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anouilh-becket-ou-l-honneur-de-dieu-

By Jimmy Wells,2014-06-24 16:19
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anouilh-becket-ou-l-honneur-de-dieu-

    André Durand présente

    ’Becket ou L’honneur de Dieu’’

    (1959)

    drame de Jean ANOUILH

    pour lequel on trouve un résumé

    puis successivement l’examen de :

    l’intérêt de l’action (page 3)

    l’intérêt littéraire (page 3)

    l’intérêt documentaire (page 4)

    l’intérêt psychologique (page 4)

    l’intérêt philosophique (page 5)

    la destinée de l’œuvre (page 5)

    Bonne lecture !

    Au XIIe siècle, dans la crypte de la cathédrale de Canterbury, Henri II Plantagenêt, roi d'Angleterre, est à genoux sur les dalles devant le tombeau de Becket, l'archevêque assassiné. La couronne en tête, mais torse nu sous son manteau pourpre, il attend les moines qui vont lui appliquer la discipline. Cette pénitence publique, il l'a voulue pour des raisons politiques. Mais, au fond de lui-même, il songe : ?Alors, Thomas Becket, tu es content? Je suis nu sur la tombe et les moines vont venir me battre. Quelle fin pour notre histoire ! Toi, pourrissant dans ce tombeau, lardé des coups de dague de mes barons et moi, tout nu, comme un imbécile, dans les courants d'air, attendant que ces brutes viennent me taper dessus. Tu ne crois pas qu'on aurait mieux fait de s'entendre?? Or, entre le roi et

    Becket, l’amitié était profonde, totale et jalouse. Le roi s’était entiché de ce jeune homme, un Saxon,

    mais favorable aux Normands, dont il avait fait son compagnon de chaque heure du jour et de la nuit, son compagnon d’armes et de plaisirs, son ami, son conseiller politique. Il l’avait même nommé

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chancelier d’Angleterre. Mais il était ambigu. Parfois, alors qu'il veillait le roi après une orgie où ils

    avaient tout partagé, le vin et les femmes, le favori se prenait à soupirer : ?Mon prince... Si tu étais de

    ma race, comme tout serait simple. De quelle tendresse je t'aurais entouré dans un monde en ordre, mon prince. Chacun l'homme d'un homme de bas en haut, lié par serment et n'avoir plus rien d'autre à se demander, jamais. Mais, moi, je me suis introduit en trichant dans la file - double bâtard. Dors tout de même, mon prince. Tant que Becket sera obligé d'improviser son honneur, il te servira. Et si, un jour, il le rencontre... Mais où est l'honneur de Becket?? Ce gros garçon brutal, rieur et sensuel

    qu’est le roi d'Angleterre n'est pas toujours dupe de l'apparente frivolité de son ami. Il soupçonne que,

    derrière la façade d'élégance et de cynisme, se cachent des soucis, des problèmes. ?Tu réfléchis trop,

    cela finira par te jouer un mauvais tour. C'est parce qu'on pense qu'il y a des problèmes. Un jour, à force de penser, tu te trouveras devant un problème, ta grosse tête te présentera une solution et tu te flanqueras dans une histoire impossible - qu'il aurait été beaucoup plus simple d'ignorer, comme le font la plupart des imbéciles qui, eux, vivent vieux.?

    Le roi ne croit pas si bien dire ! Et c'est lui-même qui, par un calcul trop habile, va précipiter les choses. L'ancienne Charte d'Angleterre donnait un pouvoir si exorbitant au clergé que son chef, l'archevêque-primat de Canterbury, utilisant habilement sur le plan temporel sa puissance spirituelle, était l'égal du roi et travaillait à devenir son tuteur. Il se trouvait soutenu dans ce dessein ambitieux par l'or du roi de France, enchanté de créer des difficultés à son gracieux cousin, et par la puissance occulte de Rome. La bonne étoile du roi fait que l'archevêque meurt, mais sa mauvaise étoile lui inspire, pour simplifier tout pour le bien du royaume, de placer sur le trône épiscopal un homme qui ne connaisse pas le vertige, qui n'ait peur de rien, un homme ?sûr?, Thomas Becket. En vain celui-ci met-il le roi en garde : ?C'est une folie, mon Seigneur. Ne faites pas cela. Je ne saurai servir Dieu et vous. Si je deviens archevêque, je ne pourrai plus être votre ami.? Le roi s'obstine, a des arguments

    qui présentent toutes les apparences de la logique et du bon sens : ?Tu ne m'as jamais déçu, Thomas.

