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apollinaire-la-chanson-du-mal-aime-

By Dan Peters,2014-06-24 16:19
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apollinaire-la-chanson-du-mal-aime-

    André Durand présente

    ’La chanson du mal-aimé’’

    (1909)

    poème de Guillaume APOLLINAIRE

    On trouve ici

    le texte

    puis son analyse

    Bonne lecture !

     À Paul Léautaud

    Et je chantais cette romance

    En 1903 sans savoir

    Que mon amour à la semblance

    Du beau Phénix s'il meurt un soir

    Le matin voit sa renaissance.

     1 Un soir de demi-brume à Londres

     Un voyou qui ressemblait à

     Mon amour vint à ma rencontre

     Et le regard qu'il me jeta

     Me fit baisser les yeux de honte

     2 Je suivis ce mauvais garçon

     Qui sifflotait mains dans les poches

     Nous semblions entre les maisons

     Onde ouverte de la mer Rouge

     Lui les Hébreux moi Pharaon

     3 Que tombent ces vagues de briques

     Si tu ne fus pas bien aimée

     Je suis le souverain d'Égypte

     Sa soeur-épouse son armée

     Si tu n'es pas l'amour unique

     4 Au tournant d'une rue brûlant

     De tous les feux de ses façades

     Plaies du brouillard sanguinolent

     Où se lamentaient les façades

     1

     Une femme lui ressemblant

     5 C'était son regard d'inhumaine

     La cicatrice à son cou nu

     Sortit saoule d'une taverne

     Au moment où je reconnus

     La fausseté de l'amour même

     6 Lorsqu'il fut de retour enfin

     Dans sa patrie le sage Ulysse

     Son vieux chien de lui se souvint

     Près d'un tapis de haute lisse

     Sa femme attendait qu'il revînt

     7 L'époux royal de Sacontale

     Las de vaincre se réjouit

     Quand il la retrouva plus pâle

     D'attente et d'amour yeux pâlis

     Caressant sa gazelle mâle

     8 J'ai pensé à ces rois heureux

     Lorsque le faux amour et celle

     Dont je suis encore amoureux

     Heurtant leurs ombres infidèles

     Me rendirent si malheureux

     9 Regrets sur quoi l'enfer se fonde

     Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes voeux

     Pour son baiser les rois du monde

     Seraient morts les pauvres fameux

     Pour elle eussent vendu leur ombre

     10 J'ai hiverné dans mon passé

     Revienne le soleil de Pâques

     Pour chauffer un coeur plus glacé

     Que les quarante de Sébaste

     Moins que ma vie martyrisés

     11 Mon beau navire ô ma mémoire

     Avons-nous assez navigué

     Dans une onde mauvaise à boire

     Avons-nous assez divagué

     De la belle aube au triste soir

     12 Adieu faux amour confondu

     Avec la femme qui s'éloigne

     Avec celle que j'ai perdue

     L'année dernière en Allemagne

     Et que je ne reverrai plus

     13 Voie lactée ô soeur lumineuse

     Des blancs ruisseaux de Chanaan

     Et des corps blancs des amoureuses

     2

     Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

     Ton cours vers d'autres nébuleuses

     14 Je me souviens d'une autre année

     C'était l'aube d'un jour d'avril

     J'ai chanté ma joie bien-aimée

     Chanté l'amour à voix virile

     Au moment d'amour de l'année

    Aubade chantée à Laetare un an passé

     15 C'est le printemps viens-t'en Pâquette

     Te promener au bois joli

     Les poules dans la cour caquètent

     L'aube au ciel fait de roses plis

     L'amour chemine à ta conquête

     16 Mars et Vénus sont revenus

     Ils s'embrassent à bouches folles

     Devant des sites ingénus

     Où sous les roses qui feuillolent

     De beaux dieux roses dansent nus

     17 Viens ma tendresse est la régente

     De la floraison qui paraît

     La nature est belle et touchante

     Pan sifflote dans la forêt

     Les grenouilles humides chantent

    18 Beaucoup de ces dieux ont péri

     C'est sur eux que pleurent les saules

     Le grand Pan l'amour Jésus-Christ

