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JE VEUX FAIRE LE CASINO DE PARIS

By Richard Davis,2014-08-29 17:18
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JE VEUX FAIRE LE CASINO DE PARIS

    RENAUD

    LE ROMAN DU CASINO

    Programme

    RENDEZ-VOUS CHEZ BEBERT

    Renaud reposa le Libé qu’il venait de feuilleter négligemment, puis alla se laver les mains. Les mots moches de ce torchon centre-mou restèrent néanmoins incrustés quelques instants au cœur des fibres de son

    intelligence relative et il pria pour que son rendez-vous ne tarde plus trop. Il lui serait bien plus agréable d’occuper son esprit à de futiles discussions de stratégie artistique plutôt que de se demander si effectivement, comme l’affirmait le pisse-copie de la page 16, les ? Trashing-Sunset ?, enfants de Warhol et

    de Tati (Jacques) étaient bien la voix un peu roots mais pas trop heavy des middle-class de la real-world

    liverpoolienne mâtinée de concupiscence fellinienne examen de passage ce soir à La Cigale… Ou si,

    comme le prétendait l’éditorialiste (un ancien de la Gauche-révolutionnaire-anti-bourgeoise et

    autogestionnaire devenu Fabiuso-Tapisto-Christian-Dioro-Afflelouliste) les montants compensatoires allaient bientôt faire la nique à l’indice Nikkeï vu que la guerre de le Golfe avait favorisé la relance du machin…

    ? Monsieur de Labbey va vous recevoir ?, lui annonça bientôt une gentille secrétaire un peu noire mais très gentille. Jolie même. Renaud pensa furtivement à ? n’goulou-n’goulou ? (ce n’était pas la première

    fois que celui lui arrivait, en 62, déjà, il avait eu une émotion de ce genre pendant la projection du film ? Les canons de Navarone ?, au moment où Irène Papas se mouche) mais il écarta avec pudeur cette pensée sordidement tiers-mondiste de son esprit encore par la lecture des conneries modernistes de l’ancien-journal-

    de-gauche et suivit la jeune fille le long d’un sombre couloir tristement décoré des disques d’or et de platine de quelques-uns de ses honorables collègues. Un légitime sentiment de fierté l’envahit à l’idée que ses trophées à lui n’avaient pas été relégués dans ce corridor anonyme mais trônaient bel et bien dans le salon confortable du modeste triplex du ? Monsieur de Labbey ? en question, quelque part à Passy.

    Renaud détacha enfin son regarde de la croupe féline qui ondoyait devant lui, décrocha un sourire-qui-tue à la gonzesse propriétaire de cet attribut-épithète-ben qu’oui, lui adressa un ? merci beaucoup

    infiniment ? limite colonial mais sincère, lui arracha son numéro de téléphone privé, son pull Benetton-tête de con, songea à un poème de Prévert où des humains ordinaires font des saloperies debout contre les portes de la nuit même si c’est pas pratique, voire interdit, et se souvena soudain que sa femme allait lire ces lignes

    et qu’il serait de bon ton de se calmer un peu, d’autant que la secrétaire de Monsieur de Labbey n’est pas noire ou alors j’étais saoul, puis il pénétra dans le bureau du nobliau cité plus haut.

    ? Ah ! Entrez, Renaud, asseyez-vous, je vous attendais… ? dit-il avec assurance car c’était un homme

    très cultivé qui avait lu beaucoup de livres et vu beaucoup de documentaires sur FR3, que me vaut le plaisir ? ?

    Il était assis derrière un bureau de marbre noir à peine plus grand qu’un court de tennis, était vêtu de

    chaussettes en cachemire et de beaucoup d’autres choses, affichait le désespoir serein des hommes beaux mais riches, et s’efforçait de dissimuler sous une apparente nonchalance l’arrogance tranquille inhérente aux

    imprésarios de Patrick Bruel, ce qu’il était par ailleurs.

    ? Cela fait longtemps que je ne vous ai vu ! Comment allez-vous ? ?

    Renaud resta sans voix devant l’éloquence de son ami. Où puisait-il une telle verve, un tel sens de la

    formule toujours à-propos ?

    ? Vous avez bonne mine, cela fait plaisir… ? ajouta-t-il avec un peu moins de conviction.

