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albee-edward

By Theresa Dixon,2014-06-24 16:19
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albee-edward

    André Durand présente

    Edward Franklin ALBEE

    (États-Unis)

    (1928-)

    Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres

    qui sont résumées et commentées

    (surtout ‘’Qui a peur de Virginia Woolf?’’).

    Bonne lecture !

Fils d’un metteur en scène de théâtre de boulevard, adopté, à l'âge de deux semaines, par M. Reed

    Albee, de New York, il écrivit, à l’âge de douze ans, une farce sexuelle.

    Adulte, il exerça de petits métiers avant d’écrire des feuilletons radiophoniques, puis sa première pièce qu’il passa d’abord parmi ses amis avant d’être jouée :

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    ‘’The zoo story’’

    (1958)

    Drame en un acte

    Un dimanche après-midi, assis sur un banc à Central Park, Peter, cadre bourgeois, père de famille et intellectuel, contre toute attente interrompt sa lecture pour écouter le sombre récit de Jerry, jeune bisexuel paumé, sans famille ni amis, perdu dans la jungle new-yorkaise, ravagé par la solitude, qui a visiblement besoin de parler de sa difficulté à vivre. Mais ses paroles sont un flot impossible à saisir. Il force finalement le bourgeois à participer à un acte de violence pour, à la fin, demeurer incompris, convaincu de la fatalité de son destin.

    Commentaire

     1

Selon Matthew Roudane, qui cita une interview de 1974 avec Albee dans son ‘’Understanding Edward

    Albee‟‟, il aurait trouvé l’idée de sa pièce alors qu’il travaillait pour ‘’Western Union’’ : ? Je livrais des

    télégrammes à des gens vivant dans des pensions de famille. Ils ont été les modèles pour Jerry. ? Il a

    prouvé qu’il avait l’instinct d’un dramaturge né.

    Cette pièce intimiste à deux personnages, dont l’un représente la marginalité et l’exclusion, l’autre l’Amérique bien-pensante et performante, est fondée sur ce conflit de personnalités. Combinant des éléments réalistes et des éléments absurdes, construite sur plusieurs niveaux, à travers un dialogue fascinant, elle explore ces terribles réalités urbaines : l’isolement, la solitude, l’indifférence, les

    différences de classes. Elle a été influencée par le théâtre de l’absurde et l’avant-garde européenne

    de l’époque.

    Elle a, d’ailleurs, d'abord été présentée en première mondiale le 28 septembre 1959 au ? Schiller Theatre Werkstatt ? à Berlin, où la critique fut élogieuse, avant d'être jouée au théâtre ? Provincetown Playhouse ? de New York (off-Broadway) à compter du 14 janvier 1960, Krapp's last tape (La dernière

    bande) de Samuel Beckett complétant le programme. Elle eut aussitôt un fort impact sur la critique comme sur le public : on y vit une ouverture sur une regénération du théâtre. Seul quelques critiques furent déconcertés par son aspect ? théâtre de l’absurde ?, se demandant que qu’Albee avait voulu

    dire. La pièce remporta le ‘’Village Voice Obie Award’’ de la meilleure pièce et eut 582 représentations.

    Elle continue à être la favorite des petites troupes de théâtre universitaires, à étonner et à affecter profondéments les auditoires.

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    Edward Albee a continué une dissection intelligente, cruelle et souvent vindicative de l’Amérique dans ses aspects raciaux et familiaux :

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    ‘’The death of Bessie Smith’’

    (1960)

    ‘’La mort de Bessie Smith‟‟

    Drame en un acte

    Commentaire

    La pièce fut montée à Berlin au Théâtre Schlosspark, le 21 avril 1960, puis présentée à New York, off-Broadway, peu de temps après.

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    ‘’The sandbox’’

    (1960)

    Drame en un acte

    Commentaire

La première eut lieu au ‘’Jazz Gallery‟‟ à Greenwich Village, le 15 avril 1960.

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    ‘’The American dream’’

    (1961)

     2

    ‘’Le rêve de l‟Amérique‟‟

    Drame

    Commentaire

La pièce fut créée au Théâtre York, le 25 janvier 1961.

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    ‘’Who’s afraid of Virginia Woolf?’’

