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anouilh

By Melanie Campbell,2014-06-24 16:19
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anouilh

    André Durand présente

    Jean ANOUILH

    (France)

    (1910-1987)

    Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres

    qui sont résumées et commentées

    (surtout ‘‟Antigone’’, ‘‟Becket ou l‟honneur de Dieu‟‟

    qui sont étudiés dans des dossiers à part).

    Bonne lecture !

Il est né à Cérisole, près de Bordeaux, d‟un père, François, qui était tailleur et d‟une mère, Marie-

    Magdeleine Soulue, qui était une musicienne qui jouait du violon dans un orchestre itinérant et était

    professeuse de piano. Comme l‟orchestre se produisait sur des scènes de casinos en province (en

    particulier, celui d‟Arcachon) il fut, dès sa plus tendre enfance, sensibilisé à la scène et au phénomène du spectacle. Mais, comme, au premier entracte, on l‟envoyait se coucher, il terminait

    mentalement les pièces avant de s‟endormir. Plus tard, lorsqu‟il vit les vrais dénouements, il fut

    souvent fort déçu. Très tôt pris de passion pour le théâtre, de douze à seize ans, il écrivit de ?fausses

    pièces? et découvrit les grands auteurs classiques : Molière, Marivaux et Musset, ?mille fois relus?.

    La famile étant venue s‟établir à Paris, il entra à l‟école primaire Colbert puis au Collège Chaptal (où il

    eut comme condisciple Jean-Louis Barrault, et lut Claudel, Pirandello et Shaw). Traînant des heures

    sur la butte Montmartre avec un camarade, il passa son baccalauréat sans conviction. Sa grande

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    passion étant le théâtre, il rêvait de vivre dans une troupe et hantait la Comédie des Champs-Élysées, dirigée par Louis Jouvet. Au printemps de 1928, il y assista à la représentation de „‟Siegfried‟‟ de Jean

    Giraudoux, qui l‟éblouit : ?C'est le soir de ‘’Siegfried’’ que j'ai compris. Je devais entrer par la suite

    dans une longue nuit, dont je ne suis pas encore sorti, dont je ne sortirai peut-être jamais, mais c'est à cause de ces soirs du printemps 1928, où je pleurais, seul spectateur, même aux mots drôles, que j'ai pu m'évader un peu. ? La pièce lui apprit ? qu’on pouvait avoir au théâtre une langue poétique et

    artificielle qui demeure plus vraie que la conversation sténographique.? Mais, sa timidité étant

    maladive, il n‟osa pas aborder l‟auteur qui allait rester l'un de ses maîtres. Il eut une autre révélation à la lecture de la pièce de Cocteau, „’Les mariés de la tour Eiffel’’, qui fut un autre texte fondateur pour

    son œuvre.

    Pourtant, il fallait vivre. Il passa un an et demi à la faculté de droit de la Sorbonne, mais abandonna ses études, sans avoir obtenu de diplôme, pour des raisons matérielles (?Je me suis dit que je ne

    pouvais laisser mon père se crever à me payer des études?). Puis il travailla deux ans dans une

    maison de publicité, où il rencontra Jacques Prévert et où, a-t-il dit : ?J’ai pris des leçons de précision

    et d'ingéniosité qui m’ont tenu lieu d'études poétiques?, tout en inventant des gags pour des films.

    Il fit le choix de vivre pour et par le théâtre et écrivit :

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    „‟Humulus le muet‟‟

    (1929)

    Comédie

Humulus est un homonculus (petit homme) muet mais à qui, dit ?la duchesse?, ?un médecin anglais,

    à force de soins, est arrivé à faire prononcer un mot par jour […] En grandissant, nous espérons qu’il

    pourra en dire davantage […] Si mon petit Humulus s’abstient un jour de prononcer son mot, il peut en prononcer deux le lendemain.? Humulus tombe amoureux d'Hélène et reste silencieux un mois pour faire un stock de mots. Puis il élabore une déclaration en règle ne dépassant pas les trente mots qu'il claironne dans un glorieux effort. À la fin, la belle Hélène sort de son sac un énorme cornet acoustique et dit gentiment : ?Pouvez-vous répéter, s'il vous plaît?? Un destin malicieux les avait

    amenés, pour ainsi dire, à diviser le travail : il est muet et elle est sourde !

    Commentaire

Ce lever de rideau, écrit en collaboration avec Jean Aurenche, procéda d‟une idée farfelue poussée

    dans ses derniers retranchements. Cette brève farce ne tirait pas à conséquences, mais elle recelait le germe du théâtre d'Anouilh avec ses principales caractéristiques :

    - une société grotesque et un humour noir,

    - des anti-héros avant la lettre, à mi-chemin entre rêve et cauchemar, tels que : ?La Duchesse, sorte de personnage fabuleux sur un immense fauteuil à oreilles armoriées. À côté d'elle, l'oncle Hector, un grand hobereau maigre et faisandé qui met alternativement son monocle à l'œil droit puis à l'œil gauche sans plus de succès. On entend un orchestre.?

    - et enfin un style sans prétention fort aimé du public (quel club, quelle société, quel patronage n'a pas joué ’Humulus le muet’’?) et devant lequel la critique fit trop souvent la petite bouche. Et, cependant, si, par exemple, Ionesco avait signé ce texte, ces oracles s'abandonneraient à de longs développements philosophiques sur le caractère inadéquat du langage (avec citations tirées de ’La

    leçon’’), l'isolement tragique et absurde de l'être humain, et ils rapprocheraient le dénouement d'Humulus de ceux de ’La cantatrice chauve’’ (le dialogue lettriste), des „‟Chaises‟‟ (les signes

    inintelligibles sur le tableau noir) et de "Rhinocéros‟‟ (les cris inarticulés).

