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apollinaire-le-pont-mirabeau-

By Stanley Hicks,2014-06-24 16:19
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apollinaire-le-pont-mirabeau-

    André Durand présente

    ’Le pont Mirabeau’’

    (1913)

    poème de Guillaume APOLLINAIRE

    figurant dans le recueil „‟Alcools‟‟

    On trouve ici :

    le texte

    son analyse

    Bonne lecture !

     Sous le pont Mirabeau coule la Seine

     Et nos amours

     Faut-il qu'il m'en souvienne

     La joie venait toujours après la peine

     Vienne la nuit sonne l'heure

     Les jours s'en vont je demeure

     Les mains dans les mains restons face à face

     Tandis que sous

     Le pont de nos bras passe

     Des éternels regards l'onde si lasse

     Vienne la nuit sonne l'heure

     Les jours s'en vont je demeure

     L'amour s'en va comme cette eau courante

     L'amour s'en va

     Comme la vie est lente

     Et comme l'Espérance est violente

     Vienne la nuit sonne l'heure

     Les jours s'en vont je demeure

     Passent les jous et passent les semaines

     Ni temps passé

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     Ni les amours reviennent

     Sous le pont Mirabeau coule la Seine

     Vienne la nuit sonne l’heure

     Les jours s’en vont je demeure

    Analyse

    Apollinaire et Marie Laurencin franchissaient souvent la Seine en passant par le pont Mirabeau, un chef-d'oeuvre de technique et d'élégance architecturale qui avait été construit entre 1893 et 1896 pour relier directement les quartiers d'Auteuil et de Passy, rive droite, avec ceux de Javel et de Grenelle, rive gauche, dont la construction avait causé un scandale, certains voulant sa destruction. Mais il a résisté, ce qui n‟est pas indifférent dans le cadre du poème.

    Il était devenu emblématique de leur amour. Leur couple rompu, le pont inspira au poète une méditation lyrique sur la fuite du temps et de l'amour, méditation dans laquelle il balança entre la résignation douloureuse au changement inévitable et un espoir violent de permanence. Dans une lettre à Madeleine Pagès (1915), il dit du poème, qu‟il est comme ?la chanson triste de cette longue

    liaison brisée?.

    Toutefois, Apollinaire, qui était féru de littérature médiévale, aurait pu s‟inspirer d‟une chanson de toile

    du début du XIIIe siècle : “Gayette et Oriour,” publiée dans la “Chrestomathie du Moyen Âge” de

    Gaston Paris et Ernest Langlois qu‟il connaissait certainement. Les deux textes ont le même dessin

    rythmique, la même position des rimes, le même mouvement de refrain :

     ?Vente l’ore et li rain crollent

     Qui s’entraiment soef dorment?.

    Apollinaire composa d‟abord un poème où chaque strophe comprenait trois vers de décasyllabes aux rimes féminines. Puis il supprima la ponctuation, transforma les tercets en quatrains en conservant deux décasyllabes qui encadrent deux vers de quatre et six pieds. Ainsi furent créées des strophes dites élégiaques où les vers courts, porteurs de sentiments profonds, sont plus intenses.

’Le pont Mirabeau’’ est formé de quatre strophes où s‟intercale un refrain. Chaque strophe est

    composée de trois décasyllabes, le deuxième vers (de quatre syllabes) et le troisième (de six syllabes) constituant ensemble un décasyllabe. Le refrain est un distique de vers de sept syllabes, vers impairs dont Verlaine avait montré la musicalité. Toutes les rimes sont féminines sauf celles des premiers segments des décasyllabes rompus (deuxièmes vers des strophes). La ponctuation est absente : elle fut, comme pour tous les poèmes du recueil „‟Alcools‟‟ où il figura en 1913, supprimée

    au dernier moment. De ce fait, le poème, plus difficile qu'il n'y paraît, ne manque pas d‟ambiguïté et

    peut être l'objet de contresens.