     Sont bien morts et les chats miaulent

     Dans la cour je pleure à Paris

     19 Moi qui sais des lais pour les reines

     Les complaintes de mes années

     Des hymnes d'esclave aux murènes

     La romance du mal aimé

     Et des chansons pour les sirènes

     20 L'amour est mort j'en suis tremblant

     J'adore de belles idoles

     Les souvenirs lui ressemblant

     Comme la femme de Mausole

     Je reste fidèle et dolent

     21 Je suis fidèle comme un dogue

     Au maître le lierre au tronc

     Et les Cosaques Zaporogues

     Ivrognes pieux et larrons

     3

     Aux steppes et au décalogue

     22 Portez comme un joug le Croissant

     Qu'interrogent les astrologues

     Je suis le Sultan tout-puissant

     Ô mes Cosaques Zaporogues

     Votre Seigneur éblouissant

     23 Devenez mes sujets fidèles

     Leur avait écrit le Sultan

     Ils rirent à cette nouvelle

     Et répondirent à l'instant

     À la lueur d'une chandelle

    Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople

     24 Plus criminel que Barrabas

     Cornu comme les mauvais anges

     Quel Belzébuth es-tu là-bas

     Nourri d'immondice et de fange

     Nous n'irons pas à tes sabbats

     25 Poisson pourri de Salonique

     Long collier des sommeils affreux

     D'yeux arrachés à coup de pique

     Ta mère fit un pet foireux

     Et tu naquis de sa colique

     26 Bourreau de Podolie Amant

     Des plaies des ulcères des croûtes

     Groin de cochon cul de jument

     Tes richesses garde-les toutes

     Pour payer tes médicaments

     27 Voie lactée ô soeur lumineuse

     Des blancs ruisseaux de Chanaan

     Et des corps blancs des amoureuses

     Nageurs morts suivrons nous d'ahan

     Ton cours vers d'autres nébuleuses

     28 Regret des yeux de la putain

     Et belle comme une panthère

     Amour vos baisers florentins

     Avaient une saveur amère

     Qui a rebuté nos destins

     29 Ses regards laissaient une traîne

     D'étoiles dans les soirs tremblants

     Dans ses yeux nageaient les sirènes

     Et nos baisers mordus sanglants

     4

     Faisaient pleurer nos fées marraines

     30 Mais en vérité je l'attends

     Avec mon coeur avec mon âme

     Et sur le pont des Reviens-t'en

     Si jamais reviens cette femme

     Je lui dirai Je suis content

     31 Mon coeur et ma tête se vident

     Tout le ciel s'écoule par eux

     Ô mes tonneaux des Danaïdes

     Comment faire pour être heureux

     Comme un petit enfant candide

     32 Je ne veux jamais l'oublier

     Ma colombe ma blanche rade

     Ô marguerite exfoliée

     Mon île au loin ma Désirade

     Ma rose mon giroflier

     33 Les satyres et les pyraustes

     Les égypans les feux follets

     Et les destins damnés ou faustes

     La corde au cou comme à Calais

     Sur ma douleur quel holocauste

     34 Douleur qui doubles les destins

     La licorne et le capricorne

     Mon âme et mon corps incertains

     Te fuient ô bûcher divin qu'ornent

     Des astres des fleurs du matin

     35 Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire

     Tes prêtres fous t'ont-ils paré

     Tes victimes en robe noire

     Ont-elles vainement pleuré

     Malheur dieu qu'il ne faut pas croire

     36 Et toi qui me suis en rampant

     Dieu de mes dieux morts en automne

     Tu mesures combien d'empans

     J'ai droit que la terre me donne

     Ô mon ombre ô mon vieux serpent

     37 Au soleil parce que tu l'aimes

     Je t'ai mené souviens-t'en bien

     Ténébreuse épouse que j'aime

     Tu es à moi en n'étant rien

     Ô mon ombre en deuil de moi-même

     38 L'hiver est mort tout enneigé

     On a brûlé les ruches blanches

     Dans les jardins et les vergers

     5

     Les oiseaux chantent sur les branches

     Le printemps clair l'avril léger

     39 Mort d'immortels argyraspides

     La neige aux boucliers d'argent

     Fuit les dendrophores livides