    Anouilh ne laissa publier la pièce qu‟en 1958.

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    Mandarine

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    (1929)

    Drame

    Commentaire

La pièce, créée le 16 janvier 1933 à l‟Athénée, mise en scène par Gérard Bothedat, avec Madeleine

    Ozeray et Pierre Culloz, déconcerta le public et fut un échec, n‟ayant que treize représentations. Anouilh ne la laissa pas publier : le jeune homme de vingt-trois ans avait assez d'humilité et une idée suffisamment haute de son art pour retirer de la circulation un texte de lui qu'il n'approuvait plus. _________________________________________________________________________________

    En 1929, Jean Anouilh fut introduit dans le milieu du théâtre en devenant, à la Comédie des Champs-Élysées, le secrétaire de Louis Jouvet, ?personnage assez dur, hautain? qui raviva chez lui la

    blessure inguérissable de la pauvreté en l'appelant ? le miteux ? et qui ne sut pas non plus pressentir la passion qui l‟habitait (ce que plus tard il se reprocha). Aussi les relations entre eux furent-elles

    ambiguës et tendues, et Anouilh le quitta sans regret quand il fut appelé sous les drapeaux à la fin de 1930. Pendant son service militaire, il fit jouer :

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    “L'hermine”

    (1931)

    Drame

    La riche Mrs Bentz essaie d'acheter le jeune Frantz. Il refuse les trente mille francs qu'elle lui propose : il a franchi le premier obstacle, gardant sa dignité qui est menacée, lui qui se disait disposé ?à faire

    n'importe quoi?. L'amour naissant commence à agir. En effet, il aime Monime, mais vit dans l'obsession de la misère qui souille : ?La pauvreté a fait de ma jeunesse une longue succession de

    mesquineries et de dégoûts, je me méfie maintenant. Mon amour est une chose trop belle, j'attends trop de lui pour risquer qu'elle le salisse lui aussi. Je veux l'entourer d'une barrière d'argent.? Mais elle

    s‟offre à lui : ?Je serai ta maîtresse quand tu voudras. Tu veux parler? Je sais ce que tu vas me dire. Cela m'est égal. Tout m'est égal. Je veux que ton bras retrouve le chemin de ma taille, ta tête le chemin de mon épaule sans aucune arrière-pensée.? Et, au rideau du premier acte, elle obtient cette

    union des corps qu'elle désire de tout son cœur.

    Mais Monime est enceinte et devrait se faire avorter. La vieille duchesse de Granat, ridicule dans son fauteuil à oreilles, tyrannique, qui est immensément riche, qui est la tante et la tutrice de Monime, qui est mineure, lui refuse la permission de se marier. Elle constitue donc un double obstacle, et Frantz, qui voit en Monime un parfait joyau qui exige aussi un écrin parfait, veut la liberté que donne l'opulence et déclare : ?Il faut avoir le courage de souhaiter qu'elle meure. Qu'elle lâche tout cet argent qu'elle tient depuis sa jeunesse inutilement, tout cet argent qui représente notre bonheur.?

    L'idée de cet assassinat a pris naissance par hasard, dans un fait divers, le crime crapuleux d'un petit-fils : ?C'est admirable ! […] Tuer sa grand-mère parce qu'on a envie d'aller à Paris.? Monime se sent

    complice du crime et explose : ?Orgueilleux... Orgueilleux... Je t'aimais comme une petite fille aime son ami d'enfance qu'elle a retrouvé. Voilà tout. Et maintenant je te hais d'avoir exploité ce pauvre amour. Je te hais d'avoir accroché à moi tes rêves d'impuissant et de fou.? Anouilh fait exécuter par

    Frantz, juste avant le second rideau, cette victime que nul ne peut regretter.

    Au troisième acte, Frantz résiste au viol de sa conscience, que tentent les policiers. Leur échec consommé, il se confesse en toute liberté, au moment le plus inattendu, au moment précis où la voie s'ouvre vers la réalisation de son rêve. Les jeux sont faits, mais en sens inverse. N'ayant plus rien à quoi se raccrocher, il avoue et, grâce à cela, humble, purifié, il regagne l'amour de Monime. Alors que les policiers le ceinturent déjà solidement, par le cri qu'elle pousse : ?Je t'aime, Frantz !?, ils se

    retrouvent unis dans le rôle de victimes pour un bref instant, et seulement sur le plan spirituel.

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    Commentaire

    „‟L’hermine‟‟ est à la fois un drame policier, un mélodrame, une profonde pièce psychologique, une satire du rôle corrupteur de l'argent. À proprement parler première pièce d'Anouilh, elle révèle déjà de puissants dons dramatiques. L'histoire d'un amour et l'histoire d'un crime s'entremêlent et se combinent pour ajouter à l'intérêt croissant du drame policier la terreur et la pitié dans lesquelles Aristote voyait, à juste titre, la pierre de touche du tragique. Des critiques délicats ont reproché au dramaturge de rechercher ? la sensation ?.

