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apollinaire

By William Daniels,2014-06-24 16:19
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apollinaire

    André Durand présente

    Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky

    qui a pris le pseudonyme de

    Guillaume APOLLINAIRE

    (France)

    (1880-1918)

    Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres

    qui sont résumées et commentées

    (surtout différents poèmes d’’’Alcools’’ étudiés dans des dossiers à part).

    Bonne lecture !

    Né à Rome, le 26 août 1880, il fut baptisé à Sainte-Marie-Majeure sous les noms de Wilhelm-Apollinaris de Kostrowitzky.

    Il était le fils d‟Angélique-Alexandrine Kostrowitzky, une jeune aristocrate lituanienne, fantasque et de goûts nomades, fille de Michel-Apollinaris qui s‟était enfui de Pologne après l'insurrection de 1863 à

    laquelle il avait participé et qui, tandis que ses deux frères prenaient le chemin de la Sibérie, obtint un emploi militaire à la cour du Vatican et avait épousé une Italienne, Julie Floriani. On a fait beaucoup de conjectures sur le père de celui que sa mère a toujours appelé Wilhelm. Les uns ont voulu que ce fût un prélat de la curie romaine, d‟autres, l‟évêque de Monaco, d‟autres un officier de l‟armée italienne apparenté à la famille royale, François Flugi d'Aspermont. Cette dernière hypothèse a tendance à prévaloir, Angélique-Alexandrine ayant pris soin de la répandre elle-même.

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    En juin 1887, elle mit au monde un second fils, Albert, et quitta Rome peu de temps après pour Monaco, vraisemblablement attirée dans la principauté par le casino de Monte-Carlo. Il était de notoriété publique vers 1890-1895, à Monaco, que l'évêque subvenait aux frais de l'éducation des deux jeunes garçons. En réalité, on ne sait rien de précis sur cette période de la vie de Guillaume, sinon, par ce qu'il en a dit lui-même. Vers l'âge de sept ans, il fit un premier voyage à Paris. Sa mère avait loué un appartement en face de l'Élysée, grâce à quoi il eut la chance de voir de ses yeux le président de la République, Jules Grévy. Elle revint à Paris avec Guillaume et Albert en 1889, année de l'Exposition.

    Guillaume était depuis un an élève des Maristes au collège Saint-Charles, de Monaco. Il y connut deux condisciples qui, retrouvés plus tard à Paris, demeurèrent ses amis jusqu'à la fin, René Dalize et Toussaint-Luca. Il y fit d‟immenses lectures, sources d‟une érudition étonnante mais dispersée, y acquit un humanisme classique et s‟initia aux mythes antiques et aux légendes médiévales. Faut-il

    attacher de l'importance aux velléités mystiques qui troublèrent alors sa jeune âme et dont on retrouve un écho dans son poème intitulé “Zone”? Dans les collèges religieux, tous les gamins de son

    âge passaient par là. Si l'écrivain a laissé voir quelque tendance à la mysticité et quelque préoccupation de l'occulte, il faut l'attribuer à son origine slave. Brillant élève plutôt que fort en thème, il excellait à peu près dans toutes les matières, principalement en exercice français. Il avait seize ans et demi quand sa mère, qui entraînait ses enfants parmi les équivoques et les fantaisies de sa vie agitée, les traînait d'hôtel en hôtel, d'aventure galante en aventure louche, quitta Monaco pour Nice où elle les mit au lycée. Il y entra en rhétorique. Ses études devinrent plus irrégulières. Cinq mois après, à la veille des examens du baccalauréat, il entra au collège Stanislas de Cannes. Les faveurs, les égards dont il y était entouré le firent passer pour le fils naturel du prince de Monaco. Mais, en 1897, il abandonna ses études sans avoir obtenu le baccalauréat. Il avait composé ses premiers poèmes et trouvé son pseudonyme, sa vocation se plaçant d'abord sous le signe de Nerval et de Verlaine.

