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SYNDICALISMEdoc - SYNDICALISME DE COMBAT ET PARTI REVOLUTIONNAIRE

By Kimberly Miller,2014-12-13 13:00
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SYNDICALISMEdoc - SYNDICALISME DE COMBAT ET PARTI REVOLUTIONNAIRE

    SYNDICALISME DE COMBAT ET PARTI REVOLUTIONNAIRE

    ; Par André Henry

    Préface

    Le petit livre que voici constitue un témoignage exceptionnel à un double titre. Un dirigeant ouvrier sorti du rang à force de militantisme et d'intelligence rend compte des combats auxquels il a participé. Ceux-ci ont permis aux travailleurs du verre de Charleroi de remporter une des rares victoires de la classe ouvrière wallonne, belge et européenne devant l'offensive systématique contre l'emploi déclenchée au cours des dernières années par le patronat (dans ce cas précis: la multinationale B.S.N.). Il explique les conditions de cette victoire: unité ouvrière conquise grâce au un respect jaloux de la démocratie ouvrière et syndicale; syndicalisme de combat s'opposant aux pratiques de collaboration de classe; constitution progressive d'un fort courant de gauche syndicale, permettant d'animer l'auto-organisation de la classe ouvrière.

    Ce même dirigeant ouvrier généralise son expérience et dégage de ces combats quelques règles valables pour la lutte ouvrière dans son ensemble, dans tous les pays capitalistes industrialisés d'aujourd'hui. Il explique les obstacles que la bureaucratie syndicale place sur la route des syndicalistes de combat, ainsi que les origines de cette bureaucratie. Il souligne la nécessité pour les travailleurs d'avant-garde, et les révolutionnaires en particulier, de combattre pour le renforcement et non pour l'affaiblissement de l'organisation syndicale (ce qu'il a d'ailleurs réussi avec éclat dans son entreprise, qui est maintenant syndiquée à 100%). Il met en lumière les rapports réciproques entre l'action syndicale et l'action politique dans le long combat pour l'émancipation de la classe ouvrière. Il justifie de même l'action réciproque des comités de grève et des délégations syndicales d'une part, celle du syndicat (et de la gauche syndicale) et du parti révolutionnaire d'autre part.

    Petit-à-petit, et presque sans que le lecteur s'en aperçoive, c'est toute une stratégie socialiste-révolutionnaire, fondée sur les revendications transitoires, sur l'auto-organisation de la classe ouvrière, sur la grève générale débouchant sur la dualité du pouvoir, sur le socialisme auto-gestionnaire fondé sur les conseils ouvriers, qui est développée.

    Tout cela est écrit dans un style clair et simple, sans grands mots ni phrases enflées, accessible au militant syndical moyen. C'est son sens de classe qui explique l'extraordinaire portée pédagogique de ce livre. Ce que notre camarade André Henry expose, c'est l'essence même de la conscience de classe des travailleurs: refuser tout ce qui divise, fragmente, morcelle, désoriente, démobilise les travailleurs, tout ce qui les maintient passifs, apathiques, dépendants d'autrui; stimuler tout ce qui mène à leur unité, à leur cohésion, à leur mobilisation, à une plus grande lucidité politique, à la confiance majeure en leurs propres forces.

    On pourrait lire en filigrane de chaque page de ce livre la vieille devise du mouvement ouvrier, qui conserve aujourd'hui plus d'actualité et plus de vérité que jamais: l'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes. Ajoutons-y deux commentaires lapidaires: le socialisme sera l'oeuvre de la masse des travailleurs ou il ne sera pas; la civilisation sera sauvée par l'émancipation des travailleurs fondée sur la solidarité universelle ou elle sera détruite par le Capital, son égoïsme et la concurrence aveugles, son irrationalité croissante et son inhumanité.

    Ce livre qui honore la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs et la IVe Internationale devra être diffusé dans toutes les entreprises, dans toutes les organisations syndicales. Il mérite d'être lu et médité par tous les militants de la FGTB et de la CSC, par tous les socialistes, communistes et révolutionnaires qui cherchent la voie vers l'émancipation du Travail et vers le socialisme dans notre pays.

    Que chacun qui le lit comprenne bien que la théorie qu'il expose car c'est un livre théorique au sens le plus profond du terme; il n'est pas issu de spéculations d'intellectuels, mais est formulée par un militant ouvrier éminemment pratique, dont l'action a contribué à des conquêtes réelles pour tout un secteur de notre classe ouvrière.