    On peut voir dans la pièce un écho de „’Crime et châtiment‟‟ de Dostoïevski : Frantz est un nouveau

    Raskolnikov ; la vieille duchesse est semblable à l'usurière ; Monime fait penser à Sonia. Néanmoins, les différences sont profondes : dans le roman de Dostoïevski, Sonia apprend le crime après coup et tombe amoureuse de l'assassin ; dans le drame d'Anouilh, Monime se sent complice du crime. Frantz retrouve l‟amour de Monime comme Raskolnikov, s'étant livré aux policiers, se découvre aimé de

    Sonia.

L‟action se situe, au premier acte, dans la riche maison de campagne de Mme Bentz, aux deuxième

    et troisième, dans un manoir de mélodrame, lieux qui symbolisent l'intrusion de l'argent à la fois dans la haute bourgeoisie et la noblesse.

    Anouilh, visant à faire plus vrai, présente de vrais personnages et des marionnettes, qui forment souvent un couple caricatural : dans „‟L'hermine‟‟, ces marionnettes sont la Duchesse et Urbain.

    Les protagonistes s‟expliquent et donc s‟embrouillent.

    Monime, l'anti-héroïne, ne veut pas les affres de la grande passion, mais les petites miettes de bonheur données à ceux qui connaissent leurs limites : ? Il fallait se contenter de ce que nous avions

    et vivre. ? Elle s‟oppose à l‟idéalisme de la jeune fille révoltée :

    - ? Je sais de quelles petitesses meurent les plus grandes amours. ?(acte II).

    - ? On ne s'aime jamais comme dans les histoires, tout nus et pour toujours. S'aimer, c'est lutter constamment contre des milliers de forces cachées qui viennent de vous ou du monde. Contre d'autres hommes, contre d'autres femmes. ? (acte II).

    - ? Chaque volupté, chaque dévouement, chaque enthousiasme nous abrège. ? (acte III).

    Frantz est guidé vers son acte criminel par le pur déterminisme. Sa conception de l‟amour est réaliste :

    ? Nous avons tous une fois une chance d’amour ; il faut l'accrocher, cette chance, quand elle passe, et construire son amour humblement, impitoyablement, même si chaque pierre en est une année ou un crime? (acte I) - ? Faire l'amour avec une femme qui ne vous plaît pas, c'est aussi triste que de travailler. ? (acte I). En payant un prix trop élevé, il a introduit un déséquilibre qui rend la relation impossible. Elle le lui reproche et il s'effondre, il devient alors un anti-héros. De plus, avec une finesse digne de Marivaux, Anouilh combine dans cet amour deux idées de l'amour et deux innocences. Sa pureté exige l'harmonie d'un ensemble, celle de Monime appartient à un acte. Elle commence par être une sorte d'Agnès, une fille pure en ce sens qu'elle suit sans calcul son instinct. Au-delà de toute convention, morale ou sociale, elle annonce Antigone. Il consent et cela constitue, sur cet étrange chemin de croix, la première chute du jeune homme. Elle prélude aux deux autres, à la fin des actes suivants, le crime et l'aveu.

    Si le désir reste libre, sa réalisation enchaîne. Frantz le sait et Monime, enceinte, le sent. Une double trahison les unit : il a renoncé à la pureté de son exigence, elle doit maintenant faire échec à son instinct en essayant de se faire avorter. Leur duo se module sur le ton du désenchantement : ? Frantz : ‘’Nous sommes des prisonniers, maintenant, Monime. Il faut nous aimer coûte que coûte, tous les jours, laborieusement, scrupuleusement. Et prendre des cachets pour tuer nos enfants, et prendre des sourires pour tromper ta tante.’’ ?

    ? Monime : ‘’Il faut que nous soyons heureux comme nous le pourrons, maintenant, même en jouant des comédies.’’ ?

    Anouilh montrait déjà trop de finesse pour se borner à un simple déterminisme. Seuls les naïfs imagineront que, si Frantz était riche, son couple avec Monime formerait le tableau idyllique de

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    l'amour parfait. Le jeune homme, qui a vécu les affres de la pauvreté, commet une faute de logique en croyant que le contraire de la pauvreté apporte le contraire de la souffrance, c'est-à-dire le bonheur. Frantz et Monime présentent les symptômes d'une incompatibilité d'humeur certaine. Elle est sensuelle et imprudente, il est puritain et prudent. Elle joue aux amoureuses éthérées mais ses visées vont au lit ; il joue au pur sentiment, à l'homme supérieur doué d'une dure volonté lucide, mais il s'analyse en ces termes : ? Je sais qu'il n'y a pas de compromis possible avec l'amour et qu'il suffit qu'une petite garce lève les bras et montre ses seins dans la rue pour que toute la tendresse soit inutile. ?

    Parlant de sa victime à sa maîtresse, Frantz dit d'une voix douce : ? Pendant tout le temps que je

    l'assommais sur son lit, je te voyais, j'avais envie de toi. ?

     Bref, en dépit de leur jeunesse, l'héroïne et le héros présentent déjà d'importants hiatus entre le paraître et l'être. L'heure où l'être est débusqué et où le paraître s'effondre, le moment des échéances et des bilans s'approche avec une certitude inéluctable.

    Le titre de la pièce fait référence à l'hermine du blason de la Bretagne dont la devise est : ?Plutôt la mort que la souillure.?

    La pièce était déjà riche de ce ?pessimisme lyrique? qui allait devenir la marque d'un dramaturge si doué pour dire au mieux le pire.