    Ce délicat mensonge flatta néanmoins le chanteur qui se décida à s’asseoir dans un des confortables fauteuils de cuir fauve faisant face au bureau, fauteuil dont l’acquisition eût demandé dix à douze ans de

    labeur pour le moindre ouvrier non-communiste venu, les autres n’étant pas venus ils étaient en grève…

    ? Alors ? ? continua brillamment l’agent. Renaud, cette fois, remarqua que cette formule était un peu

    usée, que l’ami l’avait probablement lue quelque part et qu’il s’autorisait sans honte à se l’approprier, n’imaginant probablement pas que son artiste français préféré remarquerait la supercherie… Hélas pour lui, l’artiste avait aussi des lettres, il restitua très vite la citation à son auteur (en l’occurrence l’Avocat Général du Tribunal de Nuremberg s’adressant à Herman Goering), mais, élégamment, il ne cilla point, se contentant de s’enfoncer un peu plus profondément dans les moelleux coussins de cuir du fauteuil, en mijotant sa

    répartie qui, il n’en doutait pas, n’allait pas tarder à terrasser son interlocuteur. Elle vint, il l’asséna. Comme un coup de poins dans la gueule d’un con, ou pire, d’un journaliste :

    ? Bébert, il faut que je vous parle ! ?

    Renaud était le seul être au monde capable d’appeler ? Bébert ? monsieur Bertrand de Labbey,

    homme respectable et joli, marié à une femme splendide quoique étrangère, père d’un enfant délicieux malgré son goût immodéré pour les consoles Nintendo et les chansons de David Mac Neil, possesseur d’une

    B.M.W. gris métallisé& avec téléphone et lecteur de CD gratuits offerts par les maisons de disques, ami

    des plus grands noms du Monde du Spectacle et même de François Feldman, bref, un mec bien, presque un Protestant. Bertrand pourtant ne semblait pas s’offusquer de cette familiarité canaille, Renaud l’avait même vu sourire un jour, lorsqu’il l’avait présenté ainsi à un ministre oublié depuis : ? Monsieur Bébert, le roi des

    gangsters, mon agent ?. Mais il est vrai que ce fut un sourire étrange.

    Bébert ne bougea pas. La sortie de son artiste préféré du monde l’avait chopé au plexus comme un uppercut au foie ou plutôt au plexus effectivement. Il encaissa. Il était très fort.

    ? Je vous écoute… ? dit-il. (Renaud sentit quand même une pointe d’inquiétude dans cette remarque.

    Mais c’était si lointain, si léger, qu’un autre que lui n’y aurait vu que du feu. Il se félicita mentalement de son extraordinaire capacité à sonder l’âme humaine et, plus fort encore, celle d’un imprésario.)

    Alors le chanteur énervant dévoila ses cartes, donna l’estocade finale, planta la banderille qui tue en se levant d’un bond de son fauteuil prétentieux. IL enfonça son regard ? fragile et trouble comme celui qui

    vous unit à lui (comme dirait un journaliste québécois) dans le regard normal de son ami et lui dit :

    ? JE VEUX FAIRE LE CASINO DE PARIS ! ?

    L’autre ne se démonta pas. Tout alla très vite alors. Il se leva aussi, fit le tour de son bureau et, vingt minutes plus tard, il avait rejoint Renaud près du fauteuil. Il lui tendit la main et le raccompagna jusqu’à la porte.

    ? C’est une excellente idée, Renaud, excellente… Venez donc dîner samedi à la maison, nous parlerons de tout ça… OK ? A bientôt Renaud. Une idée excellente, vraiment… ?

    Renaud sortit. Il avait gagné ! ce n’était pas nécessaire de rajouter quoi que ce soit. Ce serait le

    CASINO, il avait l’accord de son agent, l’approbation de sa gonzesse, de sa môme et de ses potes et, en plus, un dîner à l’œil. Bonne journée…

    Resté seul dans son bureau, Bertrand de Labbey réfléchit quelques instants, passa ses jolies mains de travailleur dans ses cheveux clairsemés mais à lui, puis, finalement se dirigea vers un des douze téléphones posé sur le marbre noir d’où, depuis des années, il présidait aux destinées des plus grands artistes de notre

    époque, à l’exception de François Feldman qui a signé chez un concurrent. Il composa un numéro et, après une attente tellement insignifiante que je me demande pourquoi j’en parle, il dit :

    ? C’est moi, chérie. Nous aurons Renaud à dîner samedi. Pensez à remonter ses disques d’or de la cave ?.

