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atwood-faire-surface-

By Don Sanders,2014-06-24 16:20
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atwood-faire-surface-

    André Durand présente

    ’Faire surface’’

    ‘’Surfacing’’

    (1972)

    roman de Margaret ATWOOD

    (229 pages)

    pour lequel on trouve un résumé

    puis successivement l’examen de :

    l’intérêt de l’action (page 3)

    l’intérêt littéraire (page 5)

    l’intérêt documentaire (page 10)

    l’intérêt psychologique (page 16)

    l’intérêt philosophique (page 31)

    la destinée de l’œuvre (page 37)

    Bonne lecture !

    Résumé

    Première partie

La narratrice, qui est anonyme, est une jeune Canadienne anglaise dont, dans son enfance, les

    parents menaient une vie rude dans une cabane située sur une île lointaine d’un lac du Nord du

    Québec. Elle et son frère les ont quittés, elle, dessinatrice, devenant ?artiste commerciale? à Toronto,

    ayant eu un enfant dont elle a avorté, ce que ses parents ne lui ont pas pardonné. Sa mère morte,

    son père est resté seul dans la cabane. Mais, depuis quelques mois, il n’a pas donné de nouvelles, et

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    la narratrice, qui est maintenant à l'approche de la trentaine, est venue à sa recherche avec Joe, son compagnon, David et Anna, des amis qui sont mariés, les deux hommes comptant profiter de ces quelques jours pour tourner un film. Au village, le contact est difficile avec les francophones, et les quatre amis sont mécontents de la présence d’Américains dont l’un cependant, Evans, les conduits

    dans son bateau sur l’île et doit revenir les rechercher deux jours plus tard. La cabane est déserte : le père s’est-il perdu dans les bois ou s’est-il noyé dans le lac? Une journée est consacrée à la

    recherche d’empreintes, de pistes. En vain, et il est impossible de fouiller l’île complètement. Mais la narratrice est vite de nouveau captivée par la nature qui joue le rôle de reflet amplificateur de ses états d'âme et de ses émotions, et elle est envahie de souvenirs dont certains étaient profondément enfouis. Comme la recherche du père est abandonnée, il ne reste plus qu’à se baigner, à pêcher, à se plaindre du passage de bateaux d’Américains, à tourner des scènes pour le film et, dans le cas de la narratrice, qui doit aussi jouer à la maîtresse de maison, essayer de concevoir les illustrations d’un livre de contes. Ils sont si bien qu’ils décident de prolonger le séjour d’une semaine.

    Deuxième partie

    La narratrice et Anna travaillent au jardin ; les deux hommes coupent du bois. Ils vont tous ensemble cueillir des baies, ce qui donne l’occasion à Joe de manifester son désir d’épouser la narratrice, qui s’y oppose. Se présente un Américain du Michigan à qui elle refuse de vendre la cabane. Elle y entreprend une recherche des secrets indices dont elle croit que ses parents les ont laissés pour elle quelque part. Elle tombe sur d’étranges dessins de son père : est-il devenu fou? Mais une lettre d’un

    universitaire les identifie comme des représentations de peintures rupestres indiennes que le père aurait découvertes. Comme y est indiqué un autre lac, elle y organise une expédition. Au cours d’un portage, ils découvrent un héron qui a été tué, pendu et torturé par des chasseurs. L’autre lac n’a rien à leur révéler. Elle comprend qu’elle a mal interprété les dessins de son père et qu’il faut chercher les peintures rupestres sur le lac principal. Elle s’arrange pour partir seule jusqu’auprès de la falaise qui s’enfonce sous l’eau. Elle y plonge, mais ce qu’elle aperçoit, c’est un corps humain, flottant entre deux

    eaux ; est-ce, se demande-t-elle, le corps de son frère (qui s’était noyé enfant mais avait été sauvé par sa mère)? est-ce le corps de son bébé qui a été jeté à l’égout? le souvenir de l’avortement et de la conduite de son amant lui revenant douloureusement ; non : c’est le corps de son père. Pour

    remercier les dieux dont elle sent qu’?ils possédaient le pouvoir?, elle laisse une offrande : un

    ?sweatshirt?. Joe est venu à sa rescousse, mais elle refuse de faire l’amour avec lui. David, qui lui

    fait des avances, est repoussé avec plus d’énergie encore. Aussi, quand surviennent des garde-

    pêche, prétend-il qu’ils sont venus dire que des Américains ont accroché le corps du père avec un hameçon. La narratrice ne le croit pas, pense qu’il a monté rapidement cette histoire pour pouvoir

    quitter le lac et retourner en ville. À la recherche du legs qu’a dû lui laisser sa mère, elle a trouvé un de ses propres dessins d’enfant où son père était montré comme ?Dieu? ; elle veut le déchiffrer

    ?avec l’aide du pouvoir?.