     Du printemps cher aux pauvres gens

     Qui resourient les yeux humides

     40 Mais moi j'ai le coeur aussi gros

     Qu'un cul de dame damascène

     Ô mon amour je t'aimais trop

     Et maintenant j'ai trop de peine

     Les sept épées hors du fourreau

     41 Sept épées de mélancolie

     Sans morfil ô claires douleurs

     Sont dans mon coeur et la folie

     Veut raisonner pour mon malheur

     Comment voulez-vous que j'oublie

    Les sept épées

     42 La première est toute d'argent

     Et son nom tremblant c'est Pâline

     Sa lame un ciel d'hiver neigeant

     Son destin sanglant gibeline

     Vulcain mourut en la forgeant

     43 La seconde nommée Noubosse

     Est un bel arc-en-ciel joyeux

     Les dieux s'en servent à leurs noces

     Elle a tué trente Bé-Rieux

     Et fut douée par Carabosse

     44 La troisième bleu féminin

     N'en est pas moins un chibriape

     Appelé Lul de Faltenin

     Et que porte sur une nappe

     L'Hermès Ernest devenu nain

     45 La quatrième Malourène

     Est un fleuve vert et doré

     C'est le soir quand les riveraines

     Y baignent leurs corps adorés

     Et des chants de rameurs s'y trainent

     46 La cinquième Sainte-Fabeau

     C'est la plus belle des quenouilles

     C'est un cyprès sur un tombeau

     Où les quatre vents s'agenouillent

     6

     Et chaque nuit c'est un flambeau

     47 La sixième métal de gloire

     C'est l'ami aux si douces mains

     Dont chaque matin nous sépare

     Adieu voilà votre chemin

     Les coqs s'épuisaient en fanfares

     48 Et la septième s'exténue

     Une femme une rose morte

     Merci que le dernier venu

     Sur mon amour ferme la porte

     Je ne vous ai jamais connue

     49 Voie lactée ô soeur lumineuse

     Des blancs ruisseaux de Chanaan

     Et des corps blancs des amoureuses

     Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

     Ton cours vers d'autres nébuleuses

     50 Les démons du hasard selon

     Le chant du firmament nous mènent

     À sons perdus leurs violons

     Font danser notre race humaine

     Sur la descente à reculons

     51 Destins destins impénétrables

     Rois secoués par la folie

     Et ces grelottantes étoiles

     De fausses femmes dans vos lits

     Aux déserts que l'histoire accable

     52 Luitpold le vieux prince régent

     Tuteur de deux royautés folles

     Sanglote-t-il en y songeant

     Quand vacillent les lucioles

     Mouches dorées de la Saint-Jean

     53 Près d'un château sans châtelaine

     La barque aux barcarols chantants

     Sur un lac blanc et sous l'haleine

     Des vents qui tremblent au printemps

     Voguait cygne mourant sirène

     54 Un jour le roi dans l'eau d'argent

     Se noya puis la bouche ouverte

     Il s'en revint en surnageant

     Sur la rive dormir inerte

     Face tournée au ciel changeant

     55 Juin ton soleil ardente lyre

     Brûle mes doigts endoloris

     7

     Triste et mélodieux délire

     J'erre à travers mon beau Paris

     Sans avoir le coeur d'y mourir

     56 Les dimanches s'y éternisent

     Et les orgues de Barbarie

     Y sanglotent dans les cours grises

     Les fleurs aux balcons de Paris

     Penchent comme la tour de Pise

     57 Soirs de Paris ivres du gin

     Flambant de l'électricité

     Les tramways feux verts sur l'échine

     Musiquent au long des portées

     De rails leur folie de machines

     58 Les cafés gonflés de fumée

     Crient tout l'amour de leurs tziganes

     De tous leurs siphons enrhumés

     De leurs garçons vêtus d'un pagne

     Vers toi toi que j'ai tant aimée

     59 Moi qui sais des lais pour les reines

     Les complaintes de mes années

     Des hymnes d'esclaves aux murènes

     La romance du mal-aimé

     Et des chansons pour les sirènes

    Analyse

La chanson du mal-aimé” commémorait le premier amour, à vingt ans, d‟Apollinaire pour l‟Anglaise