    UN DINER EN VILLE…

    Près de trois ans et demie s’étaient écoulés depuis le dernier spectacle parisien de Renaud. Il était temps, en effet, d’envisager un retour sur scène. Le dernier ZENITH avait accueilli 100.000 spectateurs qui avaient applaudi pendant trois semaines son spectacle forestier, avaient admiré, éblouis, les 300 mètres carrés de gazon semés sur cette scène où trônait un arbre gigantesque sur les branches duquel les musiciens, tels des barons perchés, s’étaient donnés corps et âme – c’est une image – pour accompagner l’énervant dans

    ses chansons pas moches. C’était plus qu’un artiste français n’en avait jamais rassemblé dans ce lieu magique mais c’était aussi 80.000 de moins qu’au ZENITH 86, spectacle maritime en diable, souvenez-vous,

    le bateau, le port, les grues et ceci cela, spectacle inoubliable qui hante encore la mémoire des calculettes de mon conseiller fiscal.

    Renaud en avait déduit, un peu hâtivement peut-être, que si cette sensible érosion de son magnifique public devait se continuer dans des proportions similaires, c’est-à-dire passer de ? phénoménal ? à

    ? colossal ? pour arriver à ? normal ?, une salle de spectacle aux dimensions plus sobres conviendrait mieux à sa modestie naturelle, modestie qui, par ailleurs, s’accommoderait à la limite fort bien d’une cour d’immeuble, pourvu que l’acoustique y fût bonne et les trois mêmes aux fenêtres enthousiastes ou, au moins, attentifs.

    Il avait donc réfléchi quelques jours (environ 650), une épaisse fumée noire était sortie de sa tête, et puis, un matin, une ampoule s’était allumée au-dessus de son crâne, dans une petite bulle où un scénariste

    belge avait écrit ? idée ! ?.

    ? Je vais faire une petite salle ! ? se disa-t-il. ? Un vrai Music-hall, avec du velours rouge, une vraie concierge bien vieille, des vraies coulisses bien crades, un pompier moustache à la cour, un machino communiste au jardin, des vrais beaux sièges confortables sauf le prix pour les fesses quadragénaires de

    mon public vieillissant, des loges minuscules, surtout la mienne, dont les murs habités garderaient encore la mémoire des fantômes d’un Maurice Chevalier, d’une Edith Piaf ou d’un François Valéry, non, pas d’un

François Valéry, je voulais dire d’un chanteur. Un vrai Music-hall avec un vrai entracte et une sonnerie

    quand faut retourner s’asseoir et qu’on n’a pas eu le temps de pisser parce qu’y avait la queue, pas eu le temps de finir son esquimau parce que ça se fait pas de manger pendant que José Arthur vous parle, pas eu le temps de brancher la gonzesse qu’on a repérée au bar parce qu’on n’a pas eu le temps de divorcer de la sienne, une sonnerie qui engendre dans le hall un brouhaha d’excitation fébrile, d’impatience, voire de

    bonheur, à la simple idée que ? ça va commencer… ?

    Son raisonnement tenait debout. Il avait fait la rue, les cabarets, les cafés-théâtres, le Théâtre de la Ville, Bobino, l’Olympia puis trois Zénith consécutifs. Que restait-il ? Bercy ? Michel Sardou et Johnny

    Hallyday l’avaient loué chacun pour 6 mois jusqu’en 2020, ne laissant à leurs petits camarades que les lundis soirs où, d’ailleurs, la place était prise par toutes sortes de sportifs obscènes, gesticulant dans de ridicules combinaisons fluorescentes, au volant de voitures cabossées, au guidon de pétaradantes motocyclettes même pas françaises ou phallus de planches à voiles assez moches, dont la vélocité toute relative cachait mal l’incongruité de leur présence en ce lieu. (C’est vrai, quoi ! Pourquoi pas aussi la

    Traversée de l’Atlantique ou les 24 heures du Mans à Bercy ?)

    Renaud était décidé. Ce serait un vrai Music-hall, je sais, je l’ai déjà dit, ce serait une salle dans

    laquelle il ne s’était jamais produit, elle serait de dimensions raisonnablement moyenne quitte à l’occuper longtemps mais pas trop quand même parce qu’en juillet il se casse à la pêche, et les murs des loges garderaient la mémoire de grands artistes très morts mais pas de François Valéry qui est vivant je m’excuse.

    Il opta donc pour le BATACLAN.

