aimant Annie Playden ou en continuant à ruminer

    ( ! ) son souvenir.

    À la deuxième strophe, une troupe d'écoliers joyeux survient, leur ?fracas? étant rendu par les

    sonorités de ?hoquetons? et d‟?harmonica?. Ingénus, autres représentations du poète, ils cueillent les colchiques sans se douter que ces fleurs si jolies sont dangereuses. Ne sont-elles pas ?sont comme

    des mères?? Mais la suite, qui n‟apparaît qu‟après l‟enjambement, ?Filles de leurs filles?, ne manque

    pas d‟étonner. La comparaison, en effet surprenante, peut s‟expliquer ainsi : ces ?mères, filles de

    leurs filles? sont des mères de famille si outrageusement fardées et coquettes qu'on les prendrait pour... les filles de leurs filles. Ces fleurs sont de nouveau comparées à la femme, à ses ?paupières?

    qui ?battent au vent dément? car, familièrement, on dit ?un vent fou?. On peut se demander si, en l'occurrence, ce vent-là ne rend pas fou celui qui, apercevant tous ces ?battements? de fleurs, croit

    voir, mille fois répétés, les battements de paupières de la belle infidèle qui est une autre jolie fleur, point du tout ingénue.

    À la dernière strophe, ?le gardien du troupeau? qui laisse ses vaches s‟empoisonner est comme un

    dieu indifférent au sort de ses créatures, bovins ou humains. Les vaches, qui sont ?lentes et

    meuglant? parce que le poète prend ou affecte de prendre ces meuglements pour l'expression d'un regret, leur lenteur, pour la réticence à s'arracher au pâtis, abandonneraient ?pour toujours ce grand

    pré? : en fait, ce n‟est que pour tout l'hiver. Mais c‟est le poète qui veut se convaincre d‟abandonner pour toujours la pensée de cette femme infidèle, sinon de renoncer à l‟amour pour toujours.

    Ainsi, ce poème apparemment impersonnel et descriptif, où, du spectacle champêtre, se dégage une atmosphère magique, est en fait une chanson douce et triste de l‟amour déçu, de l‟amour trompé, de l‟acceptation mélancolique de la condition humaine. Il est un de ces poèmes d‟Apollinaire que la souffrance même a permis de naître.

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     3

    Palais

    À Max Jacob

     Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve

     Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée

     Le palais don du roi comme un roi nu s'élève

     Des chairs fouettées des roses de la roseraie

     On voit venir au fond du jardin mes pensées

     Qui sourient du concert joué par les grenouilles

     Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles

     Et le soleil miroir des roses s'est brisé

     Le stigmate sanglant des mains contre les vitres

     Quel archet mal blessé du couchant le troua

     La résine qui rend amer le vin de Chypre

     Ma bouche aux agapes d'agneau blanc l'éprouva

     Sur les genoux pointus du monarque adultère

     Sur le mai de son âge et sur son trente et un

     Madame Rosemonde roule avec mystère

     Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns

     Dame de mes pensées au cul de perle fine

     Dont ni perle ni cul n'égale l'orient

     Qui donc attendez-vous

     De rêveuses pensées en marche à l'Orient

     Mes plus belles voisines

     Toc toc Entrez dans l'antichambre le jour baisse

     La veilleuse dans l'ombre est un bijou d'or cuit

     Pendez vos têtes aux patères par les tresses

     Le ciel presque nocturne a des lueurs d'aiguilles

     On entra dans la salle à manger les narines

     Reniflaient une odeur de graisse et de graillon

     On eut vingt potages dont trois couleurs d'urine

     Et le roi prit deux oeufs pochés dans du bouillon

     Puis les marmitons apportèrent les viandes

     Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau

     Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes

     Et mes souvenirs faisandés en godiveaux

     Or ces pensées mortes depuis des millénaires

     Avaient le fade goût des grands mammouths gelés

     Les os ou songe-creux venaient des ossuaires

     En danse macabre aux plis de mon cervelet

     Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles

     Mais nom de Dieu !

     Ventre affamé n'a pas d'oreilles

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     Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux

     Ah ! nom de Dieu ! qu'ont donc crié ces entrecôtes

     Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons

     Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes

     Pour mes pensées de tous pays de tous les temps

    Commentaire

    Dans ce poème, Apollinaire signale la toute-puissance de l'imagination poétique. Si l‟on considère les poèmes d‟”Alcools” comme une suite de rêves, on arrive ici ?au fond du Rêve? et l‟étrangeté est beaucoup plus forte. Il entend se libérer du poids du passé culturel comme l‟indiquent

    symboliquement les rôtis de pensées mortes qui sont servis. _________________________________________________________________________________

    Chantre

    ?Et l'unique cordeau des trompettes marines?