    Ainsi, au cours des étés de 1889, 1890 et 1891, sa mère fréquentant le casino de Spa, la famille séjourna à Stavelot dans les Ardennes belges et, entre des excursions et des marivaudages agrestes, il composa des poèmes qui allaient être publiés dans „’Le guetteur mélancolique’’ en 1952. Ces

    séjours estivaux cessèrent quand, en 1891, ils durent quitter l‟auberge à la cloche de bois.

    Il devint alors le nègre d‟un feuilletoniste, fut employé de bureau, répétiteur, avant d‟obtenir, en 1901,

    un poste de précepteur auprès de la fille d‟une riche aristocrate franco-allemande, la vicomtesse de

    Milhau, qui vivait au château de Neu-Glück en Rhénanie. Il y tomba amoureux de la gouvernante de son élève, une Anglaise, Annie Playden. Son congé d‟hiver lui permit un voyage qui, par Berlin,

    Munich, Prague, Vienne, le ramena sur les bords du Rhin où, au printemps 1902, il put croire son amour partagé. Après un autre congé, il revint en Allemagne en août 1902, persuadé qu‟elle

    l‟attendait, mais elle était repartie en Angleterre. En novembre 1903, il alla lui rendre visite à Londres ; à sa grande déception, il s‟aperçut qu‟elle était des plus réticentes, et ce fut à ce moment, fin 1903, qu‟il composa l‟essentiel de “La chanson du mal-aimé.

    Il anima la revue „’Le festin d’Ésope’’.

    En mai 1904, concevant quelque espoir, il fit un second voyage à Londres, mais non seulement ne put obtenir sa main mais se brouilla définitivement avec la jeune fille qui partit aux États-Unis. Il rentra à Paris et y traîna sa mélancolie en juin 1904 et c‟est donc seulement après cette date que “La

    chanson du mal-aimé” fut terminée.

    Entre-temps, il reprit à Paris sa vie besogneuse. Mais il était, aux yeux de tous, le joyeux ? Kostro ?, le léger ? flâneur des deux Rives ?. Devenu, dès 1904, l‟ami de Picasso, Derain, Vlaminck, il participa

    avec d‟autres poètes (Salmon, Max Jacob) aux discussions du „‟Bateau-Lavoir‟‟ et du “Lapin agile‟‟

    sur le cubisme qui était en gestation, cette théorie artistique nouvelle privilégiant l'inspiration abstraite et géométrique au détriment de la représentation du réel. Il contribua à l‟? invention ? du Douanier

    Rousseau, rencontra aussi Alfred Jarry. Il collabora à “Vers et prose” qu‟avait fondé Paul Fort.

    En 1907, il quitta le domicile de sa mère au Vésinet.

    S'occupant de recherches dans l'érotisme littéraire, il signa pour la collection "Les maîtres de l'amour"

    l'édition d'ouvrages libertins français (Sade, Mirabeau, Nerciat, abbé de Grécourt, etc.) et traduits (l‟Arétin, Giorgio Baffo, F. Delicado, etc.), et reçut une commande pour des romans pornographiques :

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    Les exploits d’un jeune don Juan

    (1907)

    Roman

    Le jeune Roger ne rêve que de filles et de femmes, de séduction, d'abandons et d'étreintes, d'odeurs et de formes abondantes... Rapidement déniaisé, il s'adonne à une initiation inextinguible. Amoureux transi des femmes, il embrasse, caresse et séduit toutes celles qu‟il croise, ne reculant devant aucun fantasme ni aucune perversion pour assouvir ses désirs et parfaire son apprentissage amoureux.

    Commentaire

C‟est un roman d'initiation amoureuse et sexuelle, à la fois drôle et provocant, comme le prouvent

    l'incipit tiré du "Cid" de Corneille aussi bien que la dernière phrase du roman.