    Mais c’était un peu petit quand même. Alors, plus tard, je vous passe les détails, il se rabattit sur le CASINO DE PARIS. Il annonça la nouvelle à son agent, comme vous le vîtes au chapitre 1, ce qui lui valut un dîner sympa dans le quadruplex de Passy le samedi suivant. Il y avait là, outre le maître des lieux, sa délicieuse épouse, son enfant et ses chevaux, quelques amis de Bébert, une quinzaine, et même un ouvrier mais je crois qu’il n’était que de passage, juste pour un problème avec la piscine. Le dîner se passa fort bien,

    Julien Clerc reprit trois fois de la purée, David Mac Neil trois fois de l’eau (Renaud sentit bien que le cœur n’y était pas mais que Madame Mac Neil oui), Jacques Dutronc fuma un cigare énorme que Dominique

    Lavannant jugea (je la cite) ? gros comme ma bite ?, Françoise Hardy parla de la Lune Rousse dans son Sagittaire, ce qui passionna Madame Renaud qui aime beaucoup l’astrologie mais qui est intelligente quand même, Michel Boujenah nous parla d’un prochain sketch qu’il venait de finir d’écrire et qui était ? à mourir

    de rire ? mais qu’il n’allait pas nous le faire mais nous le fit quand même, Emmanuelle Béart demanda à Renaud si les chansons qu’il devait lui écrire depuis bientôt deux ans avançaient et il répondit que ? oui,

    oui… ? puis il détourna la conversation en renversant son verre de Sauternes sur le chien de Virginie, la femme de Julien Clerc, qui se mit alors à aboyer, pas Julien, le chien. Comme les cris du bâtard rappelèrent à Bébert le début de la mélodie de ? La Zoubida ?, on se mit à dire du mal mais pas Renaud mais les autres aussi un peu.

    Il y avait aussi Catherine Deneuve qui est quand même très belle, même dans la vie, pas seulement que dans les photos, elle parla de son dernier film qui avait l’air très bien et qui donne envie d’aller lire le

    livre, un ? ami ? à elle qui a bien de la chance si mes soupçons sont fondés, qui parla de la chaîne cryptée qu’il dirige, et puis Daniel Auteuil qui demanda à Renaud aussi quelques chansons mais même des moches

    c’est pas grave.

    Lorsque les hommes se mirent à parler football, les filles, comme d’habitude, évoquèrent les derniers livres qu’elles aient lus, ou très envie de lire, ou ? comment ? tu l’as pas lu ? ? et l’on entendit pour la

    millième fois depuis trois ans que le dernier Pennac était génial, que ? Le parfum ? elles l’avaient dévoré en

    une nuit, que finalement Djian était un peu chiant, qu’il avait tout piqué à Fante, qu’elles avaient été déçues par le dernier John Irving, que William Boyd j’adore et Alison Lurie aussi. Quand elles abordèrent

    l’incontournable ? Conjuration des imbéciles ?, un chanteur célèbre crut qu’on parlait de lui et de ses

    récentes déconvenues aux ? Victoires de la Musique ?, se brancha sur la conversation et fit l’éloge du

    dernier Pif-Gadget qu’il avait beaucoup aimé…

    Entre la poire et le fromage, Patrick Zelnick nous déclara que, lui vivant, la Maison de Disques VIRGIN qu’il dirigeait ne serait jamais vendue et surtout pas à E.M.I. Puis il nous fit signer une pétition

    pour soutenir l’ouverture de ses magasins le dimanche. Renaud en profita pour sortir la sienne, la posa sur la table, la proposa à tout le monde, je parle bien évidemment de sa pétition…

    Elle demandait l’arrêt de la torture le dimanche dans les commissariats espagnols et, accessoirement,

    la libération d’un pote à lui, Jean-Philippe Casabonne, emprisonné depuis plus de quatre ans dans le sinistre pénitencier de Herrera de la Mancha, de l’autre côté des Pyrénées, et ce pour avoir, en France, ouvert sa

    porte à des réfugiés basques menacés d’expulsion. Quelqu’un qui connaissait le dossier lui rétorqua que ces réfugiés étaient en l’occurrence, des membres de l’E.T.A. et que Casabonne le savait. Renaud répondit que non, il le savait pas, mais l’autre employa alors le même argument que les juges hidalgos, à savoir : A mon

    avis, il le savait, donc il est coupable !

    Le chanteur énervant s’énerva, expliqua qu’au tribunal, Casabonne, dont l’avocat avait été ? interdit

    de plaidoirie ? avait cité un vieux proverbe basque qui dit : ? Le foin dans le grenier, c’est pour celui qui

    passe… ? que son nom signifiait ? bonne maison ? et que c’était pour vivre son nom qu’il avait ouvert sa

    porte à ces hommes traqués. Mais les tribunaux d’exception espagnols, s’embarrassent rarement de poésie.