    Commentaire

    Ce monostiche, qu'Apollinaire appelait drôlement ?vers solitaire?, est la relique tirée d‟un brouillon, y restant attaché par le ?et? initial. De ce poème, les trois premières strophes ont fourni le début des

    Fiançailles”, la quinzième et deux vers de la douzième se sont retrouvés dans “L’émigrant de Landor

    Road”, et la dix-septième dans “Le brasier”. Il produit dans le recueil un effet similaire à la discordance

    qui, dans la prosodie, déstabilise, ébranle, introduit comme un déchirement.

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    Crépuscule

     À Mademoiselle Marie Laurencin.

     Frôlée par les ombres des morts

     Sur l'herbe où le jour s'exténue

     L'arlequine s'est mise nue

     Et dans l'étang mire son corps

     Un charlatan crépusculaire

     Vante les tours que l'on va faire

     Le ciel sans teinte est constellé

     D'astres pâles comme du lait

     Sur les tréteaux l'arlequin blême

     Salue d'abord les spectateurs

     Des sorciers venus de Bohême

     Quelques fées et les enchanteurs

     Ayant décroché une étoile

     Il la manie à bras tendu

     Tandis que des pieds un pendu

     Sonne en mesure les cymbales

     L'aveugle berce un bel enfant

     5

     La biche passe avec ses faons

     Le nain regarde d'un air triste

     Grandir l'arlequin trismégiste

    Commentaire

    Comme l‟indique la dédicace, Guillaume Apollinaire a écrit ce poème en pensant à Marie Laurencin avec laquelle il avait rompu en 1912.

    Ce poème, constitué de cinq quatrains d‟octosyllabes à rimes ou assonances placées un peu au hasard d‟une strophe à l‟autre, marqué dès son titre par le déclin et la mort qui sont peut-être ceux de

    cet amour perdu, les transpose dans une sorte de parade foraine désenchantée où apparaissent différents personnages quelque peu fantastiques. Il pourrait être un de ces tableaux naïfs, dans le style du Douanier Rousseau, que peignait Marie Laurencin, où ses créatures, nourries de fleurs et de songes, regardent un univers féerique de leurs grands yeux étonnés de biche ou de gazelle. Le premier personnage de cette troupe de forains est “l’arlequine” à laquelle est consacrée la

    première strophe. Devant la perspective de la mort qu‟annonce le crépuscule (?le jour s’exténue?),

    elle éprouve le besoin de se mirer pour ne pas se perdre tout à fait. On peut donc croire qu‟il s‟agit bien de la peintre qui, en effet, se mirait dans ses tableaux, y représentait son monde intérieur. Le crépuscule est encore évoqué dans la deuxième strophe par cette atténuation, ces couleurs suaves qui justement étaient celles qu‟affectionnait l‟artiste. Mais, d‟abord, se dépense sans trop y croire, pour attirer et convaincre la clientèle, le ?charlatan? qu‟est le bateleur, le bonimenteur. Mais ne

    s‟agit-il pas d‟Apollinaire lui-même dont la poésie est fondée sur la trouvaille (donc ?les tours?), la

    nouveauté étant par avance ?crépusculaire??

    Il est plus sûr que ?l’arlequin blême? de la troisième strophe, s‟il rappelle un peu les baladins

    efflanqués que peignait Picasso aux environs de 1905, représente Apollinaire. Alors que l'arlequin est habituellement un être joyeux qui aime s'amuser, se donner en spectacle, il est ?blême? du fait de ses

    désillusions sentimentales, ou de son trac devant des spectateurs aussi ferrés en matière de magie que ces ?sorciers venus de Bohême?, donc des bohémiens, des tziganes (fréquemment évoqués

    dans le recueil dont un des thèmes récurrents est le voyage), que ces ?fées? et ces ?enchanteurs?

    qui, comme par hasard, sont justement des personnages de ses contes.

    Pourtant, la quatrième strophe montre d‟abord un de ses tours. Mais déjà l‟attention se détourne vers un musicien acrobate.

    Dans la dernière strophe, se manifestent d‟autres membres de la troupe qui aurait même une ménagerie. Mais tout est fait pour une chute qui revient sur l‟arlequin, décidément le personnage principal, d‟autant plus qu‟il est ?trismégiste?, du latin ?trismegistus?, trois fois très grand, mot qui

    semble avoir été cher à Apollinaire puisqu‟on le retrouve dans un autre poème, “Vendémiaire”, où ?les

    rois? ?trois fois courageux devenaient trismégistes?. Mais grandit-il vraiment, voit-il son art s‟affirmer,

    ou n‟est-ce qu‟aux yeux du nain qu‟il est, par un effet de contre-plongée, un géant en fait dérisoire,

    Apollinaire se moquant donc finalement de lui-même. On peut aussi envisager, au contraire, qu‟il

    veuille très sérieusement se présenter en poète moderne qui doit accepter le risque de perdre son public, son audience, dans cet hermétisme qui est celui de l‟Hermès trismégiste.