    (1962)

    ‘’Qui a peur de Virginia Woolf?‟‟

    Drame

    Dans le milieu coincé d’une respectable université de la côte Est, deux couples sont réunis au cours d’une soirée où l’alcool coule à flots et où tous les coups sont permis entre les quadragénaires Martha, fille du président de l’institution, et George qui sont à l’avant-scène, se déchirant verbalement et

    vulgairement, rivalisant d’audace, d’impudeur et de méchanceté, tandis que l’autre couple, formé de la naïve et pieuse Honey et de son mari niais et fade, n’est que le spectateur impuissant de cette terrible

    descente aux enfers. Dans le conflit entre Martha et George, le moment crucial est atteint quand il est question de l’enfant qu’ils auraient eu, de la destruction d’un rêve.

    Commentaire

    On a pu dire que c’est le titre de la pièce qui, plus que son œuvre, rendit Virginia Woolf vraiment célèbre !

    Cette pièce triste, vibrante d’une urgence dramatique, qui a la puissance d’une tragédie grecque, qui

    reprend le sujet de ‘‟La danse de mort‟‟ de Strindberg, est l’affrontement de deux personnages qui

    sont des démons enragés, sinon des créatures immondes. Mais on peut sympathiser avec eux, car, dans leur colère et leur terreur, ils sont pitoyables autant que corrosifs. Albee semble moins intéressé par leur histoire véritable que par la façon dont ils cachent et protègent leur réalité : leur conflit est aussi une sorte de jeu, aux règles strictes, et ce qu’ils révèlent de chacun d’eux peut ne pas être vrai.

    Ils se livrent à de malicieuses humiliations mais révèlent aussi leur amour, leur tendresse et leur compassion au milieu de cette amertume. Ils échangent leurs identités comme les reptiles changent de peau, cette comédie de la dissimulation rappelant Pirandello et Genet. Ils ont appris ce que peut et ce que ne peut pas le langage, comprennent que son efficacité tient dans la maîtrise d’eux-mêmes

    et la manipulation de l’autre.

    Pour Carson Mc Cullers, ?L’enfant dans “Qui a peur de Virginia Woolf?” est simplement un truc”,

    comme le sont le canard sauvage, la cerisaie, ce tramway au nom spécial, même le vieil ami insaisissable qu’est Godot. Mais la pièce d’Albee ne porte pas sur l’enfant, comme „‟En attendant

    Godot” ne porte pas sur Godot mais sur son attente, sur les gens qui ont à le créer comme une balle qu’on se renvoie ou comme une béquille pour leurs propres insuffisances et échecs, et ont alors,

    libres par rapport à lui, à trouver leur propre chemin, si toutefois il y a un chemin. Si la vérité et l’illusion ne sont pas exactement des thèmes originaux, pas plus qu’ils ne l’étaient pour O’Neill, la question n’est pas quoi? mais comment? et comment spécifiquement l’écrivain montre l’immédiateté

    de la vie humaine. La réalité d’Albee est basée sur une simplicité classique, un sentiment contemporain sans égal dans notre théâtre, une économie musicale, en dépit de sa longueur, et une habileté à tenir et à secouer son auditoire.?

    Pour d’autres, le personnage absent réellement important n’est pas l’enfant mais le père de Martha, le président du collège, car elle l’idolâtre et lui compare son mari, qui doit tenir compte de sa présence

    dans le lit et hors du lit. Plus que la nécessité de l’illusion narcotique au sujet du fils, ce qui domine la pièce, c’est la conscience de l’attachement névrotique de Martha à son ? Daddy ?, d’où ses

     3

    vitupérations et sa violence, les infidélités par lesquelles elle se punit elle-même. Cette conscience plus forte que celle que l’esprit humain est capable de supporter. Fondamentalement, Albee a

    cristallisé le désespoir de ces êtres aux coeurs brisés mais diaboliquement aimant, qui sont capables de créer une complexe mythologie plutôt que de faire face à la vraie situation comme la société qu’ils représentent et dont il pense qu’elle doit abandonner sa foi aveugle dans ces abstractions : le ? rêve

    américain ?, la religion et la science.

    Et c’est aussi la puissance de ?Daddy? qui empêche le couple des visiteurs de s’en aller comme ils l’auraient fait de n’importe quelle autre maison.

    La pièce est une amère, lancinante, lamentation sur l’incapacité de l’être humain à arranger sa vie

    pour réfréner ses compulsions d’auto-destruction. Son message est terrible : le monde est laid et

    désespérant, la vie n’est rien, et nous devons avoir le courage d’envisager notre vide sans peur.

    Cependant, bien que la vision d’Albee soit sombre et sardonique, il n’est jamais solennel, et le déroulement est ponctué de moments comiques, le rire étant projeté avec une sauvage ironie, ses personnages étant aussi sauvagement et humainement hilarants, le dialogue, trempé dans l’acide,

    laissant surnager des vagues de ridicule. Albee a produit un texte hautement littéraire qui est une distillation du discours américain commun. Il maîtrise un style suprêmement allusif qui tient constamment l’auditoire en haleine.