    Surtout lorsqu’ils refusent d’assister l’accusé d’un interprète…

    L’idole des jeunes ajouta que l’Eglise Catholique, qui avait planqué impunément un Paul Touvier pendant 40 ans, aurait pu déceler dans l’attitude de Casabonne un comportement proche de l’Idéal Chrétien, et que le gouvernement français qui avait accordé le droit d(‘asile à toutes sortes de tyranneaux exotiques et de criminels patentés, de Baby-Doc à Bokassa, d’Aoun aux époux Turenge, aurait pu aussi considérer que

    Casabonne, outre qu’il respectait la lois sur ? l’assistance à personne en danger ?, était bel et bien un

    prisonnier d’opinion, même si l’opinion du Peuple basque importe peu à nos énarques en R.25, grands amis des Droits de l’Homme et de sa fiancée.

    Une chanteuse connue en profita alors pour dire du mal de François Mitterrand, ce qui mit Renaud hors de lui. Il ne supportait les critiques à l’égard de son Président préféré que lorsqu’elles émanaient de Jean-Pierre Chevènement ou de Lolita.

    On parla alors de la guerre de le Golfe, puis, au moment où Bébert amenait le champagne on aborda le problème Kurde qui est difficile à appréhender la bouche pleine de soufflé à l’Armagnac.

    Renaud s’en alla vers minuit, non sans avoir réussi à faire signer sa pétition à un des 144 domestiques

    de Bébert, un certain Ramuntcho Etchegaray, et au chien de Julien Clerc.

    UN CASINO POUR LUI TOUT SEUL

    Il fut décidé que ce serait à partir du mardi 12 mai. Renaud trouva dommage qu’à un jour près l’on ne puisse faire coïncider cette première avec son anniversaire qui, cette année, tombait le 11. Il trouvait rigolote la perspective d’expliquer qu’il avait attendu 40 ans pour faire le Casino de Paris. Et puis ce serait une façon d’offrir le spectacle ce jour-là, comme un cadeau, à son jumeau David ainsi qu’à tous les petits veinard nés

    le même jour, comme, par exemple Emile Leclou, Albert Bert, Marcel Chiffon et tant d’autres…

    ? Vous comprenez, Bébert, le 11 c’est quand même une date ach’ment symbolique pour moi. J’ai bien pensé au 10, mais ça tombe avec les 11 ans de règne de Tonton et j’ai peur que ce jour-là une vague de

    suicides n’emporte une partie de mes contemporains.?

    Bébert acquiesça car Bébert était loin d’être un con. Il n’était pas pour rien le meilleur ami de Renaud, ex æquo avec un vétérinaire belge, un musicien kabyle, un capitaliste québécois et un poète-limonadier vauclusien dont je tairais les noms par peur d’éventuelles représailles à leur encontre. Renaud avait aussi une liste longue comme le bras de ? un peu moins meilleurs amis", des gens charmants quand même mais qu’il

    aurait hésiter à réveiller à 4 heures du matin pour leur demander de venir l’aider à déménager un sommier

jusqu’en banlieue. Il avait aussi une liste longue comme un jour sans pain d’amis occasionnels, voire

    d’occasion, d’amis de circonstances, qui apparaissaient ou disparaissaient au gré de la fluctuation de ses ventes de disques. Renaud n’était ni dupe ni encore moins amer, il se disait simplement qu’il faudrait qu’un peu de malheur lui tombe sur le coin de la tronche un de ces quatre afin qu’il puisse faire le ménage parmi ceux-là. Mais comme il était désespérément heureux, il avait parfois un peu de mal à distinguer la vraie ordure derrière le sourire avenant du nouveau pote ? à la vie, à la mort ! ?

    Bébert, lui, était un vrai. Un comme ça n’existe que dans les films de Grégory Peck ou dans les romans de José Giovanni. Un Bon définitif. Doté d’une intelligence qui laissait son poulain pantois, d’une lucidité de renard, d’un jugement lumineux sur les hommes et les choses, d’une culture, ma foi, infiniment

    supérieure à la somme des Q.I. d’une équipe de foot, d’un plateau de ? Sacrée Soirée ? et d’une conférence

    de rédaction de Libé réunis, d’une éloquence digne d’un présentateur du journal de M6 et, enfin, d’un physique distingué malgré sa voiture vulgaire, il épatait ? cheveux jaunes ? qui, pourtant, n’était pas du

    genre à s’en laisser compter vu qu’il connaissait personnellement François Mitterrand, Jack Lang et Patrick Sabatier.