    Crépuscule” serait donc un poème suscité par le souvenir de Marie Laurencin mais où Apollinaire parle surtout de lui, du poète dont ce crépuscule n‟est qu‟une étape dans son évolution que dessine le recueil “Alcools” où, de la descente aux Enfers qu‟est “Zone”, en passant par “Le brasier”, il aboutira

    au chant triomphal qu‟est "Vendémiaire".

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    Annie

     Sur la côte du Texas

     Entre Mobile et Galveston il y a

     Un grand jardin tout plein de roses

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     Il contient aussi une villa

     Qui est une grande rose

     Une femme se promène souvent

     Dans le jardin toute seule

     Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls

     Nous nous regardons

     Comme cette femme est mennonite

     Ses rosiers et ses vêtements n'ont pas de boutons

     Il en manque deux à mon veston

     La dame et moi suivons presque le même rite

    Commentaire

Guillaume Apollinaire imagine Annie Playden vivant aux États-Unis, le pays où, pour ne pas l‟épouser,

    elle s‟est enfuie après le drame que rapporta “La chanson du mal-aimé”. Mais il se voit aussi l‟ayant

    suivie, reprenant le thème de la dame sans merci et de l‟amant martyr comme celui du verger d‟amour qui apparurent dans Le roman de la rose” de Guillaume de Lorris, oeuvre que connaissait bien

    Apollinaire qui était féru de littérature médiévale et qu‟il utilisa aussi dans d‟autres poèmes à nom de femme.

    Dans la première strophe, qui indique le décor, la répétition (?roses? - ?rose?) insiste sur le

    rapprochement de la femme et de la rose et annonce le jeu de mots de la troisième strophe sur les boutons de rose. Il faut prononcer ?Texas? et ?Galveston? à la française : ?Texas? comme ?il y a? et

    ?Galveston? comme ?veston?.

    La deuxième strophe suscite l‟image mélancolique d‟une femme solitaire, qui est anonyme mais est évidemment l‟Annie du titre. Et, soudain, cette solitude est doublée de celle du poète qui surgit dans la scène, le seul échange de regards entre lui et la femme marquant une absurde séparation définitive. Dans la dernière strophe, pour se venger de la sévérité puritaine de la froide Anglaise protestante qu‟il voulait voir en Annie Playden (ou qu‟elle fut réellement), le poète s‟est amusé à faire d‟elle une mennonite, membre d‟un mouvement anabaptiste implanté aux États-Unis dont les membres ne

    vivent que d‟agriculture, en bannissant tout ce qui est frivole et en restant fidèles aux moeurs et aux costumes du XVIe siècle, d‟où leur usage de crochets au lieu de boutons. Mais, au lieu de parler

    d‟abord des ?boutons? dont sont dépourvus ?ses vêtements?, le poète surprend en évoquant ceux

    des ?rosiers? qui ont donc été coupés par cette femme austère qui veut mettre fin à cette magnifique floraison, qui a procédé ainsi à une sorte de castration, à la fois des fleurs, de leur beauté, de leur parfum, et aussi du poète lui-même comme si elle avait voulu qu‟il ne puisse plus créer de poèmes, moyens de séduction puisque ce sont les roses du rosier qu‟il est. C‟est ainsi que, continuant le jeu de

    mots sur le ton de la plaisanterie, il indique que les boutons de son ?veston?, il les a perdus. Ce qui

    est une façon de communier encore avec ?la dame? dans ?le même rite? qui est donc celui de la

    tristesse de l‟amour non réalisé. De bouffon qu'il semblait d'abord, ce parallèle institué entre elle et le passant devient touchant, le calme de cet homme, ?sur la route bordée de tilleuls?, qui semble

    détaché de la situation notée en passant et avec le sourire, ne trompant pas. La peine de cœur qu'il

    ressent, il se refuse à la rendre trop pathétique. La bouffonnerie est une manière pour le poète de déplorer la froideur et l'indifférence d'une femme qui a renoncé à toutes les joies de la vie. Dans ce curieux poème, les rimes se mêlent aux assonances, la structure des strophes est irrégulière, la quantité des vers est plus que capricieuse (premier vers : sept pieds - deuxième : onze pieds - troisième : huit pieds - quatrième : neuf pieds - cinquième : sept pieds - sixième : dix pieds - septième : sept pieds - huitième : quatorze pieds - neuvième : cinq pieds - dixième : neuf pieds - onzième : treize pieds - douzième : neuf pieds - treizième : douze pieds).

