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atwood-faire-surface-

By Don Sanders,2014-06-24 16:20
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atwood-faire-surface-

    André Durand présente

    ’Faire surface’’

    ‘’Surfacing’’

    (1972)

    roman de Margaret ATWOOD

    (229 pages)

    pour lequel on trouve un résumé

    puis successivement l’examen de :

    l’intérêt de l’action (page 3)

    l’intérêt littéraire (page 5)

    l’intérêt documentaire (page 10)

    l’intérêt psychologique (page 16)

    l’intérêt philosophique (page 31)

    la destinée de l’œuvre (page 37)

    Bonne lecture !

    Résumé

    Première partie

La narratrice, qui est anonyme, est une jeune Canadienne anglaise dont, dans son enfance, les

    parents menaient une vie rude dans une cabane située sur une île lointaine d’un lac du Nord du

    Québec. Elle et son frère les ont quittés, elle, dessinatrice, devenant ?artiste commerciale? à Toronto,

    ayant eu un enfant dont elle a avorté, ce que ses parents ne lui ont pas pardonné. Sa mère morte,

    son père est resté seul dans la cabane. Mais, depuis quelques mois, il n’a pas donné de nouvelles, et

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    la narratrice, qui est maintenant à l'approche de la trentaine, est venue à sa recherche avec Joe, son compagnon, David et Anna, des amis qui sont mariés, les deux hommes comptant profiter de ces quelques jours pour tourner un film. Au village, le contact est difficile avec les francophones, et les quatre amis sont mécontents de la présence d’Américains dont l’un cependant, Evans, les conduits

    dans son bateau sur l’île et doit revenir les rechercher deux jours plus tard. La cabane est déserte : le père s’est-il perdu dans les bois ou s’est-il noyé dans le lac? Une journée est consacrée à la

    recherche d’empreintes, de pistes. En vain, et il est impossible de fouiller l’île complètement. Mais la narratrice est vite de nouveau captivée par la nature qui joue le rôle de reflet amplificateur de ses états d'âme et de ses émotions, et elle est envahie de souvenirs dont certains étaient profondément enfouis. Comme la recherche du père est abandonnée, il ne reste plus qu’à se baigner, à pêcher, à se plaindre du passage de bateaux d’Américains, à tourner des scènes pour le film et, dans le cas de la narratrice, qui doit aussi jouer à la maîtresse de maison, essayer de concevoir les illustrations d’un livre de contes. Ils sont si bien qu’ils décident de prolonger le séjour d’une semaine.

    Deuxième partie

    La narratrice et Anna travaillent au jardin ; les deux hommes coupent du bois. Ils vont tous ensemble cueillir des baies, ce qui donne l’occasion à Joe de manifester son désir d’épouser la narratrice, qui s’y oppose. Se présente un Américain du Michigan à qui elle refuse de vendre la cabane. Elle y entreprend une recherche des secrets indices dont elle croit que ses parents les ont laissés pour elle quelque part. Elle tombe sur d’étranges dessins de son père : est-il devenu fou? Mais une lettre d’un

    universitaire les identifie comme des représentations de peintures rupestres indiennes que le père aurait découvertes. Comme y est indiqué un autre lac, elle y organise une expédition. Au cours d’un portage, ils découvrent un héron qui a été tué, pendu et torturé par des chasseurs. L’autre lac n’a rien à leur révéler. Elle comprend qu’elle a mal interprété les dessins de son père et qu’il faut chercher les peintures rupestres sur le lac principal. Elle s’arrange pour partir seule jusqu’auprès de la falaise qui s’enfonce sous l’eau. Elle y plonge, mais ce qu’elle aperçoit, c’est un corps humain, flottant entre deux

    eaux ; est-ce, se demande-t-elle, le corps de son frère (qui s’était noyé enfant mais avait été sauvé par sa mère)? est-ce le corps de son bébé qui a été jeté à l’égout? le souvenir de l’avortement et de la conduite de son amant lui revenant douloureusement ; non : c’est le corps de son père. Pour

    remercier les dieux dont elle sent qu’?ils possédaient le pouvoir?, elle laisse une offrande : un

    ?sweatshirt?. Joe est venu à sa rescousse, mais elle refuse de faire l’amour avec lui. David, qui lui

    fait des avances, est repoussé avec plus d’énergie encore. Aussi, quand surviennent des garde-

    pêche, prétend-il qu’ils sont venus dire que des Américains ont accroché le corps du père avec un hameçon. La narratrice ne le croit pas, pense qu’il a monté rapidement cette histoire pour pouvoir

    quitter le lac et retourner en ville. À la recherche du legs qu’a dû lui laisser sa mère, elle a trouvé un de ses propres dessins d’enfant où son père était montré comme ?Dieu? ; elle veut le déchiffrer

    ?avec l’aide du pouvoir?.