    ? Va pour le 11 ! ? lui dit-il dans un élan de générosité en pensant quand même : ? merde, va falloir que j’ui trouve un cadeau à ce con ! ?

    DES CROQUE NOTES OVER-GOOD

    Renaud commença par réfléchir à la formule musicale qu’il allait utiliser pour cette aventure parisienne. Il lui parut évident qu’il lui fallait innover, surprendre, séduire, et éviter de constituer pour le Casino la formation musicale qu’il aurait employée pour le Zénith. Cela tombait fort bien, depuis un moment (10 ou 12 ans…) il avait très envie de renouer avec des sons acoustiques, des arrangements plus

    sobres, de privilégier les guitares sèches et l’accordéon et de museler un peu son batteur-tympanticide. Il se

    résolut donc, la mort dans l’âme, à licencier une partie de ses fidèles croque notes, à commencer par le

    brillantissime guitariste Jean-Pierre Alarcen, ainsi que ses trois choristes épatants les ? Frères Brothers ?, Luc Bertin, Chinois et Alain Labacci. Ceux-ci prirent la nouvelle avec le même sourire qu’Anne Sinclair

    recevant Ibrahim Souss représentant de l’O.L.P. en France – à 7 sur 7, mais ils finirent par admettre le

    choix musical de l’Idole et, intelligemment, lui firent comprendre qu’ils lui pardonnaient en lui envoyant un poisson mort dans du papier journal, puis un colis piégé, puis en brûlant sur la place publique quelques Bandanas rouges, enfin, en allant fourguer aux Puces les C.D. de leur chanteur préféré.

    Renaud garda quatre ? anciens ?, quatre compagnons de la première heure et des années de vaches maigres (Renaud s’en foutait, il était maigre aussi…) et leur adjoignit une nouvelle recrue, une petite perle rare dénichée à Londres lors de l’enregistrement du dernier album ? Marchand de cailloux ?, en janvier

    91,pendant leur sale guerre.

    Le groupe se composait donc ainsi :

    MICHEL GALLIOT à la basse et aux chœurs occasionnels. Il avait été le tout premier bassiste de Renaud, en 77, l'avait accompagné longtemps, l'avait quitté pour un qui payait mieux, était revenu, reparti, et avait enfin obtenu sa titularisation définitive en 88 lorsque Renaud se décida à déboucher ses oreilles pour réaliser à quel point ce type avait un son-qui-tue (surtout dans les bas médiums), jouait prodigieusement bien (surtout avec les doigts) et surtout, était d'une gentillesse comme on n'en rencontre plus guère que chez les candidats de "questions pour un champion" et encore...

    Lorsque Renaud est à la pêche, Michel en profite pour être le bassiste de "Le groupe" chez "Les Nuls".

    AMAURY BLANCHARD à la batterie, aux perçus, au tambour et à tout ce qui fait boum-boum. Le fidèle parmi les fidèles, présent derrière Renaud depuis 78, ne s'est jamais lassé de contempler l'anatomie-arrière de son chanteur, se demandant depuis 14 ans quel étonnant désastre de la nature avait pu donner naissance à un machin doté d'une silhouette aussi peu géométrique. Amaury a une façon de caresser la peau de ses tambours avec ses baguettes, si j'm'écoutais pas je frôlerais l'érection..

    JEAN-LOUIS ROQUES aux claviers et à l'accordéon. Depuis 78, lui aussi accompagne La Teigne. A l'accordéon toujours, au bistrot souvent. C'est franchement le meilleur accordéoniste du monde. Quand il joue "Mon amant de Saint Jean", si t'as un peu d'cœur tu pleures. Sinon c'est que tu es un salaud, ou pire, un magistrat.

    FRANCOIS OVIDE aux guitares jolies. Il rejoint l’orchestre-de-musiciens en 87, s'est très vite intégré

    grâce à un sens inné des relations humaines qui lui fit très vite comprendre que "le chef a toujours raison". S'autorise souvent à jouer mieux que lui, mais parfois plus vite aussi. Vous le reconnaîtrez à sa queue de cheval qui le handicape quelques fois pour jouer assis.

