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apollinaire-zone-

By Norman Adams,2014-06-24 16:19
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apollinaire-zone-

    André Durand présente

    ’Zone’’

    (1913)

    poème de Guillaume APOLLINAIRE

    figurant dans le recueil „‟Alcools‟‟

    On trouve ici :

    le texte

    son analyse

    Bonne lecture !

    À la fin tu es las de ce monde ancien

     Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

     Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

     Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes 5 La religion seule est restée toute neuve la religion

     Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

     Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme

     L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X

     Et toi que les fenêtres observent la honte te retient 10 D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin

     Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

     Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux

     Il y a les livraisons à vingt-cinq centimes pleines d'aventures policières

     Portraits des grands hommes et mille titres divers

    15 J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom

     1

     Neuve et propre du soleil elle était le clairon

     Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes

     Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent

     Le matin par trois fois la sirène y gémit

    20 Une cloche rageuse y aboie vers midi

     Les inscriptions des enseignes et des murailles

     Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent

     J'aime la grâce de cette rue industrielle

     Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes

    25 Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant

     Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc

     Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize

     Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église

     Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette

    30 Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège

     Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste

     Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ

     C'est le beau lys que tous nous cultivons

     C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent 35 C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère

     C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières

     C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité

     C'est l'étoile à six branches

     C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche 40 C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

     Il détient le record du monde pour la hauteur

     Pupille Christ de l'œil

     Vingtième pupille des siècles il sait y faire

     Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air 45 Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder

     lls disent qu'il imite Simon Mage en Judée

     Ils crient qu'il sait voler qu'on l'appelle voleur

     Les anges voltigent autour du joli voltigeur

     Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane

    50 Flottent autour du premier aéroplane

     Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie

     Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie

     L'avion se pose enfin sans refermer les ailes

     Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles 55 À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux

     D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts

     L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes

     Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête

     L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri 60 Et d'Amérique vient le petit colibri

     De Chine sont venus les pihis longs et souples

     Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples

     Puis voici la colombe esprit immaculé

     Qu'escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé

    65 Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre

     Un instant voile tout de son ardente cendre

     2

     Les sirènes laissant les périlleux détroits

     Arrivent en chantant bellement toutes trois

     Et tous aigles phénix et pihis de la Chine

    70 Fraternisent avec la volante machine

     Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule

     Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent

     L'angoisse de l'amour te serre le gosier

     Comme si tu ne devais jamais plus être aimé

    75 Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère

     Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière

     Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille

     Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie

     C'est un tableau pendu dans un sombre musée

    80 Et quelquefois tu vas le regarder de près

     Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées

     C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la be

     Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres

     Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre 85 Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses

     L'amour dont je souffre est une maladie honteuse

     Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse

     C'est toujours près de toi cette image qui passe

     Maintenant tu es au bord de la Méditerranée

    90 Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année

     Avec tes amis tu te promènes en barque

     L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiesques

     Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs

     Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

    95 Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague

     Tu te sens tout heureux une rose est sur la table

     Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose

     La cétoine qui dort dans le creux de la rose

     Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit 100 Tu étais triste à mourir le jour où t'y vis

     Tu ressembles au Lazare affolé par le jour

     Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours

     Et tu recules aussi dans ta vie lentement

     En montant au Hradchin et le soir en écoutant

    105 Dans les tavernes chanter des chansons tchèques

     Te voici à Marseille au milieu des pastèques

     Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant

     Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon

     Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide

     3

110 Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde

     On y loue des chambres en latin Cubicula locanda

     Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda

     Tu es à Paris chez le juge d'instruction

     Comme un criminel on te met en état d'arrestation

115 Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages

     Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge

     Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans

     J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps

     Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter 120 Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté

     Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres immigrants

     Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants

     Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare

     Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages 125 Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine

     Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune

     Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur

     Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels

     Quelques-uns de ces immigrants restent ici et se logent 130 Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges

     Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue

     Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs

     Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque

     Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

135 Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux

     Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

     Tu es la nuit dans un grand restaurant

     Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant

     Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant 140 Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey

     Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées

     J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

     J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

     Tu es seul le matin va venir

    145 Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

     La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive

     C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive

     Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

     Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

    150 Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied

     4

     Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée

     lls sont des Christs d'une autre forme et d'une autre croyance

     Ce sont les Christs inférieurs des obscures espérances

     Adieu Adieu

155 Soleil cou coupé

    Analyse