    Troisième partie

Désormais vouée à la conciliation du ?pouvoir?, la narratrice invite Joe à faire l’amour au dehors car

    elle veut concevoir un autre enfant qui remplacera son ?enfant perdu qui fait surface? en elle. Puis, au

    moment où Evans doit revenir les chercher dans son bateau, usant d’un subterfuge, elle éloigne les deux hommes, détruit la pellicule du film et profite de la surprise pour s’esquiver sur un canot et laisser partir les trois autres. Elle entre alors dans la cabane pour reconstituer le décor qu’elle avait

    trouvé à son arrivée ; puis, dans le jardin qu’avaient fait ses parents, elle leur reproche de s’être en allés, les appelle, mais se barricade contre eux dans la cabane avant qu’ils ne viennent, en profitant de la nuit. Au matin, ?le pouvoir? est de nouveau là, qui lui permet certains endroits, lui en interdit d’autres, qui la pousse à faire d’autres sacrifices aux dieux : elle brûle ses dessins et le manuscrit, jette dans le feu son anneau, la carte et les dessins du père, les photographies de la famille, détruit la vaisselle, se dépouille pour se plonger dans l’eau puis s’étendre sur le sol. C’est alors que sa mère apparaît et disparaît. Survient un bateau plein de poursuivants devant lesquels elle fuit, et qui repart.

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    Elle retrouve alors ?le pouvoir? et c’est son père qui lui apparaît. Le lendemain, les deux fantômes ont complètement disparu. Elle décide alors de ?revenir à la surface?, de ?réintégrer sa propre époque?,

    mais en ?refusant d’être une victime?. C’est alors que vient la chercher Joe, qu’il l’appelle, et qu’elle lui répond, se servant de ?l’intercession des mots?.

    Analyse

    Intérêt de l’action

    Ce court mais très riche roman est à la fois un roman d’aventures et un ?thriller? psychologique. Les aventures, celles de citadins nord-américains dans une nature sauvage où, cependant, ce sont des êtres humains qui se révèlent les plus menaçants, peut être rapprochée de celle du roman Deliverance” de James Dickey (qui a été adapté au cinéma par John Boorman). Mais “Faire surface

    rapporte autant le voyage de la narratrice dans la nature que celui qu’elle fait dans sa psyché, le présent étant sans cesse envahi par de brusques réminiscences. Dans le huis clos de l’île, qui lui semble n’être ?pas sûre, nous nous trouvions pris au piège? (page 90), à l’aventure de la recherche

    du père et de la découverte d’un autre monde se mêlent les relations des quatre personnages (si celles avec David et Anna relèvent plutôt de la comédie, celles entre Joe et la narratrice deviennent dramatiques) et l’obsession de la présence des Américains. Cette recherche du père, à partir de déductions (?Il ne peut avoir quitté l’île, les deux canoës sont dans la cabane à outils, et la chaloupe en aluminium est attachée à un arbre [...] il ne peut se trouver qu’en deux endroits, sur l’île ou dans le lac [...] quelqu’un aurait pu venir le prendre ici et l’emmener au village situé à l’autre extrémité du lac.

    Façon idéale de disparaître ; peut-être n’a-t-il pas du tout passé l’hiver ici.? [page 52]), d’?empreintes?

    possibles, de ?pistes? (page 56), d’indices qu’il aurait laissés (ses dessins ?déments? [page 120]),

    donne au livre un caractère policier. La recherche des peintures rupestres a l’allure d’un roman d’aventures : la détermination de l’endroit (pages 149, 157) ; les péripéties dramatiques de la plongée sous l’eau (pages 166-168), dont la nécessité est faiblement justifiée par l’élévation du niveau du lac On peut supposer que Margaret Atwood tenait à cette plongée physique qui aboutit à la scène clé du livre et qui serait ainsi symbolique de la plongée que la narratrice fait dans son psychisme, comme le veut la psychologie des profondeurs, plongée qui est nécessaire pour qu’on puisse ?faire surface?, le

    titre étant justifié parce qu’a fait surface le frère qui s’était noyé (page 35), que font surface ?l’enfant