    SIR GEOFFREY RICHARDSON aux guitares, violon, alto, ukulele, mandoline, flûtes, clarinette, etc. No comment ! Ce musicien exceptionnel, quoique franchement anglais, est par ailleurs membre du "Penguin Café Orchestra", homme-orchestre chez Bob Geldof, mais aussi professeur aux Beaux-Arts du Canterbury Collège. Et en plus, il parle la français très bon. Le genre de mec, quand tu l'as dans ton orchestre, le jour où il veut te quitter tu lui offres des perles de pluie venues de pays ceci cela...

    Quand on sait que ces pointures hors pair ont, dans leur carrière discrète, accompagné les plus grands de la Chanson Française (voire Anglaise), on ne s'étonne pas qu'ils accompagnent aujourd'hui le plus maigre.

    Comment pourraient-ils, en effet, ne pas mettre leur talent au service d'un homme qui leur garda toujours sa confiance, bien qu'ils ne connaissent pas, comme lui, le nom de toutes les capitales de tous les pays de le monde ?

    QUELQUES CHANSONS

    Dans les semaines qui suivirent il ne se passa rien de bien remarquable. Le monde continua de tourner, Casabonne resta emprisonné, Patrick Sabatier eut des ennuis avec la police, ce qui décida Renaud à aller chanter dans son émission, un Connard-Land sortit de terre à Marne-la-Vallée en moins de temps qu'il n'en faut pour déterrer les crédits pour la réhabilitation de la grande galerie du Muséum National d'Histoire Naturelle de la Ville de Paris, des militants de Greenpeace furent "arraisonnés" quand le Rainbow Warrior 2 s'approcha de trop près d'une zone d'essais nucléaires si peu dangereux pour l'environnement qu'on se demande pourquoi ils ne les font pas en Normandie, mais, cette fois-ci, nos Services Secrets n'assassinèrent personne. En France les électeurs furent appelés aux urnes pour choisir qui allait nous trahir, et les résultats furent si inintéressants que l'on fut bien obligé de constater, une fois de plus, que les Anarchistes avaient raison qui disaient : Si les élections changeaient vraiment les choses, il y a longtemps qu'elles seraient interdites !

    Le monde continuait de tourner et Renaud se creusait la tête pour choisir parmi environ 150 chansons par lui écrites, les 25 qu'il allait interpréter au Casino de Paris, ou peut-être même, certains soirs, les 26 ou 27...

    Il se demanda s'il lui fallait tenir compte du choix des musiciens qui parfois s'éclatent à jouer une chanson sans intérêt sous prétexte qu'elle leur offre des possibilités de solos ou favorise leurs pulsions naturelles à jouer trop fort. Ce qui l'amena à se demander si aucune de ses chansons avait le moindre intérêt... Il flippa pendant quelques instants (deux mois), puis pensa à demander à sa famille.

    Il alla trouver sa fille qui retira son baladeur de ses oreilles, abandonna Gainsbourg à sa Javanaise (version studio, la meilleure), leva le nez de sa Game-boy juste au moment où elle allait atteindre le douzième monde sur Super-Marioland, et il lui posa la question : "Qu'est-c'que tu voudrais qu'y chante ton Papa au Casino ? "

    "Ah bon ? tu vas passer au Casino ? " lui répondit-elle en retournant à son jeu à la con. Renaud s'en fut, dépité, puis, comme il quittait l'écrin que d'aucuns appellent "la chambre du gosse", Lolita se mit à hurler pour couvrir les 150 décibels que sa saloperie nippone lui balançait dans les tympans : "Chante La pêche à la ligne ! Pi toutes celles que tu veux, j'ies aime toutes ! Tu sais bien que t'es mon chanteur préféré du monde, mon p'tit Papa chéri! Même avant Gainsbourg, Brassens...et Brousspristine !"

    Renaud alla trouver Dominique, Elle était plongée dans l'analyse de la position astrale de Mercure et de Pluton au moment de la naissance d'une copine à elle. L'Asticot lui fit remarquer qu'à ce moment-là il n'était pas sûr que les planètes aient été déjà formées...

    "Mon amour, lui dit-il, j'ai une question capitale à te poser ! Veux-tu bien m'écouter quelques instants ?"

    "Si c'est pour me demander si je connais la capitale de la Guinée Equatoriale, laisse tomber, je retourne dans mes étoiles..." lui répondit la belle.

    "Nullement, mon amour, je voulais simplement

    Te demander de l'aide pour un problème grave,

    Et, sur mon répertoire, avoir ton sentiment,

    Car il n'est pas trop tard pour que je le conçoive.