    L‟harmonie désespérée entre Frantz et Monime, beau prélude au crime, semble provenir de l'argent, corrupteur par sa présence comme par son absence, qui pourrit les personnes et empoisonne la vie. Aucun des personnages riches, Mr et Mrs Bentz, la duchesse de Granat, ne saurait se dire heureux. Le conflit mûrit durant toute la pièce par l‟affrontement avec la société, une société à la fois médiocre

    et odieuse qui n'a pas beaucoup changé depuis celle que Stendhal peignait autour de Julien Sorel. Comme tous les grands artistes, Anouilh a su sonder les profondeurs de l'ambiguïté de la nature. Le crime peut être vu comme un sacrifice expiatoire, rétribution équitable des turpitudes d'une société ignoble, et le héros apparaît alors comme un justicier.

    Mais on ne fait pas couler le sang impunément, et le sadisme se manifeste immanquablement dans toute son horreur. Celà ne laisse pas d'être horrible, surtout dans sa connotation sexuelle, mais Anouilh n'a pas créé les êtres humains, il s‟est contenté de les mettre sur la scène. Ce détail

    cependant éclaire d'une lueur significative le personnage de Frantz et souligne combien l'accusation d'immoralité est inepte. Il se situe par-delà le bien et le mal, son crime a une cause, logique comme un scalpel, et des motifs obscurs. Dans une telle ? situation ?, au sens sartrien du terme, la raison et le reste se combinent souvent pour faire éclater une tension : par exemple, dans „’Les mains sales‟‟,

    Hugo n'exécute l'ordre élémentaire de supprimer un chef gênant, Hœderer, qu'à cause d'une

    cristallisation de motifs où jalousie et désir de s'affirmer à soi-même et aux autres ne constituent pas encore toute l'histoire.

    Anouilh avait-il tort de donner de la vérité et de la profondeur à sa pièce en nous infligeant une réalité désagréable? Son choix nous révèle que, dès sa première ? vraie ? pièce, il se refusait aux concessions. La vie, par certains aspects, s'affirme en noir et les pièces de même couleur se justifient d'elles-mêmes, si déplaisantes qu'elles apparaissent. Racine écrivait déjà, répondant à des accusations analogues : ? Le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. ?

    Cette pièce écrite et montée la même année au Théâtre de l'Oeuvre, par Paulette Pax, avec Pierre Fresnay, qui était enthousiaste, et Marie Reinhardt, créée le 26 avril 1932, fut la première chance d'Anouilh, sa première rencontre avec le public. Elle reçut de bonnes critiques, eut trente-sept représentations, le rendit célèbre en une soirée, mais suscita aussi de vives controverses. _________________________________________________________________________________

    Entre deux tours de garde, on apprenait à Anouilh le succès de sa pièce. En conséquence, de retour à la vie civile, il fit la gageure de ? ne vivre que du théâtre, et un peu du cinéma. C’était une folie que j’ai tout de même bien fait de décider. ?

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    „‟Jézabel‟‟

    (1932)

    Drame

    Dans un appartement miteux, vivent le père, la mère et leur jeune fils, Marc. La mère a des amants. Marc, comme son père, désire la bonne, une Lolita vicieuse et rapace. La mère, pour avoir cinq mille francs à donner à son amant, assassine son mari en omettant d‟enlever des champignons vénéneux.

    Marc refuse Jacqueline, la belle et jeune fille riche qu‟il aime, et s‟accuse lui-même pour partager le

    sort de sa mère. Mais, dans un ultime sursaut, il réussit à se libérer de son emprise qui prenait un caractère incestueux, et part en courant comme un fou.

    Commentaire

    De nouveau, un pauvre était le personnage essentiel du drame. Marc qui commence dans la pureté finit par suivre les impulsions du sang, étant guidé lui aussi par le déterminisme de l‟influence maternelle et de l‟hérédité sexuelle. Mais il possédait déjà quelque chose de la lucidité de la Thérèse de „’La sauvage‟‟, une sorte de prise de conscience. La pièce est une tragédie de l‟absence de communication, tous les personnages se taisant au moment où un mot pourrait les sauver. Cette pièce ne fut jamais représentée et ne figura pas dans le premier volume des „’Pièces noires‟‟ qui

    fut publié en 1942. Sans doute n‟était-elle pour Anouilh qu'un premier échelon, une sorte d'esquisse

    que l'achèvement de „’La sauvage’’ rendit caduque.

    La peinture du vice peut aller trop loin et tant faire haïr que le public se lasse et rompt le contact. „‟Jézabel‟‟ souffre de cette tare : la pièce culmine dans un assassinat qui rappelle la mort d'Agamemnon, tué par son épouse pour faciliter son amour adultère avec Égisthe, comme celle du père d‟Hamlet, tué à l'instigation de sa femme, Gertrude, pour faciliter son amour adultère avec

    Claudius. Ainsi, le jeune Marc a à endosser, entre les deux derniers actes du drame, le rôle écrasant d'Oreste et d'Hamlet. Mais la mère assassinant le père cesse de constituer un grand thème tragique lorsque le crime a pour mobile une petite somme d'argent et relève, comme celui de Thérèse Desqueyroux, d'une omission : Thérèse ? oublia ? de compter les gouttes du dangereux médicament comme la mère ? omet ? d'enlever les champignons vénéneux.

