DOC

apollinaire-zone-

By Norman Adams,2014-06-24 16:19
8 views 0
apollinaire-zone-

    André Durand présente

    ’Zone’’

    (1913)

    poème de Guillaume APOLLINAIRE

    figurant dans le recueil „‟Alcools‟‟

    On trouve ici :

    le texte

    son analyse

    Bonne lecture !

    À la fin tu es las de ce monde ancien

     Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

     Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

     Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes 5 La religion seule est restée toute neuve la religion

     Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

     Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme

     L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X

     Et toi que les fenêtres observent la honte te retient 10 D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin

     Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

     Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux

     Il y a les livraisons à vingt-cinq centimes pleines d'aventures policières

     Portraits des grands hommes et mille titres divers

    15 J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom

     1

     Neuve et propre du soleil elle était le clairon

     Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes

     Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent

     Le matin par trois fois la sirène y gémit

    20 Une cloche rageuse y aboie vers midi

     Les inscriptions des enseignes et des murailles

     Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent

     J'aime la grâce de cette rue industrielle

     Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes

    25 Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant

     Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc

     Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize

     Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église

     Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette

    30 Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège

     Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste

     Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ

     C'est le beau lys que tous nous cultivons

     C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent 35 C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère

     C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières

     C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité

     C'est l'étoile à six branches

     C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche 40 C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

     Il détient le record du monde pour la hauteur

     Pupille Christ de l'œil

     Vingtième pupille des siècles il sait y faire

     Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air 45 Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder

     lls disent qu'il imite Simon Mage en Judée

     Ils crient qu'il sait voler qu'on l'appelle voleur

     Les anges voltigent autour du joli voltigeur

     Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane

    50 Flottent autour du premier aéroplane

     Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie

     Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie

     L'avion se pose enfin sans refermer les ailes

     Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles 55 À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux

     D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts

     L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes

     Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête

     L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri 60 Et d'Amérique vient le petit colibri

     De Chine sont venus les pihis longs et souples

     Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples

     Puis voici la colombe esprit immaculé

     Qu'escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé

    65 Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre

     Un instant voile tout de son ardente cendre

     2

     Les sirènes laissant les périlleux détroits

     Arrivent en chantant bellement toutes trois

     Et tous aigles phénix et pihis de la Chine

    70 Fraternisent avec la volante machine

     Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule

     Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent

     L'angoisse de l'amour te serre le gosier

     Comme si tu ne devais jamais plus être aimé

    75 Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère

     Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière

     Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille

     Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie

     C'est un tableau pendu dans un sombre musée

    80 Et quelquefois tu vas le regarder de près

     Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées

     C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la be

     Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres

     Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre 85 Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses

     L'amour dont je souffre est une maladie honteuse

     Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse

     C'est toujours près de toi cette image qui passe

     Maintenant tu es au bord de la Méditerranée

    90 Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année

     Avec tes amis tu te promènes en barque

     L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiesques

     Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs

     Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

    95 Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague

     Tu te sens tout heureux une rose est sur la table

     Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose

     La cétoine qui dort dans le creux de la rose

     Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit 100 Tu étais triste à mourir le jour où t'y vis

     Tu ressembles au Lazare affolé par le jour

     Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours

     Et tu recules aussi dans ta vie lentement

     En montant au Hradchin et le soir en écoutant

    105 Dans les tavernes chanter des chansons tchèques

     Te voici à Marseille au milieu des pastèques

     Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant

     Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon

     Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide

     3

110 Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde

     On y loue des chambres en latin Cubicula locanda

     Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda

     Tu es à Paris chez le juge d'instruction

     Comme un criminel on te met en état d'arrestation

115 Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages

     Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge

     Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans

     J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps

     Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter 120 Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté

     Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres immigrants

     Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants

     Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare

     Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages 125 Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine

     Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune

     Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur

     Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels

     Quelques-uns de ces immigrants restent ici et se logent 130 Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges

     Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue

     Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs

     Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque

     Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

135 Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux

     Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

     Tu es la nuit dans un grand restaurant

     Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant

     Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant 140 Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey

     Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées

     J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

     J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

     Tu es seul le matin va venir

    145 Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

     La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive

     C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive

     Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

     Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

    150 Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied

     4

     Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée

     lls sont des Christs d'une autre forme et d'une autre croyance

     Ce sont les Christs inférieurs des obscures espérances

     Adieu Adieu

155 Soleil cou coupé

    Analyse

    Zone” fut composé dans l'été de 1912 à la suite de la rupture de Guillaume Apollinaire avec Marie Laurencin. Il figure en tête du recueil “Alcools”, mais il fut en fait le dernier en date des poèmes du

    recueil et il présente des différences profondes avec les autres car y fut mise en œuvre une nouvelle esthétique.

    Les documents et les témoignages le concernant permettent de situer sa composition après que Blaise Cendrars eut lu à Apollinaire son propre poème qu‟il venait de terminer : “Les Pâques à New

    York”, un poème de distiques irréguliers mais rimés, où se déroulait un long itinéraire, peuplé de

    souvenirs, un long courant de poésie ininterrompue, dynamique, qui épousait le mouvement de la marche du poète-Christ, poème qui faisait de lui le premier poète de l‟esprit nouveau. Et, dans “La

    prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France” (1913), Blaise Cendrars allait

    complètement libérer le vers et quasiment supprimer la ponctuation. M. Décaudin, spécialiste d‟Apollinaire, a publié un brouillon de “Zone” qui présente plus de ressemblances avec “Les Pâques à

    New York” que son état définitif. Comparant ces deux versions, il a noté avec raison que ?tout se

    passe comme si, dans ses corrections, Apollinaire avait voulu différencier son poème des “Pâques“?.

    Mais il avait adopté le vers libre et la suppression de la ponctuation.

    Le poème parut d‟abord en décembre 1912, dans “Les soirées de Paris” avec comme titre “Cri” (le

    tableau d'Edward Munch étant de 1893) et étant ponctué. Cependant, sur les épreuves du recueil, Apollinaire adopta le titre “Zone”, comme il décida de supprimer toute ponctuation.

La répartition des vers se fait avec une grande liberté, le début présentant des séquences d‟une

    certaine longueur tandis qu‟ensuite elle deviennent plus brèves, de nombreux vers étant même isolés.

    L‟analyse doit donc se faire pas au pas au long du texte.

Vers 1 : ? À la fin tu es las de ce monde ancien ?

Le poète s‟adresse à un ?tu? dont bien vite on comprendra qu‟il est nul autre que lui-même (voir “À la

    Santé” : ?Guillaume qu'es-tu-devenu.?). Cette auto-interpellation ressemble à un brusque sursaut, à une soudaine prise de conscience, ce que souligne ? À la fin... ?. ? Ce monde ancien ? est un monde

    qui se prétend moderne mais est en fait dépassé. Le premier vers ancre d'emblée le poème dans la modernité. Cependant, il est plaisant de constater que ce rejet d‟un ? monde ancien ? est proclamé,

    peut-être par ironie, dans un vers ancien, un alexandrin.

Vers 2 : ?Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin?

Sans autre rapport avec le précédent qu‟un écho qui n‟est qu‟une assonance, il montre un mètre plus

    long et ne manque pas d‟étonner par l‟image insolite de la tour Eiffel, bergère entourée du ? troupeau

    des ponts ?. On peut assez aisément comprendre que la tour Eiffel, avec sa robe évasée et ses atours de dentelles métalliques, ressemble à une bergère, une jeune bergère, comme le donne à penser l'indication chronologique contenue dans le vers 8. Un troupeau bêlant ne parle guère à l'esprit et semble plutôt incongru, mais, en lui accordant plus d‟attention, on s'aperçoit qu'il ne s'agit pas d'un troupeau formé par les ponts (?) et qui bêlerait pour on ne sait trop quelle raison (les bateaux peut-être?). Ce troupeau ne fait que passer sur les ponts : ce sont des voitures automobiles en train de