    Et il n'y a qu'en toi que j'ai confiance. Je le veux.? Dès lors, tous les ressorts du drame sont tendus.

    De retour en Angleterre, le soir de son élection, l'ancien dandy, débauché et facile, se faisant une intransigeante conception de son nouveau rôle, renvoie ses maîtresses, vend sa vaisselle d'or, ses chevaux et ses riches habits à un juif, revêt une simple robe de bure, invite les pauvres de la rue à dîner et commence à défendre, contre le roi qu'il n'a peut-être pas cessé d'aimer, les droits de l’Église

    d’Angleterre. Il s’oppose, par exemple, à ce qu’on rende à leurs seigneurs les serfs saxons qui veulent devenir moines, et excommunie Guillaume d’Aynesford qui avait assommé un prêtre. Ce réaliste qui pressurait le clergé pour le compte du royaume est maintenant comptable de ? l’honneur de Dieu ?,

    refuse de ployer : il ne peut désormais servir que Dieu et l’Église, sans, d’ailleurs, être dupe de la sainteté. Il se rebelle moins contre son ancien compagnon que contre les lois du royaume terrestre qu’il représente. Mais Becket lui-même a jadis appris au roi à ne pas céder. Henri Il n'a pas oublié la leçon. Entre les deux hommes, la rupture est d'autant plus cruelle qu'ils s'aiment davantage. Et le roi découvre combien peut être lourd à porter le souvenir d'une amitié. ?C'est une bête familière, vivante

    et tendre. Elle semble n'avoir que deux yeux toujours posés sur vous et qui vous réchauffent. On ne voit pas ses dents. Mais c'est une bête qui a une particularité curieuse : c’est quand elle est morte

    qu'elle mord.? Est-il mort, au reste, ce sentiment profond que se portent mutuellement le roi et l’archevêque? La dernière fois qu'ils se trouvent face a face, la langue qu'ils parlent est celle de l'amitié blessée. ?Je t’ai bien connu, tout de même !? dit le roi. ?Dix ans, petit Saxon ! À la chasse, au

    bordel, à la guerre ; tous les deux des nuits entières derrière des pots de vin ; dans le lit de la même fille, quelquefois et même au conseil devant la besogne.? La scène se passe dans la grande plaine

    de la Ferté-Bernard, par un froid glacial, les deux hommes étant à cheval. Exilé en France, Becket a saisi l'occasion d'une conférence au sommet franco-anglaise pour rencontrer son souverain et, dans tout ce qu'ils se disent, en cette minute de vérité, transparaît cet amour gauche et grave par lequel les hommes donnent parfois ce qu'ils ont de meilleur. ?Tu as vieilli, Thomas?, dit le roi. - ?Vous aussi,

    Altesse. Vous n'avez pas trop froid?? dit Becket. L'un et l'autre souhaitent désespérément s'entraider, mais il faudrait pour cela que l'honneur de Dieu et l'honneur du Roi se confondent, et ces choses-là n'arrivent jamais. Le dialogue ne peut être qu'un dialogue de sourds pour cette raison qu'expose Becket : ?La besogne a été, une fois pour toutes, partagée. Le malheur est qu'elle l’ait été entre nous deux, mon prince, qui étions amis.? Il n’y a plus rien à dire. Le roi et l'archevêque rentrent en

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    Angleterre, chacun de son côté pour s'affronter à nouveau. Becket imagine sans peine et sans crainte le sort qui l'attend : dans la cathédrale de Cantorbéry, il tombe en effet sous les poignards de quatre barons anglais (en fait, normands) qui croient bien faire. Henri II, désormais solitaire pour le reste de sa vie, n'a plus qu'à venir faire pénitence publique, nu, sur la tombe de l'archevêque, et à hurler, tandis que les moines le frappent : ?Tu es content, Becket? Il est en ordre, notre compte? L'honneur

    de Dieu est lavé??

    Analyse

    Intérêt de l’action

    Cette ?pièce costumée? pourrait être une tragédie par la structure que lui donne le grand retour en arrière qui indique dès le début l’issue fatale. Mais ce retour en arrière (procédé cinématographique du flash-back) n’est pas poursuivi avec cohérence.

    Ce n’est pas une tragédie classique, comme on le constate en la comparant avec “Meurtre dans la

    cathédrale” de T.S. Eliot, qui est consacré au même sujet et est une des très grandes œuvres théâtrales du XXe siècle.

    C’est plutôt un drame romantique de l'amitié et du devoir (proche de ceux de Shakespeare, de Hugo,

    de “Lorenzaccio” de Musset), par la variété des lieux, par l'étendue de l'action, par la couleur locale, par le mélange des genres (tension et relâche se succédant avec une régularité un peu trop prévisible), par l’éventail des milieux. La reconstitution historique est tempérée d'ironie.