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    Les onze mille verges ou les amours d'un hospodar

    (1907)

    Roman

    Du Paris du début du XXe siècle au Port-Arthur de la guerre russo-japonaise de 1905, Mony Vibescu, ? hospodar ? roumain, qui se vante de pouvoir faire l'amour vingt fois de suite (et s'il n'y parvient pas, que onze mille verges le châtient !) voyage à travers l‟Europe d‟est en ouest jusqu‟aux confins de

    l‟Asie, enchaînant les rencontres et les amours improbables, explorant toutes les possibilités sexuelles possibles, laissant les ruines de ses orgies délirantes.

    Commentaire

    Cet écrit licencieux où l‟humour noir et la farce érotique s‟entrelacent dans un formidable pied de nez aux goûts de l‟époque est un insoutenable classique de la littérature pornographique car il est d‟une tenue littéraire inhabituelle en cette sorte d‟écrits. Sous la forme d'un conte, il hésite entre la mode

    orientaliste et la veine du roman populaire. Certains de ses aspects portent bien la signature d‟Apollinaire : le goût de l‟équivoque (dans son titre même qui fait allusion à la légende de sainte

    Ursule, vierge et martyre du Ve siècle qui fut mise à mort par les Huns près de Cologne avec, dit la légende ce qu‟Apollinaire appellera dans “Cortège” [poème d‟“Alcools”] ?la ribambelle ursuline?, onze

    mille vierges rhénanes qu‟elle avait endoctrinées, ce que racontait encore, au XVIIe siècle, le Père

    Crumbach, auteur d'une naïve “Ursula vindicata”, imprimée à Cologne ; en fait, le chiffre hautement

    improbable de onze mille viendrait d‟une mauvaise lecture de ? S. Ursula et XI M.V. ? qui signifierait

    plutôt ? sainte Ursula et onze martyres vierges ?), une érudition ostensible, la composition par collage d‟épisodes, le rire rabelaisien et l'humour décalé, de second degré, qui désamorcent l‟horreur. L‟itinéraire des personnages traverse, pour les profaner, des paysages chers au poète : ?le

    panorama romantique du Rhin? contraste avec une orgie meurtrière ; le carnaval de Nice est

    l‟occasion d‟une rencontre sado-masochiste. Ce roman communique souterrainement avec

    l‟ensemble de ses oeuvres : le bel Egon est empalé comme le giton de “L’hérésiarque et Cie” ; Fédor,

    le rival triorchité, s‟apparente au ?babo? de “Quevlo-ve?”, du même recueil ; le destin de Mony

    Vibescu aboutit à l‟érection d‟un ?monument funéraire étonnant? comme celui de Croniamantal,

    héros du “Poète assassiné”, au creusement d‟une ?statue en rien?. Une des structures majeures ici

    est la dialectique du vrai et du faux, essentielle dans l‟imaginaire apollinarien ; une autre est la volonté d‟exhaustivité. En effet, tout est présent dans cette oeuvre sulfureuse : de l'homosexualité à la

    nécrophilie en passant par la scatologie, l‟inceste, la pédophilie la plus insoutenable, le sado-

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    masochisme, la zoophilie ou les pénétrations multiples, Apollinaire présente une palette large de ce qui est possible en matière de sexe. Il a concentré en une centaine de pages la totalité des interdits. En dépit de la réussite littéraire, ce catalogue de perversions sexuelles jette sur ses fantasmes un jour singulier. Des scènes invraisemblables peuvent encore heurter un lecteur délicat, mais le plaisir très rabelaisien de la chair augmenté d'une prose énergique et claquante comme un coup de fouet ravit les vrais amateurs de contes licencieux.

    En 1907, le livre fut publié sous le manteau par un imprimeur de Malakoff et, pendant des années, vendu clandestinement, interdit, banni, honni, voué aux enfers. Ce n'est qu'à partir de 1970 et grâce à Régine Desforges que ce classique de l‟érotisme put enfin être vendu librement.