    Cette pièce, qui est généralement considérée comme la meilleure d’Albee, dont la force d’émotion est comparable à celle qu’apportait ‘’Long day‟s journey into night‟‟ d’Eugene O’Neill, a peut-être été la

    dernière pièce sérieuse à se glisser dans le système commercial qui régit le théâtre new-yorkais depuis deux siècles et à triompher sur une scène de Broadway. Mise en scène par Alan Schneider, elle a été créée en octobre 1962, au Théâtre Billy Rose, et resta à l'affiche quinze mois. Elle remporta le prix des ‘’New York drama critics‟‟ pour la meilleure oeuvre dramatique de la saison 1962-63 et

    obtint cinq prix "Tony".

    Elle a été adaptée au cinéma par Mike Nichols avec Elizabeth Taylor (qui fut couronnée d’un Oscar) et Richard Burton.

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    ‘’The ballad of the sad café’’

    (1963)

    ‘’La ballade du triste café‟‟

    Drame

    Commentaire

    La pièce est l’adaptation du recueil de nouvelles de Carson McCullers qui a le même titre. Elle fut créée le 30 octobre 1963, mise en scène par Alan Schneider au Théâtre Martin Beck. Cependant, elle ne connut pas le succès des autres pièces d'Albee et ne tint l'affiche que quelques mois. _________________________________________________________________________________

    ‘’Tiny Alice’’

    (1965)

    Drame

    Commentaire

    La pièce débuta au Théâtre Billy Rose, mais provoqua une telle controverse qu'Edward Albee convoqua une conférence de presse pour en expliquer le sens. Cependant, elle ne mit point un terme aux critiques, et la pièce fut retirée de l'affiche quelque temps après sa création. _________________________________________________________________________________

     4

    ‘’Malcolm’’

    (1966)

    Drame

    Commentaire

La pièce est l’adaptation du roman de James Purdy. Elle eut une vie encore plus courte que les

    pièces précédentes dans sa première présentation à New York, au Théâtre Shubert, le 11 janvier

    1966.

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    ‘’A delicate balance’’

    (1966)

    ‘’Délicate balance‟‟

    Drame

    Commentaire

La pièce fut créée le 22 septembre 1966 au Théâtre Martin Beck. La critique fut excellente, elle obtint

    le prix Pulitzer, et certains la considèrent comme la meilleure pièce d'Albee.

    Elle fut plus tard reprise à Paris au Théâtre de France, le 26 octobre 1967, dans une mise en scène

    de Jean-Louis Barrault.

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    ‘’Everything in the garden’’

    (1967)

    Drame

    Commentaire

La pièce est l’adaptation de la pièce de Giles Cooper.

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    ‘’Box and quotations from chairman Mao Tse-Tung’’

    (1968)

    Drame en un acte

    Commentaire

    La pièce fut présentée en 1968 à New-York. _________________________________________________________________________________

    ‘’All over’’

    (1973)

    Drame

     5

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    ‘’Seascape’’

    (1975)

    Drame

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    ’Lorca play’’

    (1993)

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    ’Three tall women’’

    (1994)

    „‟Trois femmes grandes‟‟

    Drame en deux actes

    Au bout de sa vie, une femme de quatre-vingt-douze ans fait le bilan alors qu'elle est confinée, vu son état de santé, dans une chambre bourgeoise avec pour seuls interlocuteurs sa dame de compagnie de cinquante-deux ans et une jeune avocate de vingt-six ans. Si elle a toujours été dans une position de pouvoir où il importait de ne jamais troubler les apparences, elle ressent maintenant, devant l'inévitable, le besoin de se raconter, d’instruire les autres sur ce qui les attend. Elle se rappelle les choix, les transformations, les tromperies, les ennuis, les échecs et l’inévitable déclin. Au deuxième

    acte, comme si les masques tombaient, on se retrouve avec l'histoire d'une même femme à trois moments de sa vie. Et tels des démons intérieurs au bord de la bataille, les deux plus âgées se lient en une torsade d'amers regrets pour anéantir les rêves de la plus jeune, pour brouiller ses espoirs avec le récit d'une dure réalité.