    Troisième partie

Désormais vouée à la conciliation du ?pouvoir?, la narratrice invite Joe à faire l’amour au dehors car

    elle veut concevoir un autre enfant qui remplacera son ?enfant perdu qui fait surface? en elle. Puis, au

    moment où Evans doit revenir les chercher dans son bateau, usant d’un subterfuge, elle éloigne les deux hommes, détruit la pellicule du film et profite de la surprise pour s’esquiver sur un canot et laisser partir les trois autres. Elle entre alors dans la cabane pour reconstituer le décor qu’elle avait

    trouvé à son arrivée ; puis, dans le jardin qu’avaient fait ses parents, elle leur reproche de s’être en allés, les appelle, mais se barricade contre eux dans la cabane avant qu’ils ne viennent, en profitant de la nuit. Au matin, ?le pouvoir? est de nouveau là, qui lui permet certains endroits, lui en interdit d’autres, qui la pousse à faire d’autres sacrifices aux dieux : elle brûle ses dessins et le manuscrit, jette dans le feu son anneau, la carte et les dessins du père, les photographies de la famille, détruit la vaisselle, se dépouille pour se plonger dans l’eau puis s’étendre sur le sol. C’est alors que sa mère apparaît et disparaît. Survient un bateau plein de poursuivants devant lesquels elle fuit, et qui repart.

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    Elle retrouve alors ?le pouvoir? et c’est son père qui lui apparaît. Le lendemain, les deux fantômes ont complètement disparu. Elle décide alors de ?revenir à la surface?, de ?réintégrer sa propre époque?,

    mais en ?refusant d’être une victime?. C’est alors que vient la chercher Joe, qu’il l’appelle, et qu’elle lui répond, se servant de ?l’intercession des mots?.

    Analyse

    Intérêt de l’action

    Ce court mais très riche roman est à la fois un roman d’aventures et un ?thriller? psychologique. Les aventures, celles de citadins nord-américains dans une nature sauvage où, cependant, ce sont des êtres humains qui se révèlent les plus menaçants, peut être rapprochée de celle du roman Deliverance” de James Dickey (qui a été adapté au cinéma par John Boorman). Mais “Faire surface

    rapporte autant le voyage de la narratrice dans la nature que celui qu’elle fait dans sa psyché, le présent étant sans cesse envahi par de brusques réminiscences. Dans le huis clos de l’île, qui lui semble n’être ?pas sûre, nous nous trouvions pris au piège? (page 90), à l’aventure de la recherche

    du père et de la découverte d’un autre monde se mêlent les relations des quatre personnages (si celles avec David et Anna relèvent plutôt de la comédie, celles entre Joe et la narratrice deviennent dramatiques) et l’obsession de la présence des Américains. Cette recherche du père, à partir de déductions (?Il ne peut avoir quitté l’île, les deux canoës sont dans la cabane à outils, et la chaloupe en aluminium est attachée à un arbre [...] il ne peut se trouver qu’en deux endroits, sur l’île ou dans le lac [...] quelqu’un aurait pu venir le prendre ici et l’emmener au village situé à l’autre extrémité du lac.

    Façon idéale de disparaître ; peut-être n’a-t-il pas du tout passé l’hiver ici.? [page 52]), d’?empreintes?

    possibles, de ?pistes? (page 56), d’indices qu’il aurait laissés (ses dessins ?déments? [page 120]),

    donne au livre un caractère policier. La recherche des peintures rupestres a l’allure d’un roman d’aventures : la détermination de l’endroit (pages 149, 157) ; les péripéties dramatiques de la plongée sous l’eau (pages 166-168), dont la nécessité est faiblement justifiée par l’élévation du niveau du lac On peut supposer que Margaret Atwood tenait à cette plongée physique qui aboutit à la scène clé du livre et qui serait ainsi symbolique de la plongée que la narratrice fait dans son psychisme, comme le veut la psychologie des profondeurs, plongée qui est nécessaire pour qu’on puisse ?faire surface?, le

    titre étant justifié parce qu’a fait surface le frère qui s’était noyé (page 35), que font surface ?l’enfant

    perdu? (et c’est alors explicite : ?je sens mon enfant perdu qui fait surface en moi, qui me pardonne,

    qui monte du lac où il a longtemps été retenu prisonnier? [page 191]), le père et, enfin, la narratrice

    elle-même qui, à la fin, sans que cela soit bien annoncé, ni justifié, émerge de la folie et rejoint la société. Auparavant, la vive évocation des pouvoirs envahissants de la nature est palpitante. Enfin, le livre est aussi un roman fantastique, le récit d’une épreuve initiatique, une histoire de fantômes à l’atmosphère tendue, inquiétante, un peu à la façon du “Tour d’écrou” d’Henry James, les fantômes

    étant comme il se doit des fantasmes, des parties d’elle-même qu’elle a perdues et qu’elle doit

    retrouver.

Un suspense est donc assez continuellement maintenu :

    - ?Je m’asseois à la table, le pouls rapide comme si j’avais ouvert ce que je croyais être un placard et m’étais trouvée face à face avec quelque chose qui n’était pas censé être là, telle une griffe ou un os.

    [...] s’il est devenu fou, il est peut-être encore en vie ; dans ce cas, les règles ne seraient pas les mêmes.? (page 69)

    - ?Ma colonne vertébrale s’est détendue comme un fouet, j’ai touché l’eau, et, battant des pieds, j’ai traversé les strates du lac, passant du gris à un gris plus sombre, du frais au froid. Je me suis arquée

    latéralement et la surface rocheuse, indistincte, m’a dominée, grise et rose et brune.? (page 166)

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- ?J’ai fait demi-tour, la peur jaillissant de ma bouche en bulles d’argent, la panique me fermant la

    gorge, le cri retenu m’étouffant.? (page 168).