    Cette théorie-là est un produit pur de l'expérience et de la vie. C'est ce qui fait toute sa valeur. C'est ce qui lui assure un avenir certain.

    Ernest Mandel

    Avant-propos

    Ce petit ouvrage n'a pas la prétention d'analyser tous les aspects de l'action syndicale et politique du monde du Travail. Il ne traite que des points essentiels à la création d'un syndicalisme de combat et démocratique axé sur

    l'auto-organisation des luttes par les travailleurs. Il n'aborde que brièvement la question du Parti révolutionnaire, instrument indispensable au renversement du capitalisme.

    Notre préoccupation principale est d'aider les syndicalistes d'avant-garde à résoudre deux problèmes centraux auxquels ils sont quotidiennement confrontés:

    ; quelle position adopter vis-à-vis des organisations syndicales et de la bureaucratie qui les contrôle?

    ; comment organiser les travailleurs dans la lutte de tous les jours contre l'exploitation capitaliste pour les

    amener à adopter une stratégie révolutionnaire débouchant sur la construction du socialisme?

    Car l'idée centrale que les militants d'avant-garde doivent garder en permanence à l'esprit est que la crise capitaliste met plus que jamais à l'ordre du jour la construction de l'autogestion socialiste. Elle exige du mouvement ouvrier, s'il veut sortir des ornières du réformisme, qu'il relance la lutte pour des revendications transitoires, remettant en cause la logique même de l'exploitation capitaliste. Parmi celles-ci, le contrôle ouvrier et les nationalisations sans indemnités ni rachat sont des objectifs absolument irremplaçables. Il faut les lier à des formes de lutte efficaces qui préparent les travailleurs à prendre en mains leur propre destinée et celle de la société, qui préparent le pouvoir économique des conseils ouvriers.

    Le syndicalisme de combat qui est seul à même de tracer cette voie dépend avant tout de la conscience de l'avant-garde ouvrière et de la détermination qu'elle met, dans les combats quotidiens, à unifier les luttes des travailleurs. C'est pourquoi cette brochure consacre une large place à l'expérience concrète des combats ouvriers.

    Il paraîtra peut-être douteux à certains que cette brochure ait été rédigée par un travailleur manuel n'ayant jamais dépassé le stade de l'enseignement primaire. Si j'aborde cette question ici, c'est uniquement parce qu'elle présente en elle-même un certain intérêt politique. C'est la société bourgeoise qui est responsable de cet état de fait; et il est certain que l'auteur n'a pas appris sur les bancs de l'école bourgeoise ce qu'il a rassemblé dans cet ouvrage. Ma formation politique je la dois en premier lieu à mon père, ancien militant trotskiste, qui m'a permis de progresser rapidement dans la bonne voie, ainsi qu'à mon adhésion à la Quatrième Internationale et à sa section belge, la LRT.

    Ce dernier point n'est pas sans importance: tout parti qui se déclare révolutionnaire n'est pas pour autant capable de fournir à un ouvrier une formation politique marxiste révolutionnaire. Il faut pour cela un parti où règne la démocratie la plus large, où le sectarisme est éliminé, un parti qui s'appuie sur l'expérience historique du mouvement ouvrier international et est capable d'en tirer les leçons sans dogmatisme. C'est tout cela que l'auteur de cette brochure a trouvé en s'affiliant à la Quatrième Internationale.

    Je terminerai cet avant-propos en remerciant le camarade Alain Tondeur pour la collaboration précieuse qu'il m'a apportée dans la rédaction de cet ouvrage. C'est une preuve de plus que l'harmonisation entre travailleurs manuels et intellectuels n'est pas un vain mot mais une réalité concrète de l'organisation révolutionnaire.