    Annie Playden qu‟il avait rencontrée en Allemagne. Le poème se comprend si on a présente à l‟esprit la chronologie des événements qui marquèrent cette relation : en 1901-1902 se déroula leur idylle rhénane (?L’année dernière en Allemagne? [vers 59] est 1902) ; en particulier, en avril 1902, le dimanche de ?Laetere un an passé?, quatrième dimanche du carême, a été un jour d'euphorie, où tout invita les deux jeunes gens à l'amour, où, en tout cas, le poète crut son amour partagé. Persuadé qu‟elle l‟attendait, il revint en Allemagne en août 1902 mais elle était repartie en Angleterre. En novembre 1903, il alla lui rendre visite à Londres (début du poème) ; à sa grande déception, il s‟aperçut qu‟elle était des plus réticentes. Ce fut à ce moment, fin 1903, qu‟il composa l‟essentiel de La chanson”, en tout cas certainement tout le début. En mai 1904, concevant quelque espoir, il fit un second voyage à Londres, mais se brouilla définitivement avec la jeune fille qui partit aux États-Unis. Il rentra à Paris (vers 90) et y traîna sa mélancolie en juin 1904 (vers 131). C‟est donc seulement après cette date que “La chanson du mal-aimé” a été terminée.

    Cependant, la tristesse du poète devait s‟effacer peu à peu et, lui qui, en amoureux sincère, croyait

    toute possibilité d‟amour à jamais brûlée en lui, en mai 1907, rencontra Marie Laurencin et se lia à elle, d‟où l‟épigraphe qu‟il donna au poème quand il le publia en 1909 :

     ?Et je chantais cette romance

     En 1903 sans savoir

     Que mon amour à la semblance

     Du beau Phénix s’il meurt un soir

     Le matin voit sa renaissance?.

     8

    En fait, l'année 1903 est la date de la déconvenue amoureuse et non pas celle du poème lui-même. Il aurait chanté sa complainte dès cette année-là mais ne lui aurait donné une forme littéraire qu'à partir de juin 1904 (voir la strophe 55). Quant à l‟amour de Guillaume Apollinaire, véritable phénix en effet

    (oiseau fabuleux qui renaissait de ses cendres), il allait, tout au long de sa vie, sans cesse renaître chaque fois pour une autre femme !

    Le poème comprend soixante quintils (la dédicace en est un) d‟octosyllabes parfaitement rimés et qui auraient été tout à fait classiques si ne leur pas été imposée la suppression de la ponctuation. Il se divise en sept morceaux, trois textes titrés et en caractères romains étant insérés dans l‟ensemble en caractères italiques.

    C‟est une chanson, car la rime est importante, une chanson mélancolique, avec modulations et rythme lancinant de la forme strophique adoptée, toujours semblable.

Strophe 1 : Ce ? soir ?, ? à Londres ?, s‟explique parce qu‟y habitait Annie Playden. La ?demi-

    brume? est celle qu‟impose le climat anglais, mais, suffisante pour estomper la réalité sans la masquer pour autant, pour permettre de se méprendre par instants, elle crée aussi une atmosphère de mystère, propice à l'éclosion du souvenir et au rapprochement avec les légendes. Errant probablement aux approches d'un quartier mal famé, le poète fait la rencontre inopinée d‟un ?voyou?,

    sans doute un rabatteur qui veut l‟entraîner vers une maison de plaisir (d‟où la violence de son regard).

    L‟enjambement ? ressemblait à / Mon amour ? dramatise la révélation : il ressemble à Annie Playden, ou c‟est la fausseté de son regard qui engendre de façon immédiate le souvenir de la femme aimée et traîtresse, le dépit amoureux dictant à l‟amant cette facile vengeance et ce rapprochement injurieux qui est marqué par l‟alliance de mots : ?voyou-amour?. Le ? regard ? du ? voyou ? inspire la

    ? honte ?, car, même si le poète est innocent vis-à-vis d'Annie, il se sent coupable de l‟échec de leur

    relation.