    Ce suspense est accru par les délais imposés par le retour d’Evans, le premier étant de deux jours, le second d’une semaine : après l’expédition inutile au ?Lac des Verges Blanches? (épisode dont aurait

    donc pu se passer la romancière), il ne reste plus qu’une journée : ?C’était le sixième jour, il fallait que

    je trouve ; ce serait ma dernière chance, demain Evans venait nous chercher. Mon cerveau travaillait

    à toute vitesse.? (page 157). L’action s’accèlère alors, devient même haletante : surprenante destruction de la pellicule (page 196), ruses pour échapper aux trois autres au moment de leur embarquement, puis lors de la venue de poursuivants (pages 217-220, épisode lui aussi au fond inutile), affrontement de tout un surnaturel dont le lac était ?l’entrée? (page 172), qui est fait du

    ?pouvoir?, des ?dieux? que sont les fantômes des parents, qui est à la fois voulu et redouté, dont les aller et retour sont à la longue quelque peu lassants : ?Le pouvoir m’a abandonnée? (page 219) - ?Le

    pouvoir est là, dans la plante de mes pieds, il monte du sol, bourdonnement muet.? (page 220) - etc..

    Toutefois, ce fantastique ne dure que cinq jours (?cinq nuits auparavant?, page 227), se résorbe

    soudain un peu trop rapidement car, les fantômes ayant disparu, le pouvoir l’ayant ?abandonnée?

    (page 219), la narratrice décide de ?préférer vivre? (page 223), de quitter l’île à cause de la rigueur du

    climat hivernal, du risque d’élévation du niveau de l’eau du lac, du manque de nourriture et, surtout, de la constatation de l’échec de sa volonté de métamorphose.

    Avant que ne s’imposent cette noirceur et cette lourdeur, le livre offre beaucoup de traits d’humour, de scènes franchement comiques (les prises de vues pour le film, la partie de pêche des pages 74-76, les pêcheurs américains en Tartarins de Tarascon [page 77]), de scènes déplaisantes (le harcèlement qu’exerce David sur la narratrice, pages 178-179), Margaret Atwood ayant l’art des saynètes, des

    sketchs.

    Le texte est séparé en de courts chapitres à la fin desquels est plusieurs fois créé un certain suspense (à la fin du chapitre II [page 26], à la fin du chapitre XIII [page 136] : l’odeur qui va se révéler, au début du chapitre suivant, être celle du héron pendu]), surtout lors des plongées le long de la falaise (pages 166-167). L’ensemble est organisé en trois parties qui ne correspondraient qu’à un simple découpage chronologique si la première n’était pas écrite au présent, la deuxième au passé,

    la troisième de nouveau au présent, sans que la raison en apparaisse.

    Le point de vue est constamment subjectif. Le texte, qui est souvent un monologue intérieur, suit le courant de conscience de la narratrice, et, de ce fait, il est marqué par une discontinuité constante, par un entremêlement du présent et du passé, à quoi s’ajoute une imprécision du référent des pronoms personnels, dont voici quelques exemples :

    - page 12, après que son ignorance du français ait fait dire à la narratrice qu’?il serait plus facile d’être

    sourd-muet? survient cette phrase : ?L’alphabet avec les doigts qu’ils vous mettent sous le nez quand ils veulent 25 cents? où on est passé aux sourds-muets qui mendient en ville ;

    - page 25 : ?Mais Madame n’y fait pas allusion, elle prend un autre cube de sucre sur le plateau à côté d’elle et il fait intrusion, face à moi, un café?, ce ?il? étant son ?mari? ;

    - page 53 : ?Nous commençons à grimper et voici que mon mari me rejoint de nouveau pour l’une de

    ses brèves apparitions, souvenirs encadrés dont il fait sa spécialité.? ;

    - page 80 : de la mention de la caméra à laquelle la narratrice préfèrerait de simples photos, elle passe brusquement aux ?albums de photo? de la famille ;

    - page 85 : elle annonce qu’elle va se baigner ; quatre lignes plus loin, elle se rappelle ses sauts dans l’eau quand elle était enfant ; trois lignes plus loin, ?C’est ici qu’il est tombé à l’eau...? : il s’agit de son

    frère ;

    - page 148 : alors que la narratrice s’occupe de viscères de poisson qu’elle va planter dans la forêt suit cette mention : ?Le squelette du cerf que nous trouvâmes dans l’île [...] il expliqua que les loups

    l’avaient tué? : c’est évidemment du père dont il s’agit ;

    - page 149 : ?le genre de surface sur laquelle ils auraient choisi de peindre? : il faut deviner qu’il s’agit

    des Indiens ;

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- page 154 : alors que la narratrice parle de ses dessins, après qu’elle ait dit : ?Les guerres et la mort,

    je ne voulais pas qu’elles existent?, la phrase suivante commence par : ?Ses dessins à lui? : il s’agit

    de son frère ;

    - page 161 : ?il nous manque quelque chose d’essentiel, nous sommes nés ainsi, Madame au magasin avec une main en moins, atrophie du coeur.? ;

