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anouilh-antigone-

By Vanessa Smith,2014-06-24 16:19
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anouilh-antigone-

    André Durand présente

    ’Antigone’’

    (1944)

    Tragédie de Jean ANOUILH

    pour laquelle on trouve un résumé

    puis successivement l‟examen de :

    l‟intérêt de l‟action (page 2)

    l‟intérêt littéraire (page 5)

    l‟intérêt documentaire (page 6)

    l‟intérêt psychologique (page 6)

    l‟intérêt philosophique (page 9)

    la destinée de l‟œuvre (page 10).

    Bonne lecture !

    Dans la ville de Thèbes, après la mort d‟Oedipe, ses deux fils, Polynice et Étéocle, décidèrent de régner chacun un an. Mais Étéocle, au terme de la première année, refusa de quitter le trône. Après une guerre terrible où ils se sont entretués, Créon, leur oncle, prit le pouvoir, ordonna des funérailles somptueuses pour Étéocle, mort en défendant sa patrie, tandis qu‟à l‟égard du traître Polynice, à titre

    d‟exemple, il promulgua que ?Quiconque osera lui rendre les devoirs funèbres sera impitoyablement puni de mort? et décréta que son corps, laissé sans sépulture, devait pourrir sur le sol, ce qui, pour les Grecs, était la sanction la plus terrible. La ? petite Antigone ?, leur soeur, rompt avec son fiancé,

    Hémon, le fils de Créon, sans lui dire pourquoi et, malgré les conseils de sa soeur, Ismène, passant outre cet ordre, rend au défunt les honneurs funèbres en le recouvrant, avec sa pelle d‟enfant, d‟un

    peu de terre. Elle est arrêtée par trois gardes qui la mènent à Créon. Celui-ci préfèrerait ne pas punir

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    sa nièce et la fiancée de son fils. Comme personne d‟autre ne l‟a vue, il lui suffirait de faire disparaître les gardes. Mais Antigone s‟obstine : si Créon la libère, son premier soin sera de retourner enterrer son frère. Créon tente alors de lui expliquer que son refus de sépulture à Polynice est avant tout un acte politique et qu‟en choisissant de prendre en main l‟État ébranlé par le règne d‟Oedipe, il a choisi

    de ? dire oui ?, c‟est-à-dire d‟assumer les mille besognes de ? la cuisine ? politique pour ? rendre le

    monde un peu moins absurde ?. Il lui prouve par dix arguments la sottise de son acte, lui révélant que Polynice n‟était qu‟? un fils de famille ?, ? un petit fêtard imbécile?, une ignoble crapule qui avait

    même frappé son père, Oedipe, et voulait le faire assassiner, et qu‟Étéocle ne valait guère mieux : ? Ils se sont égorgés comme deux petits voyous pour un règlement de comptes. ? Il n'accorda les

    honneurs nationaux à la dépouille d'Étéocle que pour des raisons de gouvernement ; saurait-on dire, d'ailleurs, quelle est la dépouille d'Étéocle? Créon s'est borné à faire ramasser ? le moins abîmé ?.

    Antigone n'ignore rien de cela, mais elle ne cède pas. Elle accomplit ce qu'elle doit et veut accomplir. Devant Créon qui lui jette : ? Essaie de comprendre une minute, petite idiote ! ? elle secoue la tête,

    insensible aux paroles étrangères à sa propre vérité : ? Je ne veux pas comprendre. Moi, je suis là

    pour autre chose que pour comprendre. Je suis là pour vous dire non et pour mourir. ? Cependant,

    Antigone, ébranlée, renoncerait alors. Mais Créon commet l‟erreur de lui dire qu‟elle doit être

    heureuse avec Hémon et consentir à la vie qui n‟est en fin de compte que le bonheur. Or elle ne veut

    ni être heureuse ni même vivre. Créon doit donc la condamner à être enterrée vivante. Mais elle se pend dans le tombeau. Son fiancé se donne la mort à ses côtés. Eurydice, la reine, se tranche la gorge de désespoir.