    André Henry

    Gilly, le 27 avril 1977

    I. Les difficultés rencontrées par l'avant-garde syndicale

    Depuis des décennies, la politique réformiste des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier trahit les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière. Pour ouvrir une brèche dans l'édifice capitaliste et marcher sur la voie du socialisme, l'avant-garde ouvrière consciente et révolutionnaire doit sortir le mouvement ouvrier des sentiers battus du réformisme. Pour cela, il est indispensable qu'elle se structure et coordonne son action dans un esprit d'unité, avant tout dans la pratique syndicale de tous les jours. En effet, les organisations syndicales regroupent plus de 70% des travailleurs de notre pays. Elles sont les seules à pouvoir mobiliser des dizaines de milliers de travailleurs. La manifestation de la FGTB du 13 mars 1976 avec ses 100.000 participants, est là pour le confirmer. Ce sont aussi les seules organisations du mouvement ouvrier où luttent au coude à coude tous les travailleurs, quelle que soit leur appartenance politique, et où se retrouvent les militants les plus conscients du mouvement ouvrier. Malheureusement, l'avant-garde ouvrière et syndicale qui est seule à même de briser le train-train réformiste n'a pas réussi encore à travailler de façon coordonnée.

    Pourquoi cet état de fait incontestable? Il y a évidemment plusieurs raisons dont les principales sont:

    1. un manque de démocratie dans les organisations syndicales elles-mêmes;

    2. le cloisonnement des centrales professionnelles et le manque de contacts, au sein d'un secteur, entre les

    militants des différentes régions;

    3. un manque de compréhension de la part de l'avant-garde de la nature réelle de la bureaucratie syndicale,

    qui entraîne un manque de perspectives politiques sur la manière de la contrer;

    4. les divergences politiques au sein de l'avant-garde;

    5. l'incompréhension ou la fausse conception du travail de gauche syndicale dans certaines organisations

    politiques de l'avant-garde (surtout les groupes maoïstes).

    La non-cohésion de l'avant-garde syndicale n'a pas seulement comme effet d'empêcher le changement des rapports de force entre la base et le sommet. Elle explique aussi que l'avant-garde ouvrière ait si difficile à tirer les leçons des expériences, victoires, défaites, de ces dernières années. En l'absence d'une structuration, chacun fait dans sa propre entreprise son analyse particulière, et les sectaires qui croient être les seuls à avoir la ? juste ligne ? embrouillent tout en traitant tout le monde de traître et de capitulard... Pourtant les travailleurs ont démontré à maintes reprises qu'ils n'ont pas besoin d'individus jouant les grands penseurs aux phrases pompeuses, encore moins de sectaires. Ils s'en détournent et demandent des militants honnêtes, sérieux, sachant prendre leurs responsabilités et les conduire vers de véritables victoires.

    Beaucoup de militants, délégués, voire même permanents, veulent se battre aujourd'hui pour un syndicalisme de combat. Mais le poids énorme des appareils syndicaux ainsi que le rôle de frein qu'ils jouent dans les luttes font reculer ou hésiter beaucoup de travailleurs. D'autre part, la dispersion de l'avant-garde est elle-même un facteur de découragement. C'est une raison supplémentaire pour structurer au plus vite la gauche syndicale, en commençant par l'échange d'expériences vécues, et en s'organisant sur un minimum de revendications. Il est de plus en plus urgent de démontrer dans la pratique ce que doit être le syndicalisme de combat et démocratique et sa supériorité sur la concertation et la collaboration de classe.

    II. La bureaucratie syndicale

    Toutes les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier sont bureaucratisées, aussi bien les partis politiques que les organisations syndicales. Et la bureaucratie qu'on y rencontre est analogue à celle qui est au pouvoir dans les États ouvriers dégénérés, que ce soit la Chine ou les Pays de l'Est. Tous les appareils bureaucratiques ont une caractéristique commune, qui peut servir de définition: ils ne donneront jamais l'initiative organisationnelle à la classe ouvrière et s'opposeront toujours à une véritable démocratie s'exerçant à tous les niveaux. La raison en est que la bureaucratie est une caste privilégiée, qui historiquement dès sa naissance, a usurpé les droits et le pouvoir de l'ensemble des travailleurs qu'elle prétend représenter. Ces privilèges, la bureaucratie les étendit progressivement au cours du développement des organisations ouvrières. En même temps elle se créait un nouveau mode de vie, supérieur à celui de la moyenne de ses affiliés, et proche du mode de vie petit-bourgeois. En même temps, elle mettait au point ses propres méthodes de travail et de lutte au sein même de l'organisation, afin de lui permettre de maintenir et de développer ces privilèges.