    Les critiques attribuèrent à cette superposition de l'épique et du sordide le quasi-échec de la pièce. Marc, anti-héros, subit son hérédité et on ne saurait exclure cette explication du titre, car rien dans le texte ne permet d'affirmer que celle qui est appelée la mère se nomme Jézabel. Cependant, les vers prononcés par Athalie maudissant son petit-fils, jettent une lueur sur le sens du drame d'Anouilh. Semblable à Joas, Marc commence dans la pureté et finit par suivre les impulsions du sang qu'il a reçu : en cela, il se présente d'abord comme l'antithèse de ses parents mais finit par leur ressembler. Comme son père, il désire la bonne, une Lolita rapace, et il finit par s'abandonner au vice comme sa mère qui lui dit : ? Tout petit déjà tu errais avec des photographies dans tes poches. Tu te touchais, tu te rendais malade. Mais, moi, je n'étais pas comme les autres mères, j'étais heureuse parce que tu me ressemblais ! ?

    Il s‟est corrompu sous l'influence de son milieu.

    L'argent joue un grand rôle, comme dans „‟L'hermine‟‟. La mère s'abandonne aux hommes pour briser

    la gangue qui l'enserre : ? J'avais peur de rester près de ce mort tout simplement. Il avait toujours raison, il se sacrifiait toujours, mais il me suçait ma vie tous les jours avec ses histoires d'argent... Il fallait que je le quitte... ?

    L'activité sexuelle constitue une fuite en avant, et cette ivresse conduit à celle de l'alcool. La fin de la mère annonce la déchéance de Marc qui réussit cependant, dans un ultime assaut, à se libérer de son emprise, qui prenait un caractère incestueux : aux rappels d'Oreste, d'Hamlet et d'Athalie s'ajoute donc celui de Phèdre. Le pathétique dérive du fait que, conscient de cette pourriture, le jeune homme veut en préserver la jeune fille riche qu'il aime. Cela implique une véritable auto-mutilation et, pour

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trouver le courage d'y parvenir, Marc s'exalte en s'analysant : ? C'est vrai. Je vous admire avec haine.

    Vous êtes tellement belle, tout est si sale ici, si pauvre, si raté. ?

    Jacqueline représente donc un idéal qu'il ne veut à aucun prix souiller. Bien qu'il l'aime plus que tout au monde, il la refuse. Belle, jeune et gâtée, menant son père par le bout du nez, possédant des chiens et une voiture ne luxe, Jacqueline s'accroche. Marc alors lui montre sa mère ivre, puis, comme cela ne semble pas suffire, il ajoute : ? Ma mère, pour avoir cinq mille francs à donner à son amant, a

    assassiné mon père il y a trois jours. ?

    Passionnée pour Marc, Jacqueline s'en tient à la stricte justice et ne veut pas que les péchés d'une génération retombent sur la suivante ; elle reprend ainsi à son compte sans le savoir le sursaut de Marc au premier acte, criant à ses parents : ? Mais vous l'avez mérité, vous, votre malheur ! Pas moi.

    ? Elle réagit dans l'abstrait. Sa passion enfante vite une compassion.

    Alors, criant comme un fou, Marc s'accuse lui-même, faussement d'ailleurs, et il emploie un vocabulaire ordurier et des menaces physiques pour chasser Jacqueline sans espoir de retour... Elle se sauve et elle est sauvée, lui va glisser sur la pente de la déchéance et on le voit s'enfoncer lentement jusqu'au sursaut final, une fuite qui permet de penser qu'il échappera peut-être au triste sort de son père et de sa mère. Il a préservé Jacqueline et peut-être trouvera-t-il son chemin de Damas après l'effort surhumain lui permettant de sortir de l'ornière symbolisée par sa mère et la servante vicieuse : ? Il les regarde toutes deux avec épouvante. Soudain, il se lève et part en courant comme un fou. ?

    Au bout de cette pièce très noire luit un reflet de lumière fort pâle, bientôt éteint car déjà on voit la jeune bonne qui commence à faire du chantage sans qu'on lui réponde.

    Cette dernière notation fait de la pièce la tragédie de l'absence de communications, comme Humulus

    le muet’’ en était la farce. Ce thème revient dans „‟Jézabel‟‟ avec la force obsessive d'un leitmotiv

    insinuant : tous les personnages se taisent au moment où un mot pourrait les sauver : Jacqueline , Marc, la mère. Enfin, au dernier acte : ? Marc : ‘’Ne me parle plus.’’ - La mère : ‘’Oh, laisse-moi te

    parler, sans me répondre. Quand tu seras parti je serai condamnée au silence pour toujours.’’ ?

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    Le bal des voleurs

    (1932)

    Drame

Lady Hurf, qui ? s'ennuie comme une vieille tapisserie ?, cherche un moyen d'égayer le séjour qu'elle

    fait avec ses deux nièces et leur tuteur à Vichy, ville tranquille. Elle se sent d'une humeur ? à faire une