    perdu? (et c’est alors explicite : ?je sens mon enfant perdu qui fait surface en moi, qui me pardonne,

    qui monte du lac où il a longtemps été retenu prisonnier? [page 191]), le père et, enfin, la narratrice

    elle-même qui, à la fin, sans que cela soit bien annoncé, ni justifié, émerge de la folie et rejoint la société. Auparavant, la vive évocation des pouvoirs envahissants de la nature est palpitante. Enfin, le livre est aussi un roman fantastique, le récit d’une épreuve initiatique, une histoire de fantômes à l’atmosphère tendue, inquiétante, un peu à la façon du “Tour d’écrou” d’Henry James, les fantômes

    étant comme il se doit des fantasmes, des parties d’elle-même qu’elle a perdues et qu’elle doit

    retrouver.

Un suspense est donc assez continuellement maintenu :

    - ?Je m’asseois à la table, le pouls rapide comme si j’avais ouvert ce que je croyais être un placard et m’étais trouvée face à face avec quelque chose qui n’était pas censé être là, telle une griffe ou un os.

    [...] s’il est devenu fou, il est peut-être encore en vie ; dans ce cas, les règles ne seraient pas les mêmes.? (page 69)

    - ?Ma colonne vertébrale s’est détendue comme un fouet, j’ai touché l’eau, et, battant des pieds, j’ai traversé les strates du lac, passant du gris à un gris plus sombre, du frais au froid. Je me suis arquée

    latéralement et la surface rocheuse, indistincte, m’a dominée, grise et rose et brune.? (page 166)

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- ?J’ai fait demi-tour, la peur jaillissant de ma bouche en bulles d’argent, la panique me fermant la

    gorge, le cri retenu m’étouffant.? (page 168).

    Ce suspense est accru par les délais imposés par le retour d’Evans, le premier étant de deux jours, le second d’une semaine : après l’expédition inutile au ?Lac des Verges Blanches? (épisode dont aurait

    donc pu se passer la romancière), il ne reste plus qu’une journée : ?C’était le sixième jour, il fallait que

    je trouve ; ce serait ma dernière chance, demain Evans venait nous chercher. Mon cerveau travaillait

    à toute vitesse.? (page 157). L’action s’accèlère alors, devient même haletante : surprenante destruction de la pellicule (page 196), ruses pour échapper aux trois autres au moment de leur embarquement, puis lors de la venue de poursuivants (pages 217-220, épisode lui aussi au fond inutile), affrontement de tout un surnaturel dont le lac était ?l’entrée? (page 172), qui est fait du

    ?pouvoir?, des ?dieux? que sont les fantômes des parents, qui est à la fois voulu et redouté, dont les aller et retour sont à la longue quelque peu lassants : ?Le pouvoir m’a abandonnée? (page 219) - ?Le

    pouvoir est là, dans la plante de mes pieds, il monte du sol, bourdonnement muet.? (page 220) - etc..

    Toutefois, ce fantastique ne dure que cinq jours (?cinq nuits auparavant?, page 227), se résorbe

    soudain un peu trop rapidement car, les fantômes ayant disparu, le pouvoir l’ayant ?abandonnée?

    (page 219), la narratrice décide de ?préférer vivre? (page 223), de quitter l’île à cause de la rigueur du

    climat hivernal, du risque d’élévation du niveau de l’eau du lac, du manque de nourriture et, surtout, de la constatation de l’échec de sa volonté de métamorphose.

    Avant que ne s’imposent cette noirceur et cette lourdeur, le livre offre beaucoup de traits d’humour, de scènes franchement comiques (les prises de vues pour le film, la partie de pêche des pages 74-76, les pêcheurs américains en Tartarins de Tarascon [page 77]), de scènes déplaisantes (le harcèlement qu’exerce David sur la narratrice, pages 178-179), Margaret Atwood ayant l’art des saynètes, des

    sketchs.

    Le texte est séparé en de courts chapitres à la fin desquels est plusieurs fois créé un certain suspense (à la fin du chapitre II [page 26], à la fin du chapitre XIII [page 136] : l’odeur qui va se révéler, au début du chapitre suivant, être celle du héron pendu]), surtout lors des plongées le long de la falaise (pages 166-167). L’ensemble est organisé en trois parties qui ne correspondraient qu’à un simple découpage chronologique si la première n’était pas écrite au présent, la deuxième au passé,

    la troisième de nouveau au présent, sans que la raison en apparaisse.