    La pièce est fondée avant tout sur les personnages, le contraste entre eux, sur leur duel de mots et d'ardeur où l'un s'offre aux coups de l'autre avec le secret désir de ne jamais vaincre. On sait d'avance qu'il faudra au roi l'emporter sur Becket parce qu'il est, dès le départ, en position d'infériorité : lâche, agité, malade, aux frontières de l'épilepsie. Elle est construite sur l’évolution de Becket qui ne fait que tirer les conséquences des décisions du roi. Mais le personnage n'est-il pas trop clair dès le début? la progression est-elle vraiment dramatique?

    La pièce fut l’occasion d’un grand déploiement d’ingéniosité dans la construction. Des scènes comme

    celle de la Ferté-Bernard et celle du meurtre sont puissamment dramatiques, d’une humanité

    profonde et rappellent les plus beaux moments de Shakespeare.

    Intérêt littéraire

    Malgré sa théâtralité, la pièce pourrait se passer de la représentation, le texte valant par lui-même, le drame tenant tout entier dans le duel des mots, le verbe coïncidant avec la pensée, une pensée lucide que les personnages communiquent clairement sans contradiction avec eux-mêmes, sans interruption de la part des autres, mais en maintenant un dialogue acéré.

    On peut distinguer différents styles : la distinctIon, l'emphase, les formules sonnantes, chez Becket qui est un nouveau noble, un parvenu ; la familiarité, la verdeur, l’émotion, chez le roi. Le ton habituel est une tension dans des propos jamais indifférents comme on en a dans la vie, un frémissement lyrique ou grinçant. Pourtant, ils sont rompus par des plaisanteries, des mots d’auteur qui nous ramènent au boulevard. Anouilh s’abandonna à des fantaisies inutiles dramatiquement parlant (d’où

    les suppressions opérées à la scène?). Il montra un souci intermittent de couleur médiévale et commit bien souvent des anachronismes verbaux, dont on peut se demander s’ils furent voulus. Qu’il se hisse

    dans le style noble ou qu’il s’abaisse à des accents boulevardiers, son texte exige un phrasé qui n’est pas tout à fait d’aujourd’hui, mais cette langue artificielle est, par cela même, théâtrale.

    Intérêt documentaire

    La pièce est historique, Anouilh ayant trouvé son sujet après être tombé par hasard sur une vieille édition de “La conquête de l'Angleterre par les Normands”, d'Augustin Thierry. Entre Henri II et Becket,

    on voit subsister la vieille opposition latente entre les Saxons qui ont été conquis et les Normands qui les dominent. C’est aussi le sujet d’”Ivanhoe” de Walter Scott où il est fait allusion à ?Tracy?,

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    ?Morville?, ?Brito? (Guillaume de Tracy, Hugues de Morville et Richard Briton), trois des quatre chevaliers (le quatrième était Réginald Fitzurse) qui ont interprété les mots de colère que le roi avait eus à l’égard de l’archevêque comme une invitation voilée à l’assassiner.

    Mais la reconstitution n’est pas très poussée et il ne faut pas y chercher le souffle épique de l'Histoire. Anouilh a pris soin de proclamer : ?Mon émotion et mon plaisir m'ont suffi. Je n'ai rien lu d'autre. Que les Anglais - en plus de quelques plaisanteries de chansonnier dont je ne me guérirai jamais - me pardonnent cela. Je n'ai pas été chercher dans les livres qui était vraiment Henri Il -- ni même Becket. J'ai fait le roi dont j'avais besoin et le Becket ambigu dont j'avais besoin. Depuis, on m'a appris que le pauvre Augustin Thierry et les chroniqueurs de l'époque - au lourd latin pourtant fidèlement cité dans les notes de son ouvrage - étaient de loin dépassés par la science historique moderne. Car on fait des progrès même en histoire, et le monde des savants s'avance radieusement et rationnellement vers la vérité. Il paraît que Thomas Becket n'était même pas d'origine saxonne - c'était un des ressorts de ma pièce - il était normand. Qui sait s'il était même le fils de la belle Sarrasine qui avait sauvé son père captif d'un pacha au cours de la seconde croisade? Qui sait si la chanson que j'avais faite là-dessus était vraie? Une chanson même pas vraie !... Horreur !?