    La bureaucratie est donc une couche sociale, issue de la classe ouvrière et rattachée à celle-ci par mille liens. Sa situation de couche privilégiée, tirant des avantages de son rôle de représentant des travailleurs au sein du système capitaliste lui-même, explique que la bureaucratie ait intérêt au maintient du régime dans lequel elle vit. C'est pourquoi elle veille jalousement à ce que le programme revendicatif de l'organisation qu'elle représente ne mette jamais en cause les fondements du système capitaliste et de l'économie de profit. Sa ligne politique sera plutôt faite de réformes destinées à modérer les excès du système, sans viser à le détruire. Ainsi donc, la bureaucratie est une base du réformisme; on n'a jamais vu dans l'histoire du mouvement ouvrier d'organisation réformiste subsistant sans bureaucratie. Et ceci pour une raison bien simple, à savoir que la démocratie prolétarienne est par essence même révolutionnaire. Il n'est donc pas exagéré de dire que la bureaucratie, qu'elle naisse d'une organisation ou d'un État ouvrier, est un frein à l'émancipation de la classe ouvrière et vit au détriment des intérêts fondamentaux de celle-ci.

    C'est donc bien sur deux fronts que doivent combattre les syndicalistes de combat: contre le capitalisme et contre la bureaucratie. Mais ceci ne veut pas dire que ces deux adversaires se trouvent sur le même pied, comme le prétendent les ultra-gauches qui dénoncent sans cesse les ?agents de la bourgeoisie dans la classe ouvrière ? et vont jusqu'à traiter les bureaucrates réformistes de ?social-fascistes?. Il faut à ce sujet faire plusieurs remarques. La première est que le bureaucratie fait partie du mouvement ouvrier; la preuve en est qu'elle est également réprimée lorsque tout le mouvement ouvrier est écrasé, c'est-à-dire en cas de victoire du fascisme.

    La seconde est que cette bureaucratie réformiste est aujourd'hui hégémonique dans le mouvement ouvrier, dont elle a la direction. Et les travailleurs ne sont pas prêts à renier une direction simplement parce qu'on leur explique qu'elle ne défend par leurs intérêts véritables: il leur faut une direction de rechange crédible, d'autant plus que la politique réformiste correspond à un premier niveau de prise de conscience chez les travailleurs, qui n'acquièrent par directement des positions révolutionnaires.

    La troisième est que la bureaucratie, et notamment la bureaucratie syndicale, n'est pas politiquement homogène. L'expérience montre que tout permanent syndical n'est pas forcément un bureaucrate. D'autre part il existe au sein de la bureaucratie syndicale différentes lignes politiques et méthodes d'action. C'est ainsi qu'on a connu des phénomènes aussi différents que la bureaucratie renardiste et le reste de l'appareil de la FGTB, ou le SETCa et la Centrale des Métallurgistes, ou encore cette dernière et l'UBOT. Il en est de même de la CSC, où les fédérations wallonnes et flamandes ont des positions forts différentes, tandis que la CSC du Brabant wallon se trouve encore beaucoup plus à gauche que les autres régionales wallonnes, etc...

    Donc le militant qui travaille dans l'esprit de constitution d'un syndicalisme de combat devra toujours partir des intérêts objectifs des travailleurs, et non de grands principes et dénonciations verbales. Il devra mettre en avant les formes organisationnelles les plus adéquates pour la lutte, c'est-à-dire les organes de démocratie ouvrière, qui sont aussi le cadre unitaire dans lequel la masse des travailleurs peut, sur base d'une expérience concrète, juger les différents courants politiques du mouvement ouvrier. Dans ces conditions, les travailleurs ne seront pas démunis au moment où le choix entre deux lignes d'action s'offrent à eux, parce qu'ils ont une alternative à la politique bureaucratique. Dans cette politique, le militant combatif doit savoir tenir compte des différenciations au sein des appareils bureaucratiques selon les régions, ou les sections professionnelles pour faire percer une ligne de gauche. C'est pourquoi la création d'une gauche syndicale ne peut se faire sur base d'un programme établi unilatéralement, du moins en dehors des revendications immédiates: la constitution d'une gauche syndicale est au moins autant un problème tactique qu'une question programmatique.