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    L’obituaire

    (1907)

    Nouvelle

À Munich, le narrateur découvrant, près du cimetière, ?la maison des morts?, fait avec eux une

    grande promenade à travers la ville où des vivants se joignent à eux, puis dans la campagne, dans un bal champêtre, où un vivant fait une déclaration d‟amour à une morte et un mort à une vivante : ?Je vous aime, disait-il, comme le pigeon aime la colombe, comme l'insecte nocturne aime la lumière?. Puis ils reviennent, les morts retrouvant leur maison, les vivants restant dans la ville où ils sont admirés des autres ?car y a-t-il rien qui vous élève comme d'avoir aimé un mort ou une morte. On devient si pur qu'on en arrive, dans les glaciers de la mémoire, à se confondre avec le souvenir. On est fortifié pour la vie et l'on n'a plus besoin de personne.?

    Commentaire

    Ce petit conte fantastique, macabre et gai, qui a toute l‟étrangeté des histoires du cycle breton, avait été inspiré à Guillaume Apollinaire par la Bavière où, pourtant, il n‟avait séjourné que quelques jours.

    Il affirmait son goût de se plonger dans le passé, sa volonté de recueillir ?les restes des plus anciens

    monuments poétiques de l’humanité?, ce qui, depuis Homère, a constitué la littérature qui, ce faisant, s‟emprisonne dans l‟intertextualité. Mais le passé a un rôle purificateur.

    La nouvelle parut dans “Le soleil”, un journal du matin. En 1909, dans “Vers et prose”, Apollinaire

    reprit le texte qu‟il se contenta de découper en vers, qu‟il intitula “La maison des morts” et qu‟il fit

    figurer ensuite dans “Alcools”.

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    Apollinaire entreprit, pour le compte de la poésie, une révolution esthétique, en appliquant au vers les règles du cubisme : libération de la logique quotidienne, libre cours donné aux rêves, aux associations imprévues et hardies. Dans le numéro de “La phalange nouvelle” du 25 avril 1908, il

    déclara : ?Les symbolistes ont délivré la poésie captive de la prosodie et, qu’ils le veuillent ou non, tous les poètes écrivent aujourd’hui en vers libres?. Ils étaient en effet en vogue depuis Jules

    Laforgue, et Apollinaire écolier s‟y exerçait déjà. Ils composent un énoncé poétique dont les mètres sont inégaux mais soumis à une égale émission respiratoire, ce qui entraîne que les vers courts sont allongés et les vers longs précipités, que le rythme varie constamment d‟élargissements en resserrements. Ils sont donc plus adaptés à la volonté du poète. Pourtant, dans une lettre à son ami Toussaint Luca du 11 mai 1908, Il écrivait : ? Je ne cherche qu'un lyrisme neuf et humaniste en

    même temps. Mes maîtres sont loin dans le passé, ils vont des auteurs du cycle breton à Villon. C'est tout et le reste de la littérature ne sert que de crible à mon goût. Me comprends-tu bien??.

    Dans “La phalange nouvelle”, il publia “Onirocritique” et le noyau du “Bestiaire”.

    Au Salon des Artistes indépendants, il donna une conférence consacrée à la poésie symboliste. Il écrivit une préface au catalogue de l'exposition du Cercle de l'art moderne du Havre qu'il intitula “Les

    trois vertus plastiques". Il commença à collaborer en tant que critique d'art à “L'intransigeant” et au

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    Mercure de France”. Il écrivit des articles de critique sur la littérature féminine et des poèmes sous le pseudonyme de Louise Lalanne.

    Dans la boutique de Clovis Sagot, marchand de tableaux rue Laffitte, il rencontra l‟aquarelliste Marie Laurencin, artiste à peu près inconnue mais dont Picasso lui avait parlé avec sympathie. C‟était une jeune fille d‟environ vingt-cinq ans, au visage éveillé, aux yeux pétillants de malice et d‟intelligence et

    aux propos toujours imprévus. Et elle avait un corps fait au tour. Il tomba amoureux de cette enchanteresse au coeur tourmenté dont il fut tourmenté lui-même au point de ne pas pouvoir parfois retenir ses plaintes. Elle fut sa compagne et sa muse, mais lui échappa toujours plus ou moins, d‟où leur rupture en 1912. Mais elle allait exercer une influence durable sur sa sensibilité. Le premier mai, "La chanson du mal-aimé" parut dans “Le Mercure de France.