    - page 170 : au premier paragraphe, ?il? est l’amant ; au deuxième paragraphe, ?Ils? représente les

    parents ; plus loin, alors que Joe demande : ?Ça va??, la phrase suivante est ?Il disait que je devais

    le faire? (page 170), ce ?il? étant ?le mari? et ce ?le?, l’avortement ;

    - alors qu’il était question de David et d’Anna dans ?Ils doivent avoir une méthode particulière, une

    formule, des connaissances que j’ai laissées échapper?, suit ?à moins qu’il n’ait pas été l’homme qu’il

    fallait? : on est donc passé au ?mari? de la narratrice ;

    - page 215 : le ?il? de ?Il pousse en moi? est, on le devine, le futur enfant ;

    - page 216 : alors qu’il est question des geais, survient ?C’est alors que je la vois? : il s’agit de la mère

    de la narratrice ;

    - page 221, après ?Je descends vers le lac?, est écrit : ?Il se tient près de la clôture? : il faut deviner

    qu’il s’agit du père.

    Ainsi, dans ce qui n’était que son deuxième roman, Margaret Atwood déroulait déjà un flot puissant, témoignait déjà d'une maîtrise impressionnante.

    Intérêt littéraire

    Le texte, monologue intérieur parsemé de dialogues, laisse se déployer la liberté de la parole. Margaret Atwood y usa de tons très variés, allant de la grande précision à la poésie, en passant par l’humour, l’ironie et l’effroi.

On remarque une précision scientifique dans de tels passages :

    - ?D’après les expériences qu’ils ont faites, en isolant des enfants avec des infirmières sourdes et muettes, en les enfermant dans des placards, en les privant de mots, ils ont découvert que, passé un certain âge, l’esprit se révèle incapable d’assimiler un langage. Mais rien ne prouve que les enfants

    n’en avaient pas inventé un, impossible à reconnaître, si ce n’est par eux-mêmes.? (pages 89-90) ;

    - ?la plus grande partie du cerveau est neutre ; dépourvue de nerfs, comme de la graisse.? (page

    131) ;

    - ?sur les troncs détrempés vivent des colonies de plantes qui se nourrissent de leur désintégration, le laurier, la dionée mangeuse d’insectes, ses feuilles de la taille d’un ongle de pied gluantes de poils rouges. Les fleurs se dressent hors des nids de feuilles, d’un blanc pur, chair de moustiques et de

    mouches noires, pétales à présent [....] autour de moi couve le marais, énergie de la pourriture qui se change en croissance.? (pages 197-198).

La romancière sait aussi susciter l’effroi :

    - ?Ils vous enferment dans un hôpital, ils vous rasent les poils et ils vous tiennent les mains attachées et ils ne vous laissent rien voir, ils ne veulent pas que vous compreniez, ils veulent que vous croyiez

    que c’est leur pouvoir, non le vôtre. Ils vous piquent des aiguilles dans le corps pour que vous

    n’entendiez rien, vous pourriez aussi bien être un cochon mort, vous avez les jambes maintenues en l’air par une armature métallique, ils se penchent sur vous, techniciens, mécaniciens, bouchers, étudiants maladroits ou hennissants qui s’exercent sur votre corps, ils sortent le bébé avec une fourchette comme un cornichon d’un bocal. À la suite de quoi, ils vous remplissent les veines de plastique rouge, je l’ai vu s’écouler le long du tube. Je ne les laisserai pas me refaire ça.? (page 94)

    - ?C’était lové dans un bocal et me dévisageait comme un chat marine. Cela avait d’immenses yeux de gélatine et des nageoires à la place des mains, des branchies, je ne pouvais le faire sortir, c’était

    déjà mort, cela s’était noyé dans l’air. C’était là quand je m’éveillai, suspendu dans l’air au-dessus de

    moi comme un calice, un graal néfaste, et je pensai, quoi que ce soit, partie de moi-même ou créature

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séparée, je l’ai tuée. Ce n’était pas un enfant mais ç’aurait pu en être un, je ne l’ai pas permis.? (page

    168)

Mais elle manie tout autant un humour dont voici quelques traits :

    - le Canada ?doit être le seul pays où un botaniste peut être déclaré essentiel pour la défense nationale.? (page 68) ;

    - David fait des plaisanteries sur l’emblème du Canada, le castor, où il exploite en particulier, comme l’indique une note (page 45) le fait que le mot anglais ?beaver? ?s’emploie également pour désigner

    avec grossièreté le sexe d’une femme? ;

    - la narratrice, étant à la pêche, fait cette prière : ?Notre père qui êtes aux cieux / Laissez venir à nous les petits poissons? (page 75) ;

    - constatant que son frère en prend plus, elle se console : ?Je pouvais prétendre que les miens

    venaient de leur propre gré, ils avaient choisi de mourir et me pardonnaient par [sic] avance? (page

    75) ;

    - le poisson ?reste suspendu en l’air comme une photo encadrée au-dessus d’un bar, à cette

    différence près qu’il bouge? (page 75) ;

    - la narratrice déclare : ?Le genre “gardien de mon frère” m’a toujours fait penser au zoo et à l’asile de fous.? (page 117) ;

    - alors que David ?gambadait sur la pointe en montrant le poing et en hurlant : “Cochons ! cochons !” de toute sa voix? à des Américains, ceux-ci ?ont pensé qu’il leur faisait des gestes de bienvenue?