    Aussi Anouilh, à vrai dire, se soucie-t-il peu de l’Histoire. La lutte d'Henri Il Plantagenêt contre la

    féodalité - il fut le premier grand roi d'Angleterre - l'intéresse aussi peu que la conversion de Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, exaltée par T.S. Eliot dans “Meurtre dans la cathédrale”, et il

    s’est autorisé toutes les libertés avec les faits et les personnages. Il a exploité le fait que Becket aurait été membre d'une minorité opprimée, écrasée par les Normands vainqueurs. Il a réduit l'une des grandes pages de l'histoire religieuse et politique de l'Angleterre aux dimensions d'un drame de l'amitié. Pourtant, la pièce illustre l’esprit féodal : Becket aimait le roi, d'abord par inclination naturelle mais aussi par fidélité profonde à son suzerain et au serment féodal qui le lie à lui.

    Intérêt psychologique

    Si les personnages communiquent clairement une pensée lucide, ils ne sont pas forcément sincères et peuvent mentir avec assurance. Pourtant, Anouilh a prétendu : ?Le drame entre ces deux hommes

    qui étaient si proches, qui s'aimaient et qu'une grande chose, absurde pour l'un d'eux - celui qui aimait le plus -, allait séparer, m'a donné la pièce. Becket est l'homme d'une époque où les rapports humains,

    basés sur la fidélité d'un homme à un autre homme, étaient simples.? Ce faisant, il a doté son œuvre

    des prestiges incomparables qu'il savait déployer aussitôt qu'il touchait aux passions humaines et d'abord à celle qu'il connaissait le mieux, l'amour qu’il voyait avec beaucoup de pessimisme : ?Il vous

    hait donc bien?? demande le roi de France. ?Sire, nous nous aimions? répond Thomas Becket. Et,

    parce qu’ils s’aimaient comme deux frères, Becket devra mourir.

    Cette simplicité dans l'organisation des sentiments est surtout apparente chez le roi qui est assez brut, goulu, mal sorti de l'enfance : il a besoin de cette amitié, mais il la compromet par ses décisions. Becket, lui, est un homme ambigu : n’est-il qu’un Saxon? est-il un libertin converti? un esthète cultivé,

    raffiné et légèrement absent? un dilettante en quête d’une tâche? un nouveau noble, un parvenu

    orgueilleux? Malgré le titre que Jean Anouilh a donné à sa pièce, nous ne saurons jamais pourquoi Thomas Becket passe de la débauche élégante à la défense de la cause de Dieu, bien que, quelle que soit son intransigeance, il est assez honnête pour ne pas la confondre avec la sainteté. De cette tragédie, il n'a voulu retenir que le drame d'une amitié déçue. Thomas remet en question l’amitié entre lui et le roi, mais la question se pose : a-t-il jamais aimé?

    Intérêt philosophique

    L’évocation de l’Histoire est prétexte à philosopher sur la vilenie des êtres humains, sur l’absurdité des plus nobles combats.

    On peut voir dans la pièce un débat politique à rapprocher de ceux qu’on trouve dans “Lorenzaccio

    de Musset et dans le théâtre de Montherlant (“Le cardinal d’Espagne”), coloré par le pessimisme

    politique d’Anouilh qui transparaît à travers des allusions contemporaines.

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On peut y voir un conflit entre un Saxon et un Normand, un conflit entre le roi et l’Église, une tragédie

    de la sainteté qu’on peut d’ailleurs trouver d’un sublime démodé. Mais on peut douter qu’Anouilh s’intéresse vraiment à la conversion de Becket, surtout si on compare, à cet égard, sa pièce à celle d'Eliot.

    Le débat politique comme le conflit entre le temporel et le spirituel le cèdent vite à l'aventure d'une amitié trahie. C'est elle qui envahit tout.

    La pièce est plutôt, comme toujours chez Anouilh, un drame humain, un drame passionnel, un drame de l’amour qui sépare celui qui aime le plus de celui qui aime le moins.

    Destinée de l’œuvre

    La pièce, mise en scène par Jean Anouilh et Roland Pietri, suscita beaucoup d’enthousiasme à sa création, le rôle de Becket ayant été tenu par Bruno Cremer, celui du roi par David Ivernel, qui l’ont joué pendant deux ans et demi.

    En 1964, elle fut adaptée au cinéma par Peter Glenville, avec Richard Burton et Peter O’Toole.

    En 1971, elle fut reprise en 1971 à la Comédie-Française, dans la mise en scène de Jean Anouilh et Roland Pietri, mais avec Robert Hirsch.

    En 2000, mise en scène par Didier Long, elle a réuni Bernard Giraudeau et Didier Sandre.

    André Durand

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