    Le 13 juillet, son ami André Salmon se maria et il composa un poème pour l'occasion. En décembre, parut son premier livre :

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    “L’enchanteur pourrissant”

    (1909)

    Récit en prose entrecoupé de quelques poèmes

    L'enchanteur Merlin, par amour pour Viviane, lui livre les secrets magiques et dangereux qu'elle désire connaître. Il les lui dévoile sans être dupe, sachant très bien quel usage elle en fera et qu'il en sera la première victime. Viviane par haine, mais peut-être aussi, ce qui vient de bien plus loin que sa haine, par un désir de revanche et de victoire définitive sur l'homme, prononce les paroles magiques qui amènent l'enchanteur à s'étendre conscient dans son tombeau et à y mourir. Alors, de toutes parts s'acheminent les animaux réels ou fantastiques, ses amis, toute la faune magique et ensorcelante, démoniaque et charmeuse, d'hydres, de crapauds, de serpents, de corbeaux et de monstres, avec leurs paroles d'humains, leurs désirs, leurs rêves et leurs cruautés d'homme. Le monstre Chapalu se confie : ?Je suis solitaire, j'ai faim, j'ai faim ; cherchons à manger, celui qui mange n'est plus seul.? Les guivres s‟alanguissent : ?Nous voudrions le baiser sur nos lèvres que

    nous léchons pour les faire paraître rouges. Enchanteur, Enchanteur, nous t'aimons. Ah si l'espoir s'accomplissait.? Tous recherchent l'enchanteur. Et se déroule cette suite ininterrompue de plaintes et d'entretiens avec son âme. À la fin, les personnages se retirent. Viviane reste seule assise sur le tombeau de l'enchanteur. Ils se parlent. Apparaît alors la raison profonde et amère de l'acte de Viviane et de l'abdication de l'enchanteur : c'est parce qu'ils savent l'impasse désespérée où se heurtent éternellement l'homme et la femme sans jamais pouvoir se rejoindre, définitivement coupés l'un de l'autre, séparés et seuls.

    Commentaire

    Apollinaire, grand lecteur de littérature médiévale, des romans de la Table ronde à Mélusine, rejoignait le goût du début du XXe siècle car Jean Lorrain avait publié une plaquette sur Viviane et Alfred Jarry utilisait les mystères de Brocéliande. Il a retracé les aventures de Merlin et de la dame du lac à la lumière du “Lancelot” en prose. Dans un chapitre, la première phrase est la seule qui soit vraiment d‟Apollinaire car il transcrivit ensuite en le modifiant à peine un passage de “Lancelot”,

    emprunté à l‟édition en prose donnée en 1533 par Philippe le Noir.

    Cependant, il ne garda intacte la vieille légende que dans ce qu'elle a d'essentiel, que pour ce qu'elle exprime du drame éternel de l'être humain enfermé dans sa solitude, destiné, malgré son savoir des choses et de lui-même, à ne rien dominer et à rester la victime de son sort. Mais Apollinaire, par delà le mythe et ce qu'il comporte d'impersonnel et d'anonyme, alla rejoindre le personnage de l'enchanteur et s'y retrouva. L'enchanteur, par ce qu'il a de différent des autres humains, par sa faculté de voir ce que les autres ne voient pas, de connaître ce qu'ils ne connaissent pas, devient le poète, le prophète, l'individu parfaitement seul et rejeté.