    Analyse

    Intérêt de l‟action

Classification : C‟est une ?pièce noire?. Anouilh, pour développer jusqu'à leurs derniers

    aboutissements les conséquences de son attitude devant la vie, ne pouvait rester sur le plan du quotidien. Il lui fallait l'exceptionnel de la légende antique. Il a confié : ? L'’’Antigone’’ de Sophocle, lue

    et relue et que je connaissais par coeur depuis toujours, a été un choc soudain pour moi pendant la guerre, le jour des petites affiches rouges. Je l'ai ré-écrite à ma façon, avec la résonance de la tragédie que nous étions alors en train de vivre. ‘’Oedipe roi’’, relu il y a quelque temps par hasard

    comme tous les classiques, quand je passe devant mes rayons de livres et que j'en cueille un, m'a ébloui une fois de plus - moi qui n'ai jamais pu lire un roman policier jusqu'au bout. Ce qui était beau du temps des Grecs et qui est beau encore, c'est de connaître d'avance le dénouement. C'est ça le vrai "suspense"... Et je me suis glissé dans la tragédie de Sophocle comme un voleur - mais un voleur scrupuleux et amoureux de son butin. ?

    Originalité et inventivité : „‟Antigone‟‟ est la pièce d‟Anouilh où il s'est le plus astreint à suivre un texte antique, mais il a pris de nombreuses libertés avec le texte de Sophocle.

    Antigone est bien censée être une héroïne tragique, qui affirme bien qu‟elle est la fille d'Oedipe : ? Je

    suis la fille d'Oedipe, je suis Antigone. Je ne me sauverai pas. ? Et les autres personnages

    reconnaissent aussi cette généalogie ; Créon retrouve en elle l'orgueil d'Oedipe. Évoquer ces origines, c'est insister sur le fait qu‟elle est la ?victime choisie par le destin?, qu‟elle est soumise à la fatalité,

    qu‟elle est engagée dans une voie toute tracée et qui la dépasse. Mais sa lutte ne cessera pas, dût-

    elle en mourir. Malgré les avis d‟Ismène, elle ensevelit Polynice, bravant ainsi Créon qui ordonne son supplice. Et le couple Antigone / Hémon est bien un couple tragique.

    Toutefois, de profondes différences apparaissent dans les sentiments et les mobiles des personnages. Anouilh a procédé à une désacralisation. Alors qu‟Antigone, chez Sophocle, obéit à deux impératifs d'ailleurs associés, le devoir fraternel et la piété à l‟égard des dieux (son geste n‟étant donc pas un

    crime, mais une belle action : elle est ?saintement criminelle?), chez lui, toute référence aux dieux est

    absente ; Tirésias a disparu ; la grande tirade d‟Antigone où elle opposait aux lois humaines écrites les lois divines non écrites est supprimée. Si elle est rebelle comme l'autre Antigone, sa révolte ne s'inscrit pas dans un contexte divin, mais bien face aux attitudes des êtres humains (le conflit étant

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    bien aussi du masculin et du féminin). Anouilh eut plutôt la conception d'un destin qui pousse la société à se faire obéir (?Lui, il doit nous faire mourir?). Il a humanisé la grande Antigone

    sophocléenne. Et elle est aussi une jeune amoureuse, la fiancée d'Hémon. À ses derniers instants, Antigone, en présence du garde, en exprimant ses désillusions, se montre plus humaine, fait ressortir la dimension psychologique qui est plus importante dans la version moderne du mythe, fait apparaître une autre forme du tragique : l'erreur sur soi-même. Un coup de théâtre donne une autre version de cette problématique de la mort : l'identité de Polynice est remise en cause par Créon, et par là sont contestés les rituels funéraires si importants dans la version originelle du mythe. Anouilh a créé la nourrice (personnage qui s'apparente aux suivantes de comédie), Ismène, Hémon, Eurydice et Créon (brutal, orgueilleux et entêté chez Sophocle, il n'a plus de violence et de mauvaise foi, il est plutôt sceptique et amer).

    Il a aussi traduit ses grandes préoccupations de l'époque.