     5

    s'engouffrer toutes à la fois, comme un troupeau de moutons, par les ponts de la Seine ; leurs conducteurs se servent de leurs klaxons : les moutons bêlent. Cette interprétation est confirmée par le vers 72 du même poème où apparaissent des ?troupeaux d'autobus mugissants?. Au vers 2 comme

    au vers 72, le poète, las et désespéré, croit n'entendre partout que des plaintes et il les note non sans un certain humour. Dans La chanson du mal-aimé” également, à la strophe 18, les saules qui

    pleurent et les chats qui miaulent, les choses et les bêtes comprennent et partagent la douleur de l'amant ou, du moins, lui paraissent à l'unisson de son cœur. Il faut rappeler que la tour Eiffel, bâtie en

    1889, était honnie des symbolistes pour son modernisme agressif, tandis qu‟Apollinaire était un

    chantre de la modernité et qu‟elle fut le thème d'inspiration des peintres de la modernité comme Robert Delaunay.

Vers 3 : ?Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine?

Ce vers fait écho au premier vers. Le ?tu?, du fait de la suppression de la ponctuation, pourrait être

    associé à la tour Eiffel. Le reproche fait au monde actuel par le poète qui le considère comme

    ?ancien? est exagéré par la référence à ?l’antiquité? : s‟agit-il du seul rejet des références culturelles

    traditionnelles?

Vers 4 : ? Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes ?

    On peut s‟étonner de que le chantre de la modernité critique ce qui est censé en être pourtant le signe par excellence, l‟automobile (avec l'avion, voir ci-dessous). Mais il est vrai que les premières automobiles perpétuaient les formes des voitures hippomobiles, avaient l‟allure de carrosses.

Vers 5 et 6 : ? La religion seule est restée toute neuve la religion

     Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation ?

    Apollinaire en ajoute encore dans le paradoxe dans ces vers qui offrent une triple surprise au lecteur. Que vient faire ici la religion? Comment accepter cette affirmation du modernisme de la religion catholique qui serait ? neuve ? et ? simple ? (le vers 5 étant marqué par une discontinuité syntaxique créée par l‟absence de ponctuation et l‟enjambement avec le suivant). Comment ne pas s‟étonner de sa prétendue ressemblance avec les ?hangars de Port-Aviation?, c‟est-à-dire un aéroport moderne,

    sans qu‟il ait songé à un lieu précis.

Vers 7 et 8 : ? Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme

     L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X ?

    Ne faut-il pas croire à une totale plaisanterie, à un parti-pris d'ébahir gentiment le lecteur, quand on sait que Pie X, pape de 1903 à 1914, fut l'auteur de l'encyclique “Pascendi” contre le modernisme,

    qu‟il interdit, entre autres pratiques, de danser le tango (des positions louches, selon lui !)? Apollinaire

    n‟a-t-il pas été influencé par Le monoplan du pape” du ? futuriste ? Marinetti?

Vers 9 et 10 : ? Et toi que les fenêtres observent la honte te retient

     D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin ?.

Exploitant l‟effet de surprise de l‟enjambement, Apollinaire, parce qu‟il vit en un temps de modernisme

    sceptique, avoue le désir d‟un retour à une naïve religiosité.

Vers 11 à 14 : ? Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

     Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux

     Il y a les livraisons à vingt-cinq centimes pleines d'aventures policières

     Portraits des grands hommes et mille titres divers ?.

     6

Dans une discontinuité délibérée, Apollinaire passe à l‟éloge d‟autres signes de la modernité.

    Désormais, la poésie n‟est plus sélective, ni dans son vocabulaire, ni dans ses thèmes ; elle n‟est plus

    seulement dans les livres mais éclate au regard, a ce caractère visuel (qui avait déjà été célébré par Cendrars et ouvrira chez Apollinaire la voie aux ?calligrammes?, et, au-delà, au collage de ?titres et

    de fragments de titres découpés dans les journaux? à quoi procéda André Breton dès le premier

    Manifeste du surréalisme”). L‟allusion aux ? aventures policières ? s‟explique par son admiration pour

    Fantômas dont les aventures furent publiées de 1911 à 1913 et allaient même être portées au cinéma.