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    La maison des morts

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     À Maurice Raynal

     S'étendant sur les côtés du cimetière

     La maison des morts l'encadrait comme un cloître

     À l'intérieur de ses vitrines

     Pareilles à celles des boutiques de modes

     Au lieu de sourire debout

     Les mannequins grimaçaient pour l'éternité

     Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours

     J'étais entré pour la première fois et par hasard

     Dans ce cimetière presque désert

     Et je claquais des dents

     Devant toute cette bourgeoisie

     Exposée et vêtue le mieux possible

     En attendant la sépulture

     Soudain

     Rapide comme ma mémoire

     Les yeux ses rallumèrent

     De cellule vitrée en cellule vitrée

     Le ciel se peupla d'une apocalypse

     Vivace

     Et la terra plate à l'infini

     Comme avant Galilée

     Se couvrit de mille mythologies immobiles

     Un ange en diamant brisa toutes les vitrines

     Et les morts m'accostèrent

     Avec des mines de l'autre monde

     Mais leur visage et leurs attitudes

     Devinrent bientôt moins funèbres

     Le ciel et la terre perdirent

     Leur aspect fantasmagorique

     Les morts se réjouissaient

     De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière

     Ils riaient de voir leur ombre et l'observaient

     Comme si véritablement

     C'eût été leur vie passée

    Alors je les dénombrai

     Ils étaient quarante-neuf hommes

     Femmes et enfants

     Qui embellissaient à vue d'oeil

     Et me regardaient maintenant

     Avec tant de cordialité

     Tant de tendresse même

     Que les prenant en amitié

     Tout à coup

     8

     Je les invitai à une promenade

     Loin des arcades de leur maison

     Et tous bras dessus bras dessous

     Fredonnant des airs militaires

     Oui tous vos péchés sont absous

     Nous quittâmes le cimetière

     Nous traversâmes la ville

     Et rencontrions souvent

     Des parents des amis qui se joignaient

     À la petite troupe des morts récents

     Tous étaient si gais

     Si charmants si bien portants

     Que bien malin qui aurait pu

     Distinguer les morts des vivants

     Puis dans la campagne

     On s'éparpilla

     Deux chevau-légers nous joignirent

     On leur fit fête

     Ils coupèrent du bois de viorne

     Et de sureau

     Dont ils firent des sifflets

     Qu'ils distribuèrent aux enfants

     Plus tard dans un bal champêtre

     Les couples mains sur les épaules

     Dansèrent au son aigre des cithares

     Ils n'avaient pas oublié la danse

     Ces morts et ces mortes

     On buvait aussi

     Et de temps à autre une cloche

     Annonçait qu'un autre tonneau

     Allait être mis en perce

     Une morte assise sur un banc

     Près d'un buisson d'épine-vinette

     Laissait un étudiant

     Agenouillé à ses pieds

     Lui parler de fiançailles

    Je vous attendrai

     Dix ans vingt ans s'il le faut

     Votre volonté sera la mienne

     Je vous attendrai

     Toute votre vie

     Répondait la morte

     Des enfants

     De ce monde ou bien de l'autre

     9

     Chantaient de ces rondes

     Aux paroles absurdes et lyriques

     Qui sans doute sont les restes

     Des plus anciens monuments poétiques

     De l'humanité

     L'étudiant passa une bague

     À l'annulaire de la jeune morte

     Voici le gage de mon amour

     De nos fiançailles

     Ni le temps ni l'absence

     Ne nous feront oublier nos promesses

     Et un jour nous auront une belle noce

     Des touffes de myrte

     À nos vêtements et dans vos cheveux

     Un beau sermon à l'église

     De longs discours après le banquet

     Et de la musique

     De la musique

     Nos enfants

     Dit la fiancée

     Seront plus beaux plus beaux encore

     Hélas ! la bague était brisée

     Que s'ils étaient d'argent ou d'or

     D'émeraude ou de diamant

     Seront plus clairs plus clairs encore

     Que les astres du firmament

     Que la lumière de l'aurore

     Que vos regards mon fiancé

     Auront meilleure odeur encore

     Hélas ! la bague était brisée

     Que le lilas qui vient d'éclore

     Que le thym la rose ou qu'un brin

     De lavande ou de romarin

     Les musiciens s'en étant allés

     Nous continuâmes la promenade

     Au bord d'un lac

     On s'amusa à faire des ricochets

     Avec des cailloux plats

     Sur l'eau qui dansait à peine

     Des barques étaient amarrées

     Dans un havre

     On les détacha

     Après que toute la troupe se fut embarquée

     Et quelques morts ramaient

     Avec autant de vigueur que les vivants

     À l'avant du bateau que je gouvernais

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