    Toi qui n'ignores pas que je devrai bientôt

    Affronter mon public, c'est un honneur insigne,

    Sur la scène, ô combien magique du Casino,

    Quelles chansons lui offrir hors "La pêche à la ligne" ?

    (Lorsque Renaud avait une question capitale à poser, particulièrement à sa douce épouse, il lui arrivait de s'exprimer en alexandrins).

    Dominique abandonna la carte du ciel où elle aimait à se réfugier lorsque la vie fait mal et, un indicible amour se reflétant alors dans ses grands yeux noirs de louve, elle sortit, souveraine et magnifique, la seule phrase qu'il attendait d'elle, et il se maudit d'avoir pu douter un instant de sa réponse :

    "Tu chantes exactement ce que tu as envie. Celles que tu aimes… Mais n'oublie pas les solos sublimes de tes musiciens magnifiques…"

    Renaud savait que cela finirait comme ça de toutes façons… Qu'il aurait beau essayer de se rassurer en demandant à droite à gauche des avis inutiles, il chanterait ses préférées à lui, que demander aux gens "que voulez-vous que je chante ?" pouvait amener à l'extrême à demander bientôt : "que voulez-vous que j'écrive ?"

    Il remercia sa blonde pour la sagesse dont elle avait, une fois de plus, fait preuve, puis, au moment où il allait la quitter (pas pour de vrai, je vous rappelle qu'il est Protestant !) elle lui dit :

? Parc' que c'est décidé ? Tu fais le Casino ? ?

    II nota l'effort au niveau du nombre de pieds, mais, déplorant l'absence de rime du fait de la solitude

    du vers, seigneur, il lui offrit celui-ci : "Guinée Equatoriale, capitale Malabo !"

    Seront donc interprétées, à moins de changements de dernière minute:

" LA PECHE A LA LIGNE "

    ...et vingt-cinq ou vingt-six autres, parmi lesquelles deux inédites. La première s'appelle "Welcome Gorby !" et fut enregistrée à Londres pendant la "Busherie" de Janvier 91. Mais Reno estima que le propos était par trop lié à l'actualité, que celle-ci allait trop vite, et qu'il s'en voudrait de rire d'un homme, certes populaire, mais qui serait peut-être enclin un de ces quatre à écraser sous ses chars un Printemps de Kiev, de Tbilissie ou d'Erevan... Ou bien, plus vraisemblablement, à se suicider de six balles dans la nuque à l'occasion, un mardi par exemple... Il oublia donc les paroles de cette chanson sur laquelle il avait, d'ailleurs, sué sang et eau, écrivit sur la musique fort honorable le texte de "Les dimanches à la con", et tout rentra dans l'ordre.

    Le Gorby bientôt licencié par un gros porc démagogue et arriviste, Renaud réalisa que les populations fraîchement libérées des régions citées plus haut, n'avaient, finalement, nul besoin des chars russes, que, pour s'entre-massacrer allègrement, elles se débrouillaient très bien toutes seules.

    Il songea alors à ressortir de ses tiroirs à brouillons l’hommage au Petit père des peuples à la con. Il lui réattribua sa musique originale, laquelle fut bien contente.

    Voici, cadeau, le texte en question...

    WELCQME GORBY !

    Il n'est pas né le mec qui m'f'ra

    Dire qu'j'ai d'la tendresse pour les rois

    Ou pour les chefs

    Z'ont tous mérité dans l'histoire

    Les foudres de mon encre noire

    Mais Gorbatchev

    Est un p'tit bonhomme épatant

    Contre qui je n'ai pour l'instant

    Aucun grief

    Personne méritait plus que lui

    L'Prix Nobel de la pénurie

    Et de la dèche

    Welcome Gorby, bienvenue ici

    Où on est quelques-uns, je crois

    Un copain à moi et pi moi

    A espérer

    Qu'tu vas v'nir avec tes blindés

    Nous délivrer

    T'as fait tomber l’mur de Berlin

    Si tu sais pas quoi faire des parpaings

    Pour ta gouverne

    Y'a d’la place ici, mon pépère

    Autour de tous les ministères

    Toutes les casernes

    Ça évit'ra qu'le populo

    Un jour nous pende tous ces barjots

    A la lanterne

    Quoiqu' pour une fois ça s'rait justice

    De contempler ces pauvres sinistres

    La gueule en berne

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