    (page 133) ;

    - David, au temps où il étudiait ?pour devenir pasteur?, a épousé ?une paire de nichons? (page 162) ;

    - elle se voit comme ?une nouvelle sorte de pin up.? : ?une femme naturelle [...] le visage couvert de

    plaques et de traînées de saleté, peau noircie et croûteuse, cheveux semblables à un tapis de bain, effiloché, incrusté de feuilles et de brindilles.? (page 225).

Son ironie peut se faire cruelle :

    - à l’égard des pêcheurs américains (page 77) ;

    - à l’égard des ?voix des autres? : ?Rire enregistré qu’ils ont avec eux, les minuscules bandes et le

    bouton de mise en marche cachés quelque part dans leur poitrine. Playback instantané.? (page 90) ;

    - à l’égard des romans policiers : ?Les détectives, les excentriques retirés du monde, les amateurs d’orchidées, les vieilles dames à l’esprit rapide et aux cheveux d’argent bleuté, les filles avec des couteaux et des lampes de poche.? (page 186) - ?Réconfort glacé mais réconfort tout de même, la

    mort est logique, il existe toujours un motif. Peut-être est-ce pour cette raison qu’elle en lisait, pour la

    théologie.? (page 201).

    Mais Margaret Atwood est, par ailleurs, une dessinatrice et, dans son livre, une poésie émane principalement des notations sur le paysage :

    - ?À l’ouest, le gris et le jaune des nuages s’éteignent, et dans le ciel clair du sud-est la lune se lève.?

    (page 44) ;

    - ?Le vent reprend, nous enveloppant d’un air en même temps tiède et frais, et fluide, derrière nous les feuilles des arbres bruissent en ondes sonores ; l’eau émet une lueur glacée, lune de zinc qui se

    brise sur les vaguelettes.? (page 46) ;

    - ?Un héron bleu s’envole de la baie où il pêchait et passe au-dessus de nous dans un grand bruit

    d’ailes, cou et bec tendus en avant, longues pattes étirées vers l’arrière, serpent ailé.? (page 73) ;

    - ?Le soleil s’est couché, nous glissons vers l’île dans le crépuscule progressif. Voix des plongeons dans le lointain ; des chauves-souris nous dépassent en voletant, rasant la surface de l’eau, désormais calme et paisible, où les choses du rivage, rocs d’un blanc gris et arbres morts, se

    dédoublent dans son miroir sombre. Autour de nous l’illusion de l’espace infini ou de l’espace anéanti, entre nous et la rive obscure que nous semblons pouvoir toucher, l’eau, une absence. Le reflet du canoë flotte avec nous, les avirons se jumellent dans le lac. C’est comme de [sic] se mouvoir sur de

    l’air, rien au-dessous de nous ne nous soutient. Suspendus, nous flottons vers la maison.? (page 78) ;

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    - ?Soleil se levant et traversant le ciel, ombres changeant irrémédiablement, brise continue, absence de frontières et de leurs repères, avec comme unique coupure, de temps en temps, un avion lointain, zébrure de vapeur? (page 99) ;

    - ?fraîcheur des bouleaux se penchant au-dessus de nous, piliers de glace.? (page 139) ;

    - ?De l’autre côté du lac montait l’appel d’un petit hibou, bref et feutré comme le battement d’une aile contre le tympan.? (page 145) ;

    - ?Le chant des oiseaux pirouettait à mes oreilles avec la complexité de patineurs ou de l’eau qui court, l’air s’emplissant de syllabes liquides.? (page 147) ;

    - ?des poissons, les habitants des abysses, nageoires cernées d’étincelles phosphorescentes, dents de néon.? (page 167) ;

    - ?un hibou, voix de plumes et de griffes, noir sur noir, sang au coeur.? (page 190) ;

    - ?Nuages se formant au-dessus des collines, enclumes, inquiétantes têtes de marteau? (page 201) ;

    - ?D’un gris profond, les nuages qui descendent, qui se rapprochent ; le vent commence à souffler par bouffées, elles avancent sur le lac comme des frissons ; au sud il y a une colonne de pluie. Des étincelles de lumière mais pas de tonnerre, un balayage de feuilles.? (page 204).

L’écrivaine propose constamment des comparaisons originales :

    - les parents sont vus comme ?des mammouths conservés dans un glacier? (page 9) ;

    - le bébé est dans ?l’estomac de sa mère, telle une grenouille dans un bocal? (page 35) ;

    - le baromètre décrit page 26 devient un symbole : ?un couple, deux individus liés l’un à l’autre et s’équilibrant, comme l’homme et la femme en bois de la maison-baromètre chez Paul? (page 45) ;

    - le choix de Joe par la narratrice ?ressemblait plus à l’achat d’un poisson rouge ou d’un cactus en pot, que l’on effectue non parce qu’on l’a voulu d’avance mais parce que l’on s’est trouvé dans un magasin et qu’on l’a vu là, rangé parmi d’autres sur un rayon.? (page 48) ;

    - la définition : ?Un divorce, c’est comme une amputation, on y survit mais il vous manque quelque chose.? (page 48) ;

    - le visage d’Anna ?a l’aspect étrangement meurtri d’une poupée fatiguée? (page 50) ;

    - le mariage, pour Anna, ?c’était comme de faire du ski, on ne pouvait prévoir ce qui arriverait mais il

    fallait larguer les amarres. [...] Pour moi le parallèle avec le ski ne valait pas, cela avait plutôt été comme de [sic ]me jeter d’une haut d’une falaise.? (page 54) ;

    - la recherche du père, c’?est comme chercher une alliance perdue sur la plage ou dans la neige?