Vers 15 à 24 : ? J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom

     Neuve et propre du soleil elle était le clairon

     Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes

     Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent

     Le matin par trois fois la sirène y gémit

     Une cloche rageuse y aboie vers midi

     Les inscriptions des enseignes et des murailles

     Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent

     J'aime la grâce de cette rue industrielle

     Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes ?

    Sur le ton désinvolte d'une conversation amicale, Apollinaire rapporte une simple expérience récente de promenade dans Paris pourtant déjà amorcée dès le début du poème. Mais elle est destinée encore à étonner puisque le parti-pris de trouver de la beauté à ce qu'il y a de plus criant en fait de modernisme lui fait célébrer la grâce... d'une rue ! Et, qui plus est, d'une rue industrielle ! Mais où le soleil éclatait en fanfare. On a pu déterminer que cette rue est sans doute la rue Guersant dans le XVIIe arrondissement. Avec ? les inscriptions des enseignes et des murailles / Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent ?, on trouve dautres exemples de cette poésie visuelle déjà célébrée auparavant, les perroquets étant mentionnés autant pour l‟effet sonore de leurs cris que pour l‟effet visuel des couleurs de leur plumage. On croit déjà sentir que le poète veut se trouver heureux dans son époque, plus qu'il ne l'est réellement.

Vers 25 : ?Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant ?

    Par un glissement d‟une image à l‟autre qui est véritablement cinématographique, de la rue actuelle on passe à une autre, qu‟il a vue dans son enfance ; et, de là, au collégien qu‟il était.

Vers 26 : ? Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc?

Le jeune garçon était donc voué à la Vierge Marie.

Vers 27 à 30 : ? Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize

     Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église

     Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette

     Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège ?

René Dalize fut vraiment son ami au collège Saint-Charles, puis son collaborateur aux „‟Soirées de

    Paris’’. Bons petits collégiens, ils se plaisaient à un certain mysticisme d‟'adolescents qui est plus goût

    du pittoresque que véritable foi.

Vers 31 à 32 : ? Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste

     Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ ?

     7

    Apollinaire évoque une flamme si nocturne qu'elle semble l'obscurité faite flamme en même temps qu'elle est la lumière du Christ dans les ténèbres. ?Gloire? a le sens concret d'?auréole de bois ou de

    métal doré? qui entoure le Crucifié ; lequel se détache sur un fond violet et pourpre (qui pourrait être dû, par exemple, à la lumière du Saint-Sacrement) sans doute la rosace de la chapelle du collège ;

Vers 33 : ? C'est le beau lys que tous nous cultivons ?

Ici commence, marquée par l‟anaphore de ? C'est ?, une litanie qui célèbre le Christ. Il est identifié au

    ?lys? (mot qu‟il faudrait orthographier ? lis ?, pour ne pas confondre cette fleur avec la fleur de Lys qui est un iris), ce qui s‟explique par la blancheur de la fleur, symbole de pureté.

Vers 34 : ? C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent ?

    Apollinaire reprend une tradition voulant que le Christ, persécuté, ait été roux, mais sa métaphore d‟une chevelure torsadée de la couleur du feu suggère une passion qui ne s'éteint pas plus que la lumière du Saint-Sacrement.

Vers 35 : ? C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère ?

    Le corps du crucifié est pâle et ensanglanté et le poète se souvient du texte biblique : ?Stabat mater dolorosa dum pendet Filius.?

Vers 36 : ? C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières ?

La Croix est souvent désignée dans la liturgie comme un ?arbre? qui est nourri des prières qui lui sont

    adressées et fleurit :

     ?Crux fidelis, irten omnes ? Ô croix, objet de notre foi,

     Arbor una nobilis Arbre divin, source de grâces et de bénédictions

     Nulla silva talem profert Vous surpassez en vertu tous les arbres

     Fronde, flore, germine? Et tous les fruits de la terre ?