    En outre, jouant (après Giraudoux) avec les anachronismes, Anouilh a choisi des costumes du XXe siècle : Créon est en habit, les gardes en gabardine.

L‟action, d‟une intense sobriété, est lancée par la promulgation de Créon : le ressort est bandé. Puis,

    étroitement menée par le destin, elle court implacablement à son terme fatal. Dans cette tragédie de l'absolu, Antigone n'est pas contrainte au refus de la vie et du bonheur par un passé enchaînant. Rien ne motive son acte. Elle dit non à la vie simplement par vocation, par goût intime de la mort. La fatalité, jusqu'alors, conduisait dans les pièces d'Anouilh le ballet tragique de la vie. Antigone est à elle-même sa propre fatalité. Elle refuse de pactiser avec la vie, au nom d‟une pureté dont l‟unique royaume est

    celui de l‟enfance : c‟est, dans sa dimension métaphysique, le pessimisme étendu à toute la condition humaine.

    C‟est donc une tragédie, comme le Choeur définit la pièce en l'opposant au drame qu‟il préfère, étant le porte-parole de l‟auteur : la tragédie impose un mécanisme inexorable qui empêche l‟espoir ; le drame est réaliste, mêle les tons ; entre les deux, il y a différence de sujets, différence de niveaux sociaux, d'où différence de langues. Du fait de cette préférence, Anouilh a ramené “Antigone” au

    niveau du drame, car, comparée aux tragédies anciennes, et spécialement à celle de Sophocle, il apparaît nettement que c‟en n‟est pas une.

    Déroulement : Anouilh nous présente une pièce structurée comme celle de Sophocle (importance du prologue, corps et dénouement similaires).

    Dans le prologue, les personnages sont présentés par le Chœur alors qu‟ils sont figés : ils ne jouent qu'ensuite, on a donc théâtre (l‟action d‟Antigone, Créon, etc) dans le théâtre (le Chœur qui l'enchâsse au début et à la fin) ; on peut y voir du pirandellisme par l‟affirmation que le théâtre est une illusion, un artifice ; les indications du Choeur, pourtant pas assez explicites, suppriment le suspense.

    1. L‟exposition : Le rideau s'ouvre au petit matin sur la ville de Thèbes, juste après la proclamation du décret de Créon. La pièce commence par une scène entre Antigone et sa nourrice, s‟ouvre sur une

    magnifique évocation de l‟aube. La nourrice, femme simple, terre-à-terre, un peu bougonne, est un personnage de comédie qui répond à une volonté de bonhomie, mais attise la curiosité du spectateur (le quiproquo sur le rendez-vous), scène ajoutée par Anouilh alors que Sophocle commence par la scène avec Ismène, scène qui est marquée par la tendresse et, en même temps, la rivalité entre les deux sœurs ; Ismène est au courant du terrible projet et tente de raisonner sa soeur ; pourtant,

    l‟attente de la révélation de ce qu'a fait Antigone subsiste.

    Lors de la deuxième scène avec la nourrice, la tendresse de celle-ci éveille l‟angoisse d'Antigone. Il lui

    reste à formuler les paroles les plus douloureuses à l'égard de son fiancé, Hémon. Alors que, chez Sophocle, elle n‟avoue pas son amour pour lui, ici elle se montre amoureuse et même comme aspirant à la maternité. Il a promis de se retirer sans un mot dès qu'elle aurait fini de parler ; or, au cours de la scène, l‟héroïne antique prend le pas sur la jeune fille affectueuse et sensuelle, et il l‟entend avec stupeur affirmer que ?jamais, jamais, elle ne pourra l'épouser?. À la fin, à l‟héroïne la

    jeune fille apparaît comme une étrangère à laquelle elle s‟adresse avec dureté : ?Voilà. C’est fini pour

    Hémon, Antigone?. Le bref dialogue entre Antigone et Ismène qui suit présente un intérêt dramatique

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    (puisqu‟il apporte la révélation du geste d‟Antigone qui, n'écoutant que sa voix intérieure, a déjà bravé l'ordre du roi et se propose même de retourner sur les lieux interdits pour terminer sa tâche) et un intérêt psychologique (par la mise en valeur de la tendresse d‟Ismène).