    (page 59) ;

    - les poteries de Joe sont ?comme des souvenirs fragmentaires ou des victimes d’assassinats? (page

    66) ;

    - le père ?peut surgir à la fenêtre comme un gigantesque papillon de nuit déchiqueté? (page 72) ;

    - ?Joe pagaye comme s’il remuait l’eau du lac avec une cuiller à pot? (page 73) ;

    - ?au-dessus des arbres, des nuages effilochés s’étalent sur le ciel comme de la peinture sur une

    page mouillée? (page 73) ;

    - le héron aurait ?un croassement rauque de ptérodactyle? (page 73) (question posée à Margaret

    Atwood : quand a-t-elle eu l’occasion d’entendre le cri d’un ptérodactyle?) ;

    - ?ces leurres, avec leurs yeux grossiers d’idole africaine? (page 74) ;

    - ?les poissons, torpilles sombres? (page 74) ;

    - la ?spirale liquide du chant d’une grive? (page 74) ;

    - l’Américain ?amical comme un requin? (page 77) ; les Américains ?tels des Martiens de Ciné-nuit à

    la télévision.? (page 78) ;

    - Joe est potier et ?ses mains en tout cas sont intelligentes, elles me parcourent avec la délicatesse d’un aveugle lisant du braille, habiles, me façonnant comme un vase [...] et mon corps répond [...]

    nerveux comme une machine à écrire.? (page 79) ;

    - -les Américains ?ont une façon mystérieuse de se passer le mot, comme les fourmis se signalent du sucre, ou comme les homards.? (page 82) ;

    - ?ils trouvaient amusantes mes façons de bernard-l’ermite? (page 83) ;

    - la vérité m’est venue à l’esprit ?comme se déploient des drapeaux, comme poussent des

    champignons? (page 89) ;

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    - la difficulté d’élocution de Joe est dénoncée par ?les mots passés en revue derrière sa barbe et lâchés un à un, lourds et massifs comme des tanks.? (page 90) ;

    - on brûlait les mauvaises herbes ?comme des sorcières? (page 91) ;

    - des ?mouches à chevreuil avec leurs yeux d’arc-en-ciel irisé et leur trompe comme des aiguilles passées au feu.? (page 91) ;

    - l’ours, ?renifleur aux pieds plats?, ?énorme carpette pourvue de crocs? (page 92) ;

    - la pilule contraceptive n’étant pas parfaite, c’est ?de même que pour les tours de prestidigitation ou les cambriolages, le demi-succès c’est l’échec.? (page 93) ;

    - le cri d’Anna dans l’acte sexuel est perçu comme ?l’expression de la douleur absolue, claire comme

    de l’eau pure, celle d’un animal à l’instant où le piège se referme sur lui.? (page 96) ;

    - la narratrice pointe les jours, ?graffiti de prisonnier sur le mur? (page 99) ;

    - elle était ?tendue, contractée comme une corde en train de sécher? (page 99) ;

    - Joe est vu ?tel un gnome, ornement de pelouse? (page 99) ;

    - ?Les jeunes [hérons], dans les nids, maintenaient leurs cous vipérins et leurs têtes en lame de couteau immobiles, imitant les branches mortes. ? (page 101) ;

    - ?plusieurs pins rouges s’élevaient droits comme des mâts au-dessus d’un sol hirsute de bleuets.?

    (page 101) ;

    - ?la tête parcheminée et cordée de veines telle une racine desséchée? (page 102) ;

    - ?les petits fruits étaient si bleus au soleil qu’on les aurait cru éclairés de l’intérieur? (page 102) ;

    - ?La chemise rose d’Anna, minuscule, flamboyait comme le fanion d’un poste d’essence.? (page

    103) ;

    - le refus est ?répété comme une formule pour sauter à la corde [...] les mots sortaient comme les paroles mécaniques d’une poupée parlante.? (page 103) ;

    - ?le mariage ressemblait au jeu de monopoly ou aux mots croisés, ou bien vous aviez l’esprit tourné

    comme ça, telle Anna, ou bien vous ne l’aviez pas.? (page 104) ;

    - Joe et la narratrice étant devenus des ennemis, on voit ?le rétablissement des frontières sur leurs lignes antérieures? (page 109) ;

    - Anna ?avait des ongles dans la voix.? (page 116) ;

    - David ?a gagné la porte d’un pas dansant, comme pour le tomber de rideau d’un vaudeville.? (page

    119) ;

    - ?Je ne ressentais pas grand-chose [...] Peut-être avais-je été ainsi toute ma vie, comme des enfants naissent sourds et dépourvus du sens du toucher.? (page 125) ;

    - ?mon cou s’était refermé, étang pris par le gel ou blessure, me cloîtrant à l’intérieur de ma tête?