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    Ce qui est curieux, c'est d'assister à la réunion, autour du mort, des personnages de tous les mythes, moyenâgeux, grecs, hébreux, chrétiens. Arrivent les rois mages (le faux Balthazar, le faux Gaspar et le faux Melchior qu'une ombre au lieu d'une étoile dirige vers le sépulcre de Merlin pour qu'ils y déposent, en guise de présents, du sel, du soufre et du mercure, qui sont les ?trois fantômes de rois

    orientaux venus d'Allemagne?, et plus précisément d'une des châsses de la cathédrale où Cologne se flatte de conserver les corps entiers des trois rois mages) ; les druides ; les sphinx, poseurs d'énigmes, ?afin d'avoir le droit de mourir volontairement?, disent-ils ; Hélène de Troie ; Médée ;

    Dalila ; les fées. Tous les mythes se rejoignent et se retrouvent liés à celui du poète. La première édition, à cent exemplaires, fut illustrée de douze gravures sur bois en pleine page, et de lettrines par André Derain.

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Apollinaire eut la déception de ne pas obtenir le prix Goncourt.

    Il déménagea au 15 de la rue Gros, puis au 37.

    Il publia :

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    L'hérésiarque et cie”

    (1910)

    Recueil de nouvelles

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    “L'hérésiarque”

    Nouvelle

    Un théologien, frappé par Ie parallélisme entre les trois crucifiés du Calvaire et les trois personnes de la Trinité, se persuade que le Père et le Saint-Esprit se sont incarnés dans les deux larrons, fonde l'hérésie des Trois Vies. Il meurt d'indigestion (?La vérité était que l'hérésiarque était pareil à tous les hommes, car tous sont à la fois pécheurs et saints, quand ils ne sont pas criminels et martyrs?).

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    “Le passant de Prague”

    Nouvelle

Le narrateur rencontre à Prague un personnage qui n'est autre qu‟Isaac Laquedem, le Juif errant, vieil

    homme truculent et haut en couleur, joyeux luron, bon vivant qui ironise sur son sort.

    Commentaire

    Ce n‟est qu‟une pochade, mais la légende est métamorphosée. Le Juif errant fait remarquer à son compagnon que ?les veinures (des agates) dessinent une face aux yeux flamboyants...?, anecdote

    qui reviendra dans “Zone” où Apollinaire dit s'être reconnu ?dans les agates de Saint-Vit? au

    Hradschin de Prague.

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    “Le sacrilège”

    Nouvelle

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    Un moine bavarois fanatique consacre le pain d'une ville alors que ses habitants ne se sont pas confessés.

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    “Le juif latin”

    Nouvelle

    Après avoir accumulé les crimes, avoir passé sa vie à voler, violer, tuer, etc., un juif retarde jusqu'à I'article de la mort I'instant de son baptême, étant sûr ainsi de gagner le ciel. Il sera même tenu pour un saint et peut-être serat-il canonisé.

    Commentaire

    ?J'ai lu “Le passant de Prague”?, avoue le juif latin qui jure en... wallon. La pirouette finale, qui conclut son aventure, est savoureuse : ?cette eau [qui a servi à son baptême] ne fut peut-être que du pissat

    de cheval. Si cette opinion prévaut, il sera avéré que Gabriel Fernisonn n'a jamais été baptisé, et, en ce cas, mon Dieu, nous savons tous que l'enfer est pavé de mauvaises intentions?.

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    “Le giton”

    Nouvelle

    Un athée rejette le dogme de l'infaillibilité du pape, un homosexuel meurt empalé.

    Commentaire

    C‟est la première histoire de châtiment divin. La pirouette finale voit l'abbé accepter, pour se taire, une charge d'évêque. On note cette pointe : ?L'administration gallo-romaine, quel bienfait pour les

    Gaules ! Elle est nécessaire pour dompter la turbulence des Français. Et que de peine pour les civiliser.?

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    “La danseuse”

    Nouvelle

Salomé danse sur la glace, qui se brise et l'engloutit.

    Commentaire

    C‟est la deuxième histoire de châtiment divin. La mort de Salomé ressemble à celle de Jean-Baptiste : ?Lorsque la malheureuse se tut, sa tête [restée au-dessus des glaces qui se sont ressoudées]

    semblait tranchée et posée sur un plat d'argent.?

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    “D'un monstre à Lyon ou l'envie”

    Nouvelle

    Parce qu'elle a été troublée par la vue du sexe d'un prêtre, une femme donne naissance à un hermaphrodite.