    La première strophe

    On peut imaginer qu‟un jour, passant la Seine sur le pont Mirabeau, le poète s'accouda au parapet et s'absorba dans la contemplation d‟une eau paresseuse. Le lieu étant évocateur de l'amour qui l‟avait

    uni à Marie Laurencin, il lui parle : ?Je me rappelle nos amours. Pourquoi faut-il que je me souvienne de cette heureuse époque? J'y connaissais parfois la peine, il est vrai ; mais, au moins, à la différence de celle que j'éprouve aujourd'hui, cette peine n'était pas irrémédiable ; elle était suivie de joie.? Dans le premier vers, qui est banal, le poète décrit sur un ton tout à fait objectif le mouvement de l'eau de la Seine qui coule sous le pont Mirabeau. Le vers suggère en même temps une permanence, car, malgré la fuite de l'eau, la Seine reste toujours la Seine. L'image du pont, opposée à celle de l'eau qui

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    coule, souligne aussi l'antithèse entre la fuite et la durée. Vu ainsi, le premier vers fait pressentir une des idées directrices du poème : celle de la fuite du temps et de l'amour d'un côté, et, de l‟autre, du

    désir de permanence qu'éprouve le poète.

    Si ce premier vers est tout objectif dans sa constatation de la réalité extérieure, le deuxième surprend par la transition qu'il effectue au monde de la subjectivité. S‟impose l‟importance du souvenir et de

    l'idée d'amour, plutôt que des personnes qu'il représente. La disposition typographique de cette partie du décasyllabe signale l'élément nouveau que le vers introduit dans le poème et met en relief le mot-clef ?amours?. L'adjectif possessif ?nos? fait apparaître dans le décor du premier vers celui qui parle

    et la femme aimée, ou, d'un point de vue général, il place dans le décor n'importe quel couple d'amoureux, que ce soit le poète et une femme aimée ou le lecteur et la personne qu'il aime. Du fait de la suppression de la ponctuation et de la présence de la conjonction ?et?, on peut d‟abord croire

    que le verbe ?coule? a deux sujets : ?la Seine? d'abord ; puis, charriés par le fleuve, les amours qui

    semblent couler autant que l'eau, être liées à son mouvement, à sa fuite de l'eau. Il est vrai qu‟elles

    sont transitoires. Mais, en fait, ?et nos amours? dépend plutôt du verbe ?se souvenir?. La

    suppression de la ponctuation rend donc la compréhension ambiguë : les amours. D‟autre part, autre

    brouillage du sens, la rupture du décasyllabe à laquelle s‟est livré Apollinaire a ici pour effet d‟imposer

    un enjambement qui crée une attente. Le résultat est une extrême souplesse qui rend les replis et les sinuosités de la mémoire spontanée.

    La question que pose le troisième vers traduit une émotion de douleur et de lassitude, la mémoire apparaissant comme une fatalité. La forme impersonnelle, assez surannée et symbolisant donc d'autant mieux le passé, suggère que le poète ne peut rien contre le souvenir, qu'il est en quelque sorte incapable de ne pas se souvenir de la fuite des amours. Le pronom ?en? se rapporte au

    deuxième vers. Mais le manque de ponctuation rend possible un autre sens : le pronom pourrait servir aussi d'antécédent au quatrième vers de la strophe.

    Ce vers exprime comme le premier un mouvement, une succession dans le temps. Le verbe ?venait?,

    renforcé par l'adverbe ?toujours?, suggère une alternance entre la joie et la peine. Si le vers semble à première vue exprimer une triste vérité, c'est-à-dire qu'il faut souffrir avant d'être heureux, il traduit en même temps un espoir voilé : s'il y a alternance entre la joie et la peine, il est toujours possible que la peine finisse pour être suivie de la joie. En fait, si Apollinaire évoquait là un amour houleux mais à l'issue heureuse, cette relation avait connu sa fin.

    Dans cette première strophe le poète souligne donc le changement : la fuite de l'eau, la fuite des amours, mais aussi la fuite de la peine.

    Le refrain

Apollinaire y affirme au contraire une permanence.

    ?Vienne? et ?sonne? sont des subjonctifs (?que vienne?, ?que sonne?) à valeur concessive (?même

    si la nuit vient?, ?même si l’heure sonne?) qui semblent traduire la résignation du poète devant la fuite du temps. Le premier subjonctif ?vienne la nuit? rappelle le verbe ?venait? du vers précédent et crée

    la récurrence, le retour dont il était question dans ce vers. Par le choix de la nuit dans cette expression, le poète crée une tonalité de désespoir, la nuit suggérant une mélancolie profonde. On peut sentir qu‟il sait qu'il est inévitable que les jours s'écoulent, que le temps passe, mais, par les subjonctifs, il semble donner son approbation à ce passage du temps.