     (antienne du Vendredi Saint).

Vers 37 : ? C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité ?

    La potence, qui est normalement le signe du déshonneur et de la mort, se trouve transfigurée, dans le cas de la croix qu‟on peut voir comme formée deux potences accolées.

Vers 38 : ? C'est l'étoile à six branches ?

Il s‟agit de l'étoile de David, ancêtre du Christ.

Vers 39 à 41 : ? C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche

     C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

     Il détient le record du monde pour la hauteur ?

    Dans sa volonté de surprise, Apollinaire, en enfant naïvement enthousiaste ou en adulte gentiment bouffon, fait succéder à l‟évocation la plus évidente de la résurrection du Christ celle de son ascension qui participe de son goût de la modernité et d‟un humour piquant, la formulation

    volontairement journalistique, donc quelque peu choquante.

Vers 42 à 44 : ? Pupille Christ de l'œil

     Vingtième pupille des siècles il sait y faire

     8

     Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air?

    Le vers 42 est un vers court donc allongé et plus intense, qui sonne comme une proclamation destinée à étonner. Et, en effet, le lecteur demeure d‟abord perplexe. Puis il lui apparaît que ce qu‟on

    regarde se trouvant reflété par la pupille, le Christ contemplé dans son ascension s‟y est reflété lui

    aussis, l‟étonnante association de la pupille avec le Christ pouvant d‟ailleurs s‟expliquer par une sorte

    de calembour qui a fait passer de ? pupille ? à ? cristallin ? et de ? cristallin ? à ? Christ ? ! Le Christ étant apparu ainsi depuis vingt siècles, il s‟est reflété dans les vingt pupilles émerveillées et éblouies de ces siècles qui ont contemplé le miracle de son ascension. Mais le vingtième siècle, qui ? sait y

    faire ?, va plus loin que les autres : il ? monte dans l’air ? ? comme Jésus ? car il a créé l‟avion,

    oiseau des temps modernes (le mot venant du latin ? avis ?, oiseau). Et Apollinaire laisse sous-entendre que c'est à la religion que le XXe siècle devrait la conquête des airs. Ainsi se comprend tout à fait le curieux rapprochement du vers 5 entre, d'une part, la religion ?restée toute neuve? et, d'autre

    part, ?les hangars de Port-Aviation?. Le poète semble tenir à son équation : religion = modernité.

Vers 45 à 47 : ? Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder

     lls disent qu'il imite Simon Mage en Judée

     Ils crient qu'il sait voler qu'on l'appelle voleur ?

L‟ascension du Christ est observée par les diables qui tentent de la réduire aux pratiques d‟un

    magicien, Simon (qui a d‟ailleurs donné son nom à ?la simonie?, en ayant voulu acheter à Saint

    Pierre ce qu'il croyait être des recettes miraculeuses) et de la ridiculiser avec le jeu de mots entre voler avec des ailes et voler quelque chose.

Vers 48 à 50 : ? Les anges voltigent autour du joli voltigeur

     Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane

     Flottent autour du premier aéroplane ?

    Les anges ayant accompagné le Christ dans son ascension voltigent ici autour de l'avion, qui fait de jolies voltiges. Puis Apollinaire convoque quatre ancêtres de nos aviateurs : Icare (fils de Dédale qui vola avec des ailes fabriquées par son père, mais se noya pour avoir trop approché le soleil), Énoch (ou Hénoch, fils de Caïn qui aurait été enlevé au ciel), Élie (prophète d'Israël qui a été mystérieusement enlevé au ciel), Apollonius de Tyane (et non ?Thyane?, magicien ou thaumaturge

    de la fin du Ier siècle qui aurait compris le langage des oiseaux). Et le poète s‟amuse à faire rimer de

    façon cocasse le mot ?aéroplane? (alors la dernière actualité) rime avec ?Apollonius de Thyane? (la

    pleine Antiquité).

    Vers 51 et 52 : ? Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-

     Eucharistie

     Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie ?