    (page 125) ;

    - la narratrice se voit comme une ?femme que l’on scie dans une caisse de bois, maillot de bain et sourire aux lèvres, on fait ça avec des miroirs [...] Seulement, avec moi, il y avait eu un accident, et

    j’avais été sciée. L’autre moitié, celle enfermée, était la seule qui pouvait vivre ; j’étais la mauvaise

    moitié, dfétachée, terminale. Je n’étais rien qu’une tête, ou plutôt non, quelque chose de mineur tel un

    pouce amputé ; insensible.? (page 128) ;

    - la narratrice se voit comme ?un négatif, la différence entre l’ombre de l’épingle et ce que l’on ressent quand on se la plante dans le bras.? (page 131) ;

    - ?David et Joe descendent la piste en chancelant, ricochant contre les parois des canoës comme des

    chevaux portant des oeillères.? (page 135) ;

    - ?ces lis globulaires dont le coeur épais pointe son museau en chacun d’eux.? (page 136) ;

    - ?une machine qui pût faire disparaître les gens, les envoyer dans un néant, à la façon d’une caméra

    qui pouvait vous voler non seulement l’âme mais le corps. Leviers et boutons, gâchettes, les

    machines produisaient comme les racines produisent les fleurs? (page 139) ;

    - ?l’appel d’un petit hibou, bref et feutré comme le battement d’une aile contre le tympan? (page 145) ;

    - ?le feu de camp des Américains, oeil triste et vermillon de cyclope? (page 145) ;

    - ?les Américains sont-ils pires qu’Hitler. C’était comme de [sic] découper un ver solitaire, en morceaux, ils repoussaient.? (page 151) ;

    - Anna qui plonge ?fait un plat. L’eau a rejailli comme un oeuf que l’on casse.? (page 160) ;

    - ?Le bikini d’Anna, chrysalide dépouillée.? (page 161) ;

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- la narratrice, ?impersonnelle comme un mur, un confessionnal? (page 161) ;

    - ?”Elle t’aime”, ai-je répété, marguerite effeuillée.? (page 162) ;

    - ?un avion [...] une croix dans le ciel, crucifix profane? (page 165) ;

    - le foetus, ?comme un calice, un graal néfaste? (page 168) ;

    - ?les souvenirs aussi frauduleux que des passeports? (page 169) ;

    - la ?périlleuse innocence? des parents, ?les cernant de verre, leur jardin artificiel, leur serre? (page

    170) ;

    - l’avortement présenté par le mari comme ?la même chose que pour une verrue à enlever? (page

    170) ;

    - le foetus, ?juste un animal [...] il se cachait en moi comme en un terrier? (page 170) ;

    - ?j’avais porté en moi cette mort, la recouvrant de strates, un kyste, une tumeur, perle noire? (page

    170) ;

    - ?J’étais très loin de lui, c’était comme si je le voyais à travers une fenêtre maculée ou du papier

    glacé ; [...] Il m’a embrassée ; je suis restée de mon côté de la fenêtre.? (page 172) ;

    - ?je gardais des bouts de papier où apparaissait son écriture comme des reliques de saint? (page

    175) ;

    - ?des instantanés de sa femme et ses enfants, sa famille empaillée? (page 176) ;

    - ?le bruit aigu, semblable à la roulette d’un dentiste, d’un canot à moteur qui approchait? (page 176) ;

    - ?ils m’ont dévisagée fixement avec cet air de prédateur prêt à bondir sur sa proie qu’ils avaient eu

    au souper? (page 185) ;

    - David est un ?minable magicien de troisième catégorie sortant mon père de nulle part comme un lapin empaillé d’un chapeau? (page 185) ;

    - de Joe, la narratrice remarque ?sa barbe soufflée comme la gorge d’un crapaud donnant de la voix?

    (page 193) ;

    - des geais, elle note ?leurs cris comme un dialecte tribal? (page 194) ;

    - Anna est vue comme ?une poupée de papier? (page 195) et le fantôme de la mère de la narratrice en est une aussi (page216) ;

    - du lac, David ramène ?la pellicule en poignées de spaghetti? (page 197) ;

    - unie au canot, la narratrice se voit ?amphibienne? (page 197) ;

    - de ?gros rochers? sont des ?ombres brunes semblables à des nuages, ou à des menaces, une barricade.? (page 197) ;

    - ?l’anse? est un ?marais cerné par les terres, couche d’eau tiède où joncs et quenouilles percent à travers la vase noire et qu’entourent les souches sciées des arbres autrefois hauts comme des tours?

    (page 197) ;

    - la peur l’?enserre comme une armure.? (page 205), puis l’abandonne sur-le-champ, ?comme une

    main qu’on ôterait de ma gorge.? (page 207) ;

    - ?la maison sans amarres flottant comme un bateau et tanguant, tanguant.? (page 205) ;

    - les ?vaguelettes bavardant tout contre le rivage?, l’eau étant ?polyglotte? (211) ;

    - les têtes des envahisseurs de l’île apparaissent à la narratrice ?comme des saucisses moisies ou des derrières de babouins? (page 218) ;

    - leurs voix sont comme ?une radio étrangère?, ?grésillent comme une bande magnétique passée trop vite? ; le rire de l’un d’eux est ?un clou égratignant l’ardoise? (page 218) ;

    - ses poursuivants ?s’enfonceront comme des bulldozers? (page 219) ;

    - ils se ?resserrent, cinq doigts de métal qui se referment en un poing.? (page 219).