    grande folie ?. À peine a-t-elle prononcé ce vœu que l'occasion qu'elle cherchait lui est offerte. Trois voleurs burlesques se présentent : Peterbono, le chef, un voleur chevronné, et ses deux disciples encore très novices : Hector et Gustave. Le trio essaie, en revêtant les déguisements les plus divers, de monter quelques coups, notamment en séduisant des jeunes filles. Hector conte fleurette (surtout pour voir ses bagues de près) à Éva, une veuve désabusée de vingt-cinq ans. Mais Gustave, le moins expérimenté des voleurs, est sincèrement tombé amoureux de Juliette, qui a vingt ans, et il doit se battre contre ses sentiments. Les deux jeunes femmes sont les nièces de Lady Hurf, et son ami, Lord Edgard, est leur tuteur. Déguisés en grands d'Espagne, ils se font recevoir chez lady Hurf, mais la vieille Anglaise excentrique ne se laisse pas prendre au piège, entre dans leur jeu et les invite à un ? Bal des Voleurs ?, prétextant que ce sont de vieux amis à elle, faisant mine, malgré l'étonnement des nièces, de reconnaître le chef de la bande. Ce serait le duc de Miraflor qu'elle dit avoir rencontré à Biarritz. Les voleurs n'ont garde de la détromper et ils acceptent de venir loger dans sa villa. Le quiproquo est noué. Mais Lord Edgard est persuadé avoir reçu une lettre annonçant le décès du duc et, comme un vol a été commis, il a convoqué un détective. Hector, qui a oublié le déguisement sous lequel il avait séduit Éva, essaie de la reconquérir. Le trio est démasqué. Peterbono et Hector s‟enfuient, mais Juliette et Gustave se sont envolés car elle s‟est prise à l‟aimer.

    le faux prince Pedro. Lamentations. Ils reviennent cependant, éperdument amoureux, et Lord Edgar

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    dénoue la situation en faisant semblant de reconnaître Gustave comme son fils naturel enlevé en bas âge, lui permettant ainsi d‟épouser Juliette. Tout est bien qui finit bien

    Commentaire

C‟est une ?pièce rose?, la seconde pièce rose d‟Anouilh avec laquelle il ajouta une nouvelle

    dimension à son théâtre : celle de la fantaisie pure, du jeu théâtral gratuit, de la bouffonnerie. Voulant rivaliser avec le théâtre de boulevard, il n'a écouté que sa fantaisie dans ce divertissement parlé, mimé et dansé, le sujet étant une transposition du thème d‟une pièce noire, „’La sauvage’’, le

    dénouement étant cette fois heureux grâce au mensonge du vieux tuteur et surtout grâce à la confiance persuasive avec laquelle Juliette accueille l'amour.

    Anouilh parvint d'un coup à la perfection de l'invraisemblance : il n‟y a rien de vrai dans cette histoire,

    même pas le titre, car il y avait erreur sur les invitations, il s'agissait en réalité d'un ? bal des fleurs ?.

    D'ailleurs, on nous prévient dès le début. Au deuxième tableau du premier acte, nous savons que Lady Hurf ? joue aux intrigues pour tâcher d'oublier qu'elle n'a pas vécu ? et, lorsque des comparses

    arrivent, elle dit à Éva : ? Chut ! Voici nos marionnettes. ? En fait, les vraies marionnettes (qu‟Anouilh

    place dans ses pièces à côté des vrais personnages, et qui forment souvent un couple caricatural) sont Lady Hurf et Lord Edgar.

    Lady Hurf, maîtresse de cérémonies, riche veuve à laquelle rien n'a résisté, s'amuse maintenant, entourée d'un vieux pitre, Lord Edgar, de ses deux nièces : Éva, veuve jeune et joyeuse, et Juliette, vierge folle. À côté de cette bourgeoisie opulente et frelatée, trois honnêtes voleurs exercent leur profession dans cette ville d'eau décadente avec un arsenal de déguisements si efficaces qu'ils ne se reconnaissent même pas les uns les autres. Entre ces deux mondes, celui des riches et celui des voleurs, évoluent les Dupont-Dufort, financiers véreux : un bon mariage du fils sauverait le père d'une faillite, frauduleuse sur les bords. Toutes ces marionnettes s'agitent en un ballet aux rythmes tant variés qu'endiablés, au son grotesque d'une clarinette solitaire qui ne cesse de ponctuer les répliques en jouant, du prologue au dénouement, une musique composée par Darius Milhaud. Lorsque le cambriolage (vrai) est découvert, les Dupont-Dufort téléphonent à la police ; mais, bien qu'innocents, ils ont des mines si patibulaires qu'ils sont finalement arrêtés : ? avec des gestes d'acrobates de

    cirque ?.

    Anouilh avait fait revenir au théâtre la tradition du cirque : ? On m'accusera de faire du music-hall, du

    cirque. Tant mieux : intégrons le cirque ! On peut accuser l'auteur d'être arbitraire : mais l'imagination n'est pas arbitraire, elle est révélatrice. ?

    Le dénouement reste tout aussi farfelu : l'aristocrate Juliette, tombée amoureuse du troisième larron, Gustave, est prête à tout. Lui, bien que voleur, ne l'est pas et il conserve sa dignité. Alors l'inutile Lord Edgar, qui jusqu'ici ne fut que la cinquième roue du carrosse, va sauver la situation en retrouvant ? son fils perdu ? ; mais le jeune voleur refuse de tomber dans le panneau, au grand dam du vieillard : ? Ainsi j'aurai attendu vingt ans que cet enfant me soit rendu par le ciel et, lorsque le ciel enfin daigne me le rendre, c'est lui qui refuse de me reconnaître pour père? ? On entend ici l'écho de certains

    dénouements de la comédie classique et surtout de celui de „‟L'avare‟‟.