Strophe 2 : On peut imaginer que le voyou comprit ce qu'au fond le visiteur cherche ce soir-là, qu‟il lui

    fait un clin d‟œil, lui fait prendre son sillage l‟air faussement dégagé, les ? mains dans les poches ?,

    sifflotant pour prévenir le lieu de plaisir de l‟arrivée d‟un client. Mais la recherche de la femme aimée reçoit soudain un nimbe de légende, car elle est rapprochée de celle de ? Pharaon ? poursuivant ? les

    Hébreux ? devant lesquels s‟ouvrit la mer Rouge. L‟évocation biblique est engendrée par les maisons

    de briques (de couleur rouge), typiques de l‟Angleterre, pouvant, sous la lumière humide de ce jour, faire penser à ? la mer Rouge ?.

Strophe 3 : Continuant sa comparaison avec l‟épisode biblique, le poète, pour affirmer la sincérité et

    l‟intégrité de son sentiment, est prêt, dans un appel aux dieux, un défi, à se vouer à un châtiment, à s‟identifier au pharaon dont l'évocation est précisée (?soeur-épouse? est une allusion aux mariages

    consanguins des pharaons) : il faut se souvenir que, dans la Bible, il est un personnage méprisable. ?Je suis? est à interpréter comme l'équivalent d'un subjonctif : ?que je sois?. ?Si tu n’es pas l’amour

    unique? : puissé-je, s‟il n‟est pas vrai que je n‟ai aimé que toi, connaître le sort du pharaon, de sa sa

    femme et de son armée, qui ont été ensevelis par les flots, être englouti sous ces murs de brique rouge entre lesquels j'avance !

    Strophe 4 : Soudain, s‟ouvre une rue à l'éclat factice, dont les enseignes bavent leurs lumières sur des façades de maisons de brique qui sont si rougeoyantes qu‟elles rougissent le brouillard qui est donc ? sanguinolent ? et présente des ?plaies?. La répétition de ? façades ?, d‟autant plus qu‟elle se

    fait à la rime, est une négligence regrettable. Apparaît une femme, vraisemblablement une prostituée qui, aux yeux de l‟amoureux malheureux, comme le voyou, ressemble à Annie Playden, ce qui

    confirme bien sa volonté de mépris. Quant aux ? plaies ? n‟annoncent-elles pas la douleur que la

    femme, elle-même ensanglantée, fait souffrir à l'homme?

    À la fin de la strophe, il ne faut pas poser la voix, les derniers mots n‟ayant de sens que si on les

    rattache au troisième vers de la strophe 5.

     9

Strophe 5 : Les deux premiers vers forment comme une parenthèse expliquant ?ressemblant?. Et la

    ressemblance tient encore au regard. Dans la volonté d‟abaissement où le poète se complaît par une sorte de sado-masochisme, ?inhumaine? indique la cruauté d‟Annie Playden. Le caractère crapuleux

    de la femme entrevue est encore accentué par ? la cicatrice ?, par ?saoule? qui donne une note

    d'impureté, de déchéance. Aussi cette femme pour qui l'amour est un commerce fait-elle ressentir douloureusement au mal-aimé la fausseté de l'amour en général : il nous trompe, il n'a qu'une valeur fallacieuse et se réduit à une fiction.

    Strophe 6 : L‟amour fidèle n‟existe donc que dans les légendes que le poète va maintenant évoquer. Il recourt d‟abord à „‟L’odyssée‟‟ pour rappeler la fidélité dont a bénéficié Ulysse, d‟abord celle de son chien, puis celle de Pénélope, parangon de la fidélité conjugale puisqu‟elle repoussait les prétendants

    au trône en tissant un ouvrage qu'elle défaisait tous les soirs (d‟où ? le tapis de haute lisse ?, ?lisse?

    s‟orthographiant aussi ?lice? : dont les fils de chaîne sont disposés verticalement).