    III. Comment doit agit un syndicaliste de combat?

    Malgré le poids étouffant de l'appareil bureaucratique, les militants d'avant-garde ou les militants révolutionnaire commettraient une lourde erreur en quittant l'organisation syndicale sous prétexte qu'elle paralyse l'action directe, voire la sabote. Leur première tâche est au contraire de s'accrocher dans l'organisation syndicale, quelles que soient les difficultés, et de tout faire pour la renforcer. Ils doivent s'y montrer les meilleurs militants, tout en travaillant à changer les rapports de force entre la base et la bureaucratie. Le but des syndicalistes de combat doit être de nettoyer l'organisation syndicale de la gangrène bureaucratique, en y introduisant sans relâche la démocratie ouvrière la plus large, à partir des entreprises.

    Les militants combatifs, et spécialement les révolutionnaires, doivent comprendre qu'en intégrant l'organisation syndicale il leur faut avant tout faire leur preuve en tant que syndicalistes. Pour cela, tout sectarisme, tout ultra-gauchisme, même vis-à-vis de la bureaucratie syndicale doit être banni. Les travailleurs ont soif de démocratie et d'unité, et ils se détourneront de ceux qui répandent dans l'organisation syndicale les insultes et les procédés malhonnêtes. La lutte entre un bureaucrate malhonnête et un militant combatif se terminera toujours à l'avantage du premier si le second ne montre pas qu'il est le plus ferme partisan de l'unité et de la démocratie dans les rangs ouvriers. Ceci est malheureusement souvent incompris, non seulement par les organisations maoïstes sectaires et manipulatrices (AMADA-TPO, UCMLB, PCMLB,...) mais aussi chez certains militants de base de l'avant-garde ouvrière, qui ne comprennent pas la tactique syndicale.

    Il y a une autre raison en faveur de ce comportement, qu'il sera plus facile de comprendre à partir d'un exemple. Si demain un permanent syndical, même droitier, était attaqué et conduit au tribunal par la bourgeoisie, ne serait-il pas du devoir des militants syndicaux, et surtout de ceux qui ont opté pour un syndicalisme de combat, de se battre pour sa défense? C'est évidemment impossible si pendant des années on a couvert d'insultes le permanent en question. Or les syndicalistes combatifs devront être les meilleurs défenseurs de ce camarade, et ce pour plusieurs raisons;

    1. aucun syndicaliste ne peut tolérer que la bourgeoisie s'immisce dans les affaires du monde du travail, et

    prenne des sanctions contre les militants de ses organisations.

    2. une telle attaque serait à considérer comme une offensive contre l'ensemble des organisations ouvrières,

    et contre l'ensemble du mouvement ouvrier.

    3. Le mouvement ouvrier règle lui-même ses problèmes internes; la critique des actions entreprises par les

    militants ne regarde personne en dehors du mouvement ouvrier et doit être réglée par un débat

    démocratique au sein des organisations ouvrières.

    Les militants qui ne comprendraient pas une telle ligne de conduite feraient en définitive le jeu de l'ennemi de classe, mais aussi celui de la bureaucratie. Car en défendant des militants et responsables syndicaux, quels qu'ils soient, contre la justice bourgeoise, on coupe court à toutes les calomnies et faux-bruits répandus par les appareils sur les ? gauchistes anti-syndicalistes ?, ? diviseurs ?, qui ? font du tort au syndicalisme ?. On prouve le contraire devant tous les travailleurs, et on a la possibilité, à cette occasion, de développer un débat instructif sur la manière dont doit conçu le syndicalisme non seulement en régime capitaliste, mais aussi dans la société socialiste de demain.

    Les organisations syndicales sont les outils du combat de la classe ouvrière contre l'exploitation capitaliste. C'est pourquoi, malgré toutes les imperfections, nous devons les défendre et les renforcer; ce doit être notre préoccupation majeure.

    Comme il a déjà été dit plus haut, le militant combatif doit se défendre contre deux dangers: le patronat et la bureaucratie syndicale. C'est pourquoi il doit être extrêmement vigilant et attentif aux moindres réactions et attaques venant de ses adversaires. Sa force sera précisément de savoir prévoir à temps les manoeuvres contre lui et de s'organiser en conséquence en faisant appel aux travailleurs et en s'appuyant sur leur mobilisation. Il n'y a pour cela ni recette ni boule de cristal. Seule l'expérience personnelle et les leçons historiques apportent une aide. Encore faut-il être capable de reconnaître ses erreurs et de faire son autocritique quand la situation l'exige. C'est