    L'ironie d'Anouilh consiste à montrer que les seuls personnages authentiques de la pièce sont les voleurs et notamment le voleur pauvre mais honnête qui refuse de tromper, même pour posséder celle qu'il aime ! Néanmoins, Juliette fait les derniers pas et Gustave succombe ; ainsi se réalise la prophétie que Lady Hurf dispensait devant Éva : ? Petite fille, petite fille, vous serez toujours

    poursuivie par des désirs qui changeront de barbes sans que vous osiez jamais leur dire d'en garder une pour les aimer. Surtout ne vous croyez pas une martyre ! Toutes les femmes sont pareilles. Ma petite Juliette, elle, sera sauvée, parce qu'elle est romanesque et simple. C'est une grâce qui n'est pas donnée à toutes. ?

    Écrite en 1932, la pièce fut mise en scène par André Barsacq, qui était à la tête de la Compagnie des Quatre-Saisons, et créée le 17 septembre 1938 au théâtre des Arts, avec Jean Dasté et Mlle Geoffroy, sur une musique de Darius Milhaud. Elle remporta un beau succès, ayant deux cents représentations. En 1955, „’The thieves’ carnival’’, joué à New York, obtint un Tony award.

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    Fin 1932, Jean Anouilh épousa son interprète, la comédienne Monelle Valentin. Mais les jeunes mariés, étant sans le sou, n‟avaient pas de meubles : Louis Jouvet leur prêta ceux, spendides et faux, du deuxième acte de „‟Siegfried‟‟. À la reprise de la pièce, l‟appartement redevint subitement vide.

    Ils allaient avoir une fille : Catherine qui allait devenir comédienne et jouer dans des pièces de son père.

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    La sauvage

    (1934)

    Drame

    Dans un café de la dernière catégorie, joue un orchestre formé de M. Tarde, contrebassiste ; de Mme Tarde, violoncelliste ; de l‟amant de celle-ci, le bellâtre Costa, pianiste ; des filles des Tarde, Thérèse, vingt ans, premier violon, et sa sœur, Jeannette, second violon. Tout ce petit monde de pseudo-

    artistes, besogneux, cupides, vulgaires, vicieux, médiocres, odieux et grotesques, vivote sur des revenus médiocres. Thérèse est convoitée à la fois par l'amant de sa mère et par le patron du café. Ses parents ne manifestent aucune indignation, loin de là : Mme Tarde ne serait pas fâchée de voir un nouveau lien attacher Costa ; M. Tarde accepterait volontiers d'échanger sa fille contre la sécurité d'emploi de son orchestre. Mais elle est restée miraculeusement pure et désintéressée, souffre de tels parents, vit sous la honte d'une révolte contenue en voyant son père, veule, s'avilir chaque jour un peu plus devant l'amant de sa mère.

    Elle a plu à un grand pianiste et compositieur, Florent France, dont elle est la maîtresse, qui veut l‟épouser et pour lequel elle éprouve un amour sincère, lui ayant tout donné, sans arrière-pensée et sans condition. Elle a honte de ses parents qui sont avides d‟exploiter cette ? affaire inespérée ?.

    Pourtant, elle accepte de passer quelques jours, avec son père, dans la vieille demeure familiale de son fiancé. Mais elle éprouve vite un malaise dans cette maison ? si claire et si accueillante ? qui,

    avec son luxe, ses livres, ses portraits de famille, semble lui dire qu‟elle n‟est pas faite pour elle. Loin de renier le passé qu‟elle ne peut oublier, ? la sauvage ? se cabre d‟orgueuil. Elle a l‟impression

    qu‟elle est totalement étrangère à cet univers qui ignore la pauvreté et ses hontes. Elle essaie avec un plaisir morbide de faire échouer son mariage avec le brillant Florent dont le caractère est équilibré et heureux, qui devine sa détresse et voudrait la sauver d‟elle-même, arracher ? ses mauvaises

    herbes ?. Il y parviendrait peut-être ; mais, en voyant son père se conduire grossièrement et avec sans-gêne, comme un ivrogne sans éducation, ce dont Florent, restant très compréhensif, s‟amuse

    plutôt, Thérèse se reprend, ? s’accroche ? à cette loque qui est ? de la même race ? qu‟elle, à

    laquelle la lient ? les secrets sordides ? de leur passé commun, se cramponne à sa ? pauvre révolte ?,

    révèle à Florent tout son passé misérable, lui montre l‟abîme entre les deux ? royaumes ? des riches

    et des pauvres, et s‟apprête à partir. L‟âpreté du dialogue frémissant est soulignée par la vulgarité voulue de l‟expression.

    Le vieux Hartman tâche d‟expliquer à Florent en quoi sa fortune, son talent, son bonheur le séparent du reste des êtres humains (à commencer par lui-même, Hartman, qui a jadis envié son génie musical avant de se résigner à devenir son imprésario et son ami). Florent se met à pleurer, et Thérèse, qui comprend qu‟il n‟est donc pas ? un vrai riche ?, qu‟il a besoin d‟elle, s‟attendrit, tombe dans ses bras

    et décide de rester. Elle s‟efforcera de tourner le dos à son passé et de vivre heureuse dans l‟univers lumineux des riches.