    Strophe 7 : Puis Apollinaire fait allusion à un drame hindou de Kalisada (Ve siècle après Jésus-Christ) : Çakuntala (nom francisé en ? Sacontale ?) était une bâtarde que rencontra le roi

    Douchmanta. Ils se promirent de se marier et le roi lui offrit un anneau en gage de loyauté. Enceinte, elle perdit l'anneau et se vit répudiée par le roi, chassée du palais où elle voulait entrer. Elle se réfugia dans la forêt où elle vécut jusqu'à ce que le roi, qui avait retrouvé l'anneau, l'ait épousée. Elle avait reconquis son amour par sa fidélité, ayant toutefois trouvé comme un substitut en ? sa gazelle mâle ?.

    On remarque l‟enjambement ? pâle / D’attente et d’amour ? et l‟insistance ? pâle ? - ? pâlis ?.

Strophe 8 : ?Le faux amour? est celui qu‟offrait la prostituée et qui est donc, par un ?heurt? qui se fait

    dans l‟esprit du poète, assimilé à celui que lui offrait celle dont il reconnaît (aveu dont la difficulté est marquée par l‟enjambement ? celle / Dont je suis encore ?) qu'il est encore amoureux d‟elle, ne

    pouvant chasser cette obsession qu'il voudrait pourtant rejeter à tout prix. Par l‟hypallage ?ombres

    infidèles? qui confond l'ombre d‟Annie Playden et l'ombre de la prostituée, qui est un très poétique jeu

    de nuances sur un même mot pris dans son acception morale et dans son sens concret (? ombre ?

    dans le soir et ? ombre ? dans le souvenir), il apparaît que, tant dans le cas de la prostituée que dans celui d‟Annie Playden, c'est la femme qui porte toute la responsabilité de l‟échec. Les rimes,

    ?heureux ?, ? amoureux ?, ? malheureux ?, sont significatives ; elles suggèrent un enchaînement inéluctable : l‟amour ne peut qu‟apporter le malheur.

Strophe 9 : À ces ? regrets sur quoi l’enfer se fonde ?, donc des regrets qui rendent la vie

    insupportable et qui mèneraient au suicide et en Enfer, le poète voudrait opposer l‟aspiration non seulement à l‟oubli mais à ?un ciel d’oubli? ! Mais, d‟une façon contradictoire, il vante la séduction envoûtante de cette femme à laquelle n‟auraient pas résisté ? les rois du monde? (dont le sort est

    retenu un instant par l‟enjambement) comme ? les pauvres fameux ?, l‟absence de ponctuation

    permettant un instant de voir ces rois devenus des ? pauvres fameux ?. Ces pauvres auraient

    ? vendu leur ombre ?, ce qui peut être une allusion au roman de Chamisso où Peter Schlemihl, ayant cédé son ombre au diable, devint très riche mais vit tout le monde le fuir.

Strophe 10 : À l‟hivernage dans le passé, métaphore de cet engourdissement dans les souvenirs

    douloureux, confusion entre le froid moral et le froid physique, le poète oppose l‟espoir d‟un printemps,

    marqué par Pâques, qui serait le renouveau de l‟amour. La métaphore de la glaciation du cœur est

    poursuivie dans l‟évocation des ?quarante de Sébaste?, soldats chrétiens qui, en 340, à Sébaste, ville

    d'Arménie, furent exposés sur un étang glacé et moururent martyrs de leur foi. Mais le poète s‟estime

    plus cruellement traité qu‟eux !

    Strophe 11 : Il s‟adresse à sa mémoire, compagne dont il n'arrive pas à se défaire, dont, belle comparaison, il fait un navire qui vogue sur l'eau des souvenirs, qui sont malheureusement de mauvais souvenirs, l‟eau amère de l‟amour (notons l‟humour d‟?onde mauvaise à boire ?) devenant

    l‟eau salée de la mer (souvenir de ? Et la mer et l’amour ont l’amer en partage ? de Pierre de

     10

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