    Commentaire

    Le texte d'Edward Albee, avec son rythme et ses tensions, ses moments chauds, tendres, et avec les passages atonaux où les voix se chevauchent dans la discorde, le malentendu, la peine et la peur, ressemble à une partition musicale. Le procédé qu’il a utilisé, de l’alternance de différents temps,

    rappelle évidemment celui exploité à quelques reprises par Beckett, comme l'ont remarqué les critiques lors de la création à Vienne en 1991. Au Québec, Michel Tremblay a aussi déjà exploré cette voie avec ‘’Albertine, en cinq temps‟‟.

    Ce voyage d’introspection, le seul de ses textes qui soit entièrement consacré à des femmes et de la féminité, permit à Albee de tracer avec un humour sarcastique un portrait rude et sans pitié. Son beau personnage rassemble dans l'aveu le plaisir de dévoiler, la honte et le désir d'être pardonné. Avec cette pièce, Edward Albee remporta en 1994 son troisième prix Pulitzer Prize, le ‘’New York

    drama critics circle award’’, le ‘’Outer critics circle award’’ et son premier succès commercial après

    plus de dix ans.

    À Montréal, la pièce a été jouée par Béatrice Picard, Marie Cantin et Marie-Claude Sabourin. La réussite de mise en scène tint surtout au mouvement qu'on sut rendre, comme s'il y avait un métronome marquant un rythme infaillible et provoquant un effet de pendule nous entraînant d'une époque à l'autre.

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    ’Fragments : a concerto grosso’’

    (1995)

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     6

    ‘’The goat or Who is Sylvia?’’

    (2001)

    „‟La chèvre ou Qui est Sylvia?’’

    Drame

     Martin, architecte fortuné au sommet de sa carrière, reçoit un prix Pritsker, conclut un contrat de vingt-sept milliards de dollars pour la conception d’une ville idéale, fête ses cinquante ans Il compte

    vingt-deux ans de bonheur avec son épouse, Stevie, aucun des deux n’ayant ressenti le besoin de

    commettre l’adultère. Rien ne peut troubler cette harmonie familiale, pas même l’homosexualité du fils,

    Billy. Politiquement, socialement, sympathiquement, ils sont donc insoupçonnables. Pourtant, quelque chose tourmente Martin, une rencontre, un coup de foudre, un amour aussi profond et consommé que celui qu’il éprouve pour sa femme. Le portrait qu'il fait de sa nouvelle maîtresse est

    intense. On sent qu'il aime sa nouvelle conquête profondément, presque autant que sa femme chérie. On se sent même emporté dans la description qu'il en fait. Elle est douce; elle a de beaux grands yeux pleins de tendresse; elle est compréhensive. Bref, tout pour nous laisser imaginer la plus magnifique des créatures. Et alors qu'il sort une photo de sa bien-aimée de son portefeuille, on comprend tout le tragique de la situation. Oui, on ne parle pas ici d'une simple femme, on parle ici d'une chèvre, de ? la chèvre nommée Sylvia ?.

    Il confie ce lourd secret à son meilleur ami tout aussi insoupçonnable que lui mais qui, scandalisé, s’empresse de le révéler à Stevie. Elle rit, se rappelle qu’elle doit passer à l’épicerie en revenant de

    son rendez-vous chez la coiffeuse. Mais il reste que Martin a réellement une aventure avec une chèvre, pas comme quelqu’un qui est spécialement attaché à son chien ou à son chat, mais une vraie

    liaison avec tout ce que cela implique. Stevie dont le complet désarroi est compréhensible doit admettre qu’il est profondément engagé avec Sylvia. Il essaie de s’expliquer et elle essaie de le

    comprendre. Et il reste qu’il faut s’occuper de Sylvia, ce qui est fait dans la scène finale qui fait rire et pleurer le spectateur ou lui donne envie de quitter la salle.

    Commentaire

Dans cette outrageuse pièce, qui a d’abord l'apparence d'une pièce ordinaire, similaire, de prime

    abord, aux œuvres d'un Tennessee Williams ou d'un Eugene O'Neill, une catastrophe survient dans

    un univers où il n'est pas censé y en avoir. Soudain, se commet un geste, une erreur de jugement, un dérapage surprenant, où tout bascule, où la moitié de la salle rit aux éclats, tandis que l'autre moitié est totalement choquée, abasourdie. Comme dans les tragédies grecques, à partir de ce moment de chaos, on ne pourra plus revenir en arrière et il faudra assumer les conséquences. Les quatre personnages ont des réactions très justes : l'ami a raison de trahir, la femme a raison de se révolter, le fils aussi ; Martin, le déviant sexuel, se bat seul. Stevie, la femme trompée, est admirable et on sent bien tout son désespoir et son incompréhension envers ce mari qu'elle aime tant. Elle parvient courageusement à nous toucher, que ce soit par sa colère (que toutes les femmes reconnaîtront) ou par sa confusion face à l'horreur. La montée psychologique reste rigoureuse, et, l’auteur explorant les

    glissements formels, passant de l'anodin à l'inconcevable et de la farce au drame, on assiste à la chute d'un couple qui semblait à l'abri de tout ça, au dérapage d'une famille conventionnelle qui ressemble à celle de nos voisins, de nos amis, à la nôtre. Bref, à laquelle tout couple bourgeois peut s'identifier. D'où le malaise grandissant dans la salle.