    Dans le second vers du refrain, il reprend un ton objectif : il constate la réalité contre laquelle il ne peut rien. Le temps passe comme la Seine coule sous le pont Mirabeau. Mais il oppose à cette réalité celle de la durée, de sa permanence dans sa conscience, avec ses souvenirs et son poème. Mais c'est une permanence solitaire ; lui seul échappe au changement qui a lieu tout autour de lui. Pour la première fois, le poète parle à la première personne du singulier, soulignant ainsi sa solitude. On peut interpréter cette partie du refrain (?je demeure?) de deux façons. D'une part, elle peut indiquer que le

    poète n'échappe au changement que pour rester seul, que pour souffrir après la fuite des amours. Vu ainsi, le refrain traduit une résignation douloureuse à la souffrance solitaire. Vue d'un autre angle, cette partie du vers souligne que le poète est conscient, dans sa solitude, du passage du temps et de

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    la souffrance. Mais, si l'on s'appuie sur le dernier vers de la première strophe, on sait que le poète est conscient aussi du retour alterné de la joie et de la peine. Le vers apparaît alors comme une sorte de défi mêlé d'espoir : malgré la fuite du temps, malgré la fuite des amours, le poète ?demeure? : il

    continue à vivre et pourra peut-être éprouver de nouvelles amours, profiter d'un renouveau effectué par le temps.

    La deuxième strophe

    Par opposition à la solitude précédente, l'espace d'un soupir, le poète croit n'être plus désespérément seul. Il rappelle sa liaison, soit par une plongée dans le passé, soit par l'imagination du retour près de lui de celle qui l'avait quitté. Il lui parle : ?Agrippons-nous, lui dit-il, et ne nous quittons plus. Face à face, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux. À l'image de ce pont, formons une arche, un pont, de nos bras unis. Il n'est plus question que je me penche au parapet et que je fatigue inutilement l'onde par mes éternels regards?.

    La phrase trace une arabesque semblable à l'arabesque du pont des bras, qui est analogue au pont sur la Seine.

    Dans le premier vers, le poète revient à la première personne du pluriel qu‟il avait déjà employée dans

    l'expression ?et nos amours?. L'impératif du verbe exprime une volonté d'établir une sorte de

    permanence à deux. Le couple d'amoureux se regarde, les mains dans les mains ; leur position rappelle la structure d'un pont, symbole de permanence. Ils essaient d'établir par ce fragile lien physique une permanence plus solide. Mais les deux répétitions (?mains... mains, face... face?)

    soulignent le fait que, malgré la tentative de s'unir, de s'immobiliser contre le changement, les deux personnes sont toujours bien distinctes. Ce vers marque donc une progression après la dernière partie du refrain ; à ?je demeure? le poète espère pouvoir substituer ?nous demeurons?.

    Si ce premier vers établit le désir d'une permanence à deux, le deuxième vers rappelle immédiatement le thème du changement. Le choix de l'expression ?tandis que? indique que, malgré

    cette tentative d'établir une permanence, un changement a lieu pendant que les amoureux sont là, les mains dans les mains. La préposition ?sous? est mise en relief par la disposition typographique de

    cette partie du décasyllabe ; elle fait écho ainsi au premier mot du poème. Cette répétition rend explicite la comparaison entre le couple se tenant les mains et la structure du pont. La disposition typographique crée aussi de nouveau un enjambement et une attente. Tandis qu'au premier vers de la strophe le couple est séparé par les répétitions, ici les deux amoureux sont unis par le pronom ?nos?. Le verbe ?passe?, souligné par sa situation à la fin du vers, se range dans le groupe de verbes qui expriment le mouvement (?couler?, ?se souvenir?, c'est-à-dire faire un mouvement en

    arrière, ?venir?, ?s'en aller?) et accentue ainsi le changement qui a lieu en dépit de la tentative du couple de se fixer dans le temps.

    On peut comprendre le dernier vers de la strophe de plusieurs façons. Par exemple, on peut voir l'ordre ?des éternels regards l'onde si lasse? comme une inversion poétique dans laquelle ?des

    éternels regards