    À l‟acte III, les préparatifs du mariage se font donc. Mais ils sont une nouvelle occasion pour Thérèse de souffrir de l‟inconscience heureuse des riches, de la charité paternaliste de la vieille tante de Florent, de l‟égoïsme de sa sœur, Marie, jeune fille ? moderne ? qui joue à ? travailler ?, le vrai travail

    étant en fait celui de la petite couturière qui monte la robe de mariée de Thérèse. Elle est ainsi rappelée à elle-même : ? J'aurais beau tricher et fermer les yeux de toutes mes forces... Il y aura toujours un chien perdu quelque part qui m'empêchera d'être heureuse. ? Et, un soir où Florent joue

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    du piano, elle s'accuse de coucher avec Costa, cet homme qu'elle hait parce qu'il est rapace, ivrogne, raté et l'amant de sa mère, et elle s‟enfuit, s'enfonce dans la nuit, ? toute menue, dure et lucide, pour

    se cogner partout dans le monde ?.

    Commentaire

C‟est une ?pièce noire? où le thème essentiel de l‟œuvre d‟Anouilh, une recherche de la pureté à

    travers les compromissions imposées par la vie, était déjà présent : ? Je suis ta fille, déclare Thérèse.

    Je suis la fille du petit monsieur aux ongles noirs et aux pellicules ; du petit monsieur qui fait de belles phrases, mais qui a essayé de me vendre un peu partout, depuis que je suis en âge de plaire. ?

    Florent peut se définir comme l'antithèse personnifié du monde où naquit Thérèse : richesse au lieu de pauvreté, génie de la musique comme virtuose et comme compositeur au lieu de creuses prétentions, maison de rêve dans un parc au lieu de pouilleuses chambres d'hôtel, salles de concert au lieu de bastringues... On retrouve, dans la pièce, plus poussée et plus systématique, l'opposition du diptyque de „‟L'hermine‟‟ et de „‟Jézabel‟‟.

    La révolte de ? la sauvage ? se traduit sous la forme inattendue d‟une fidélité désespérée à la tare

    indélébile de la pauvreté. Elle ne supporte pas de quitter le malheur de son enfance et de son adolescence pour la saleté du bonheur.

    Mais, si Thérèse est à rapprocher de Marc dans „‟Jézabel‟‟, Anouilh n'usa pas des effets trop violents

    et trop faciles produits au milieu de la pièce par le crime. Dans ’La sauvage’’, comme dans

    „‟Bérénice‟‟, le sang ne coule pas. Ensuite, avec une habileté consommée, il doubla ses personnages

    principaux :

    - À côté de Thérèse Tarde, premier violon de l'orchestre, sa sœur Jeannette, second violon, constitue

    une sorte de repoussoir. Elle aussi tient à sortir de son milieu ; mais, au lieu de le faire par la révolte et le refus, elle jouera serré, selon les règles sordides de la société, ce qui suggère l'idée que souvent le succès va à ceux qui n'hésitent pas à se salir les mains. Elle conseille à sa sœur : ? Attention !...

    N'aie jamais l'air de croire que tu peux n'être que sa maîtresse. Et puis, quand vous sortez ensemble, tiens-toi, ma petite. Car il y a une chose qu'il ne faut pas que tu oublies : c'est que dans ta position on n'est jamais assez distinguée.?

     - À côté de Florent, son imprésario, confident et ami, Hartman, qui est totalement lucide avec une pointe d'envie, a su dominer ses sentiments, les mêmes que ceux qui vont emporter Thérèse sur la voie de son malheur ; mais il a commencé par le ressentiment, né de son infériorité devant Florent : ? Quand je vous ai rencontré, j'étais déjà un vieil homme qui fouillait sans espoir une matière sourde de ses doigts malhabiles - un vieil homme perdu dans l'épuisante recherche de ses voies célestes que vous aviez déjà trouvées tout seul en naissant. ? et il finit par évoquer une affection, subtilement

    analysée pour le bénéfice de Thérèse : ? J'aime le dieu qui habite ses mains. ?

    Jeannette et Hartman agissent donc comme des catalyseurs dramaturgiques et, partis d'horizons totalement opposés, ils se retrouvent dans un simple bon sens terre à terre. Au conseil de Jeannette : ? Adieu, Thérèse, et fais donc pas tant de manières, va... Tu as une bonne place, garde-là. ? fait écho

    celui d'Hartman. L'héroÏne n'est qu'à demi-convaincue :

    - ? Thérèse : ‘’C'est vrai. J'ai besoin de leur chaleur, maintenant qu'ils m'ont enlevé la mienne ... Mais comme c'est une comédie étrange, leur bonheur !

    - Hartman : ‘’Il faut apprendre votre rôle.’’ ?

    Réapparaît le problème central, celui de „‟L'hermine‟‟, celui de „‟Jézabel‟‟ : édifié sur un amoncellement

    de compromis, le paraître va étouffer l'être. La fin de la révolte s'ouvre sur l'anéantissement : ? Hartman : ‘’J'ai été un être humain, révolté, moi aussi. Mais les jours clairs sont passés sur moi, l'un après l'autre... Vous verrez, peu à peu vous arriverez à ne plus avoir mal du tout. À ne plus rien exiger d'eux, qu'une petite place dans leur joie. - Thérèse, après un silence : ‘’Mais c'est un peu comme si on

    était mort...’’ ?

    Le dilemme parvient à l'absolu : le héros abhorre ce qu'il quitte et refuse de souiller l'idéal dont la réalisation approche. Le coup de maître d'Anouilh consiste à situer en ce point précis l'ironie tragique. Pour ne pas compromettre l'idéal, le personnage porte un faux témoignage contre lui-même et se charge de la culpabilité odieuse de la génération qui l'enfanta : comme Marc, Thérèse finit par

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