    Margaret Atwood développe de belles accumulations pour des portraits hallucinés. Celui de David : ?David, c’était un imposteur, un pastiche, une strate de prospectus politique, des

    pages de magazines, des affiches, verbes et noms collés à lui et s’effilochant, la surface originelle

    jonchée de fragments et de lambeaux.? (page 179).

    Celui d’Anna : ?La croupe sur un havresac, coussin de harem, du rose sur les joues et du noir discret

    autour des yeux, aussi rouge que le sang, aussi noir que l’ébène, l’imitation couturée et ridée d’une

    photo de magazine qui est elle-même l’imitation d’une femme qui est aussi une imitation, l’original se trouvant nulle part, ange glabre et lobé dans ce même paradis où Dieu est un cercle, princesse

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    captive dans la tête de quelqu’un. Elle est prisonnière, elle n’a pas le droit de manger, de chier, de pleurer ou de mettre au monde, rien n’entre, rien ne sort. Elle ôte ses vêtements ou elle les met,

    garde-robe de poupée de papier, elle fornique sous les flashes électroniques avec le torse de l’homme dont le cerveau observe depuis sa cabine de contrôle vitrée, à l’autre bout de la pièce, son

    visage à elle se tord en des poses d’excitation et de total abandon, c’est tout. Elle ne s’ennuie pas, elle n’a aucun centre d’intérêt.? (page 195).

    À la discontinuité de la trame narrative s’ajoutent la faiblesse de la ponctuation, le désordre des phrases qui sont souvent elliptiques :

    - pour des descriptions : ?une cabane de trappeur, herbe passant entre les fentes des rondins et tas de paille à la place du lit? (page 129) - ?Une couche de feuilles et d’aiguilles, une couche de racines, du sable humide.? (page 138) - Une maison, voilà ce que c’était, salle d’attente délabrée avec des

    magazines, étroit tapis pourpre sur le sol du hall, plantes vertes et fleurs épanouies, l’odeur de la cire au citron, portes furtives et chuchotements, ils voulaient nous voir au dehors au plus vite. Fausse bienveillance de la non-infirmière, avec ses aisselles à l’odeur aigre, son visage poudré de sollicitude. Pas hésitants dans le hall, de fleur en fleur, une de ses mains criminelles soutenant mon coude, l’autre contre le mur. Alliance à mon doigt.? (page 169) ;

    - pour une caricature de la religion catholique : ?Bougies devant les statues, béquilles sur les marches,

    fleurs dans des pots de confiture près des croix des chemins, remerciements pour des guérisons, si

    désirées et partielles qu’elles soient.? (page 171) ;

    - pour un souvenir traumatisant : ?École secondaire, sur chaque pupitre un plateau et une grenouille

    aux exhalaisons d’éther, écartelée et épinglée, aplatie comme un napperon, ouverte, ses organes

    explorés, découpés, le coeur détaché animé de spasmes, telle une pomme d’Adam, dénué des lettres

    du martyre, les intestins un fouiillis de ficelles.? (page 142) ;

    - pour une bousculade de pensées : ?Nourrriture, esclave ou cadavre, choix réduit ; têtes ornées de cornes ou de crocs, détachées et placées au mur de la salle de billard, poissons empaillés, trophées.?

    (138).

    L’étonnement produit chez la narratrice par le geste qui marque sa reconnaissance de la gentillesse de Joe donne cet effet : ?De la main, je lui ai touché le bras. Ma main lui a touché le bras. Main

    touché bras?, qui produit cette réflexion : ?Le langage nous divise en fragments, je voulais être

    entière.? (page 172).

L’écriture du roman est donc brillante !

    Intérêt documentaire

Faire surface” offre un tableau de la nature dans le Nord du Québec, rappelle le souvenir de ses

    premiers habitants, de ce qu’ils ont laissé aux Blancs, d’abord les Français puis les Anglais, signale les conséquences de l’industrie forestière, de la présence menaçante des touristes américains.

    La narratrice redécouvre une nature qui, vite, de nouveau la captive, car, dans cette région du Canada qu’on appelle le Bouclier canadien, le retrait des glaciers laissa un paysage criblé de lacs. Le décor principal du livre est ainsi un grand lac qui n’est pas nommé, mais qui pourrait être le lac Témiscamingue, qui est, à la frontière du Québec et de l’Ontario, un élargissement de la rivière des Outaouais causé par le barrage de l’usine de papeterie Tembec, à Témiscaming. Il recèle quelques îles, des falaises de plus de cent mètres de hauteur (le Devil's Rock ou le ?Manidoo-Wabikong?,

    roche sacrée) et, auprès, a été exploitée la Vieille-Mine d'argent, une des premières découvertes au Canada. Ce lac est assez long pour que la cabane se trouve ?à quinze kilomètres de tout?.

    Un plus petit lac reçoit le nom de ?White Birch Lake?, nom qui a été conservé par inadvertance page

    171 et qui, ailleurs, est devenu ?Lac des Verges Blanches?. Peut-être existe-il un tel lac à proximité

    du lac Témiscamingue? De toute façon, il a été facile pour la romancière de reprendre un nom qui est très courant.

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