    Il reste que l’histoire est invraisemblable : Albee veut nous faire croire que le désir d'un être humain

    pour un animal peut être non seulement sexuel, mais bien amoureux, engageant toute l’âme. Si on ne

    peut l’admettre, la pièce, plutôt qu’une tragédie, n’est plus qu’une comédie grinçante, relevant du

    théâtre de l’absurde. On a beau prêter à un auteur toutes les intentions du monde, trouver un deuxième ou un troisième degrés à son texte, reste qu'il faut que le premier degré demeure inspirant. Toutefois, Edward Albee a indiqué qu’il faut prendre tout ça très au sérieux, que ? la chèvre est une

    vraie chèvre ?, qu’il n’y a pas de métaphore. Ce qu’ils se disent les personnages est extrêmement

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    chargé : ils ont fait des choix moraux et sont précipités dans la complexité. La pièce, en présentant une situation qui pourrait facilement devenir ridicule, est une petite bombe, bien cachée, pernicieuse. Elle ne parle pas que de zoophilie. Celle-ci n'en est que le prétexte. Albee a trouvé l’artifice pour

    mesurer le seuil de tolérance du spectateur que le propos dérangeant de la pièce ne peut laisser de marbre.

    Mais le débat n’a pas lieu dans la pièce. Dans une vraie tragédie, il y aurait une vraie dialectique, une

    vraie question éthique. Ici, il n’y a pas de contradicteurs ou de tourments intérieurs, seulement un

    mariage explosé et une biquette embrochée.

    Le débat ainsi provoqué va se dérouler après la représentation. Il ne s'agit plus de la capacité de l'être humain à réfréner ses désirs, mais bien de la détermination des désirs acceptables, qu'ils soient assouvis ou non. Le trouble de Martin remet en question notre rapport à la moralité. Dans une société qui se dit très ouverte, on découvre vite nos limites collectives au chapitre des tentations. Le chantage intellectuel est puissant, et Edward Albee, qui est un radical, qui l'a toujours été (mais il paraît incroyable qu’il ait écrit une pièce pareille à l’âge de soixante-quinze ans), parle de la tolérance,

    mais dans sa forme la plus exigeante. Celle qui fait en sorte que l'on est obligé de suspendre son jugement et d'avoir de l'empathie pour la pauvre humanité. La pièce prouve qu’il existe encore des

    tabous, que la frontière entre le bien et le mal est quasi impossible à tracer. C'est de l'infinie complexité de l'aventure humaine qu'on parle.

    Cette pièce déroutante a remporté le prix de la meilleure pièce de l'année aux ‘’Tony awards’’ 2002.

    À Paris, la pièce a été mise en scène au Théâtre de la Madeleine par Frédéric Bélier-Garcia, avec Daniel Martin, André Dussollier, Nicole Garcia et Xavier Boiffier.

    À Montréal, elle a été mise en scène au Théâtre du Rideau Vert par Daniel Roussel, avec Guy Nadon, Linda Sorgini, Raymond Legault et Frédéric Bélanger.

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L’oeuvre d’Albee est une des plus importantes aux États-Unis par le nombre de pièces (une trentaine),

    par sa qualité d’écriture comme par le virage qu’elle marque avec la tradition. Il s’est toujours tenu en marge d’un théâtre commercial ou de divertissement. Les personnages qu’il présente sont

    démasqués et dénués de bons sentiments ; ils éclatent sous la mesquinerie et l’hypocrisie des institutions et des conventions. De plus en plus abstraites et métaphysiques, ses pièces se rangent dans le théâtre de l’absurde et traduisent une protestation contre les pouvoirs établis. Provocateur, proche de Jarry, Brecht, Beckett, Ionesco et Pinter, il excelle dans le thème de la confusion entre la réalité et l’illusion : ? Je ne m‟intéresse pas aux problèmes qu‟on peut dénouer au troisième acte mais à la question : Quelle quantité de réalité peut supporter le public? ?

    André Durand

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