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    Commentaire

C‟est la troisième histoire de châtiment divin.

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    “Simon mage”

    Nouvelle

Un mage qui commande aux démons se convertit.

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    “L'otmika”

    Nouvelle

    À l'aide d'un curé, un tzigane enlève celle qu'il aime.

    Commentaire

    ?Otmika? signifie ?rapt? en slave. Apollinaire s‟amuse à inventer une prière tzigane : ?Notre père qui êtes aux Cieux, que votre règne arrive, que l'otmika réussisse.?

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    “Les pèlerins piémontais”

    Nouvelle

Malgré ses invocations à la Vierge, un moine ne parvient pas à faire des miracles.

    Commentaire

    ?Guéris-moi, sacramento ! où je te casserai la gueule !? éructe à la Vierge un pèlerin. ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    “Que vlo-ve?”

    Nouvelle

    Dans les Ardennes belges, deux hommes se disputent une femme.

    Commentaire

    La nouvelle est un souvenir du séjour d‟Apollinaire dans les Ardennes belges. Il a confié : ?La guitare de “Que vlo-ve?” était un peu du vent qui gémit toujours dans les Ardennes de Belgique. Que vlo-ve? était la divinité de cette forêt où erra Geneviève de Brabant, depuis les bords de la Meuse jusqu’au

    Rhin par l'Eifel volcanique aux mers mortes que sont les mares de l'Eifel où jaillit la source de Saint-

    Apollinaire et où le lac de Maria Laach est un crachat de Vierge... ?. ?Que vlo-ve?? signifie ?Que

    voulez-vous?? en wallon. On trouve d‟autres mots wallons (?Li bai valet?, ?péket?, ?krompire?,

    ?Nom di diu?, ?Bonjour tertou?), qui désamorcent quelque peu, par leur truculence, le côté

    dramatique des événements. Ils ont fait le bonheur des dialectologues liégeois, mais les autres

    lecteurs de la francophonie ont du mal à les comprendre. ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

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    “La rose de Hildesheim”

    Nouvelle

    Un homme recherche le trésor des Rois Mages et, dans le temps que la fiancée se meurt, le rosier de son village se met à fleurir.

    Commentaire

C‟est une belle nouvelle romantique par son cachet tragique et allégorique.

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    “La disparition d'Honoré Subrac”

    Nouvelle de six pages

    Honoré Subrac a disparu et son ami raconte son cas. Cet homme était toujours vêtu d'une houppelande pour pouvoir se déshabiller rapidement. Il y avait quelques années, il avait été surpris, nu, par un mari jaloux, qui d'ailleurs tua sa femme, et Subrac eut tellement peur qu'il lui avait échappé en se fondant avec le milieu. Depuis, toujours poursuivi, il exerçait cette faculté de mimétisme et il se trouvait avec le narrateur quand le mari survint qui tira sur l'endroit où il avait disparu et dont il ne revint pas.

    Commentaire

On trouve aussi la nouvelle dans des anthologies : “Les trente meilleures nouvelles de la littérature

    française”, Les chefs-d'oeuvre du fantastique”, “La France fantastique 1900” à cause de la

    fulgurance de l'idée et de la fantaisie mise à la raconter.

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    “Le matelot d'Amsterdam”

    Nouvelle

    La machination d'un mari jaloux amène un marin à devenir l'assassin de sa femme, avant d'être tué lui-même.

    Commentaire

    La nouvelle se situe dans la grande tradition de la nouvelle cruelle du XIX? siècle. On la trouve aussi dans des anthologies : “Nouvelles noires”, “La crème du crime” (anthologie de la

    nouvelle policière) à cause de la force cruelle du sujet rapporté sur un ton quasi neutre. --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    “Histoire d'une famille vertueuse, d'une hotte ou d'un calcul

    Nouvelle

    Un homme est tout à la fois le descendant d'un écrivain sulfureux du XVIII? siècle, Restif de la Bretonne, et de l'empereur romain Pertinax, dont le règne dura trois mois.

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    “La serviette des poètes”

    Nouvelle

    Jamais nettoyée, une serviette utilisée par quelques personnes provoque leur mort, mais leurs traits y restent gravés.

    Commentaire

    Un des poètes a la tête qui ?pouvait tourner sur ses épaules, comme si le cou n'avait été que vissé dans le corps.?

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    “L'Amphion faux messie ou histoires et aventures du baron d'Ormesan”

    Nouvelle

Le narrateur, un journaliste, parle de son ami, l‟excentrique baron d'Ormesan, qui est tour à tour

    escroc, voleur, cinéaste obsédé par l'idée de filmer un meurtre en direct, anthropophage et inventeur de la machine à ubiquité. Il l‟a disposée dans huit cent quarante grandes villes des récepteurs de présence, et particulièrement sur les façades des synagogues, puisqu'il souhaite se faire passer, sous le nom d‟Aldavid, pour le messie tant attendu des juifs. Il peut ainsi prêcher la reconstitution du royaume de Juda six jours par semaine dans six villes simultanément et dans des termes identiques. Il peut aussi retrouver sa maîtresse tous les mercredis à Paris alors qu'il se trouve à Chicago, Jérusalem ou Melbourne. Le messie se manifeste à Dollendorf, un petit village d‟Allemagne, par une

    série de miracles. Il disparaît comme par enchantement quand cela lui plaît. Mais tout cela finit mal. Craignant l‟exaltation des esprits, le gouvernement déclare que l‟homme est un imposteur. Un savant

    fait des recherches sur Aldavid et affirme qu‟il n‟est pas juif. Surtout, le baron ayant en chair et en os

    pénétré chez le narrateur pour se justifier, celui-ci prend un revolver, tire six coups et le tue. Meurent aussi ses doubles délocalisés : iI a huit cent quarante et un cadavres !

    Commentaire

Ce texte, le plus long, est divisé en six chapitres. C‟est aussi le texte le plus délirant, le plus décapant,

    entraînant le lecteur dans un humour noir des plus réjouissants : ?L'assassin fit bien les choses. Son

    mouchoir n'avait pas été dérangé pendant cette lutte.? - ?Le corps des femmes est plus grasset

    (observe le baron, réduit à manger de l'humain), leur chair plus tendre. J'en cherchai une et lui

    coupai les deux jambes. Ce travail me prit plus de deux heures? (or c'est le cadavre de sa petite

    amie !). La quatrième partie, “La lèpre” (fondée sur un quiproquo tragi-comique sur les mots ?lièvre?

    et ?lèpre?) transpose en Toscane “L’aventure en Calabre” de Paul-Louis Courier, autre hommage à

    la nouvelle du XIX? siècle.

    Le personnage est le double de l‟auteur qui fit là une confession rocambolesquement tragique : il en a

    les qualités : ?une certaine érudition désordonnée et une gentillesse d’esprit fort agréable?. Il a ?un

    esprit nouveau?. Il fonde une nouvelle cité, une nouvelle compagnie de cinéma, un nouvel art. Mais on peut voir aussi en Aldavid la caricature de Theodor Herzl qui prêchait le retour des juifs à Sion, et se déplaçait dans le monde entier, là où il y avait des communautés juives. Le nom mi-juif mi-musulman d‟Aldavid peut aussi être une allusion à Alfred Dreyfus, Apollinaire étant dreyfusard. Il fait

    résonner dans la fin de la nouvelle un écho de toute la campagne antisémite de l‟époque : d‟Ormesan

    donne aux juifs une arrogance regrettable vis-à-vis du reste de la population qui pourrait bien provoquer une explosion d‟antisémitisme… ; ?en ce cas, les gens ne pourraient même pas plaindre

    les victimes? et cela deviendrait un prétexte pour voler les biens des juifs. Ainsi, il montrait que l‟antisémitisme a pour causes la jalousie, la méchanceté et la malhonnêteté. Il imagine qu‟on arrête

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