    Créon apprend, de la bouche d'un garde, que quelqu'un est allé sur la fosse. Anouilh suivit ici Ie modèle grec mais donna au garde une stupidité grossière et une veule médiocrité, et à Créon de l‟amertume.

    Le commentaire du Choeur porte sur l‟art dramatique (l‟opposition entre la fatalité à laquelle est soumise la tragédie et l‟espoir qui anime le drame) ; en fait, il porte sur Antigone.

    2. Le noeud : La scène entre Antigone et le garde met en relief la jeunesse et la fierté de l‟une contre la grossièreté et la stupidité de l‟autre. Peu de temps après, elle, qui est retournée en plein jour sur la fosse, entre, escortée. La scène entre Antigone et Ismène est la reprise de la scène du prologue de la pièce de Sophocle. Créon, stupéfait, tente dans un premier temps d'étouffer l'affaire. Mais Antigone ne l'entend pas de cette oreille : persuadée d'accomplir son devoir, elle affirme qu'elle recommencera. Recourant à un autre type d'argument, Créon tente de lui faire peur, puis essaie de calmer l'orgueilleuse en lui disant que ces rites sont absurdes, qu'ils ne signifient rien, qu‟elle se déshonore en se mêlant aux sordides histoires de ses frères. Il insiste sur la jeunesse (?la petite pelle de

    Polynice? à laquelle Antigone est fidèle et avec laquelle elle a recouvert son corps). Voilà qu‟elle s‟anime au souvenir de l‟intérêt fugitif que Polynice lui aurait montré. Mais, en lui racontant l‟enfance des jeunes gens pour en venir progressivement aux événements récents qui sont encore inconnus de leur soeur, il l‟atteint dans son amour (Polynice n‟était pas du tout un simple prétexte, comme le dit Créon). Mais, en fait, c'est pour elle-même que la jeune fille a décidé de mourir, au nom de sa propre liberté.

    Créon lui explique alors les rouages du gouvernement : l'acte de laisser pourrir un cadavre au soleil lui répugne, mais il faut un coupable, à la face de tous, pour que l'ordre soit rétabli. Il va même plus loin et révèle à la jeune fille une vérité bien laide : les corps des deux frères, aussi traîtres l'un que l'autre, étaient méconnaissables. Le moins abîmé a été choisi pour recevoir les honneurs. À une Antigone enfin ébranlée, apparemment vaincue, qui accepte de rentrer dans sa chambre, c‟est-à-dire de

    renoncer à son entreprise (ses deux ? ouis ?), Créon montre l‟absurdité de son attitude qui consiste à

    refuser la vie et dépeint son avenir : une vie tranquille, au côté d'Hémon. La tension dramatique entre les deux personnages a alors progressivement décru. Mais Créon, dans son soulagement d‟avoir réussi à la convaincre, en dit alors trop, évoque ce qu‟il y a de plus agaçant pour une adolescente : le rappel que son aîné a été jeune, lui aussi, et lâche imprudemment le mot ?bonheur?, qui donne à

    Antigone l‟occasion de se remonter, de redonner à la scène toute la tension qu‟elle avait perdue. Elle ne veut pas de ce bonheur égoïste et mensonger, fait d'habitudes, de compromis, de tiédeur, de médiocrité et d'usure. Elle hurle, comme une furie. Insulté, à bout de nerfs, Créon, vaincu, appelle ses gardes. Le sort en est jeté : Antigone a cherché la mort, elle l'aura. Leurs conceptions sont si opposées que ne pouvait s‟établir qu‟un dialogue de sourds. Dans cette scène, Anouilh est très

    proche de Sophocle mais néglige les références religieuses (ce qui rend absurde le geste d‟Antigone),

    montre des gardes stupides tandis que Créon est calme et doux.

    Arrive Ismème qui veut se joindre à Antigone qui la repousse avec orgueil, tout en se réjouissant de l‟effet d‟entraînement qu‟elle provoque.