    Apollinaire pourrait simplement évoquer de façon plaisante et quelque peu sacrilège l‟attitude des prêtres qui, au moment de l'élévation, au cours de la messe, disposent leurs bras comme s'ils ?faisaient l‟avion?. Mais il peut aussi penser à ceux qui, à ce moment-là, connaîtraient le phénomène fantastique de la lévitation, comme saint Joseph de Copertino et, plus récemment, Padre Pio.

Vers 53 à 70 : ? L'avion se pose enfin sans refermer les ailes

     Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles

     À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux

     D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts

     L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes

     Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête

     L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri

     9

     Et d'Amérique vient le petit colibri

     De Chine sont venus les pihis longs et souples

     Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples

     Puis voici la colombe esprit immaculé

     Qu'escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé

     Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre

     Un instant voile tout de son ardente cendre

     Les sirènes laissant les périlleux détroits

     Arrivent en chantant bellement toutes trois

     Et tous aigles phénix et pihis de la Chine

     Fraternisent avec la volante machine

Pour un hommage de l'univers vers l'avion, ?la volante machine? (périphrase en fait classique), le

    poète convoque un véritable festival ornythologique. Mais il n‟a pas choisis au hasard ces oiseaux : ils

    sont les symboles, les représentants, les délégués d‟époques et de continents différents, de diverses

    croyances. Arrivant d'Europe, d'Orient, de Chine, d'Amérique, réels ou légendaires, ils semblent tous avoir une signification particulière. Les millions d'hirondelles ?font le printemps? et saluent une ère nouvelle. De même, les corbeaux des présages antiques ou les hiboux de toute sorcellerie. De même, les faucons ou les ibis, divinités de l'ancienne Égypte ; les flamants, oiseaux de flamme, et les marabouts, échassiers dont le nom signifie ?moine? ou ?ermite? chez les musulmans ; l'oiseau Roc venu des “Contes des mille et une nuits” ; l'aigle, roi des oiseaux, cher à Jupiter et que reproduisent tant de blasons royaux ou impériaux ; en contraste, délégué par la jeune Amérique, le petit colibri ; de Chine, arrivent ces oiseaux légendaires qui, ne possédant qu'une aile, sont obligés de voler par couples (voir dans d'autres poèmes d'”Alcools” les pimus : poissons à un seul oeil et qui connaissent

    eux aussi la douce obligation de n'aller que par couples) ; la colombe, déléguée par le Saint-Esprit ; l'oiseau-lyre et le paon ocellé qui sont des oiseaux héraldiques ; le phénix qui renaît de ses cendres ; enfin, les sirènes, femmes-oiseaux (dans le premier état de leur légende, les sirènes sont deux, trois ou quatre femmes-oiseaux qui forment un duo, un trio, ou un quatuor vocal) qui viennent des ? périlleux détroits ? de Charybde et Scylla évoqués dans „‟L’Odysée‟‟. Dans cet étonnant passage,

    mieux que partout ailleurs dans “Alcools”, ingénuité et virtuosité font excellent ménage.

    Ainsi se termine un développement d'une éblouissante virtuosité et d‟une grande complexité.

    Du vers 71 au vers 137, le poème offrira, tout d'un coup, beaucoup moins de difficultés de sens.

Vers 71 à 74 : ? Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule

     Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent

     L'angoisse de l'amour te serre le gosier

     Comme si tu ne devais jamais plus être aimé ?

Dans ce kaléidoscope temporel, le poète insère soudain un séquence actuelle.

Vers 75 et 76 : ?Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère

     Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière?

    Apollinaire exprime la nostalgie d'une vie passée confiante dans la foi et surgit le souvenir de la religiosité de son adolescence, dont la distance est encore accrue par l‟emploi de ? vous ?.

Vers 77 à 80 : ? Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille

     Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie

     C'est un tableau pendu dans un sombre musée

     Et quelquefois tu vas le regarder de près ?

     10

Report this document

For any questions or suggestions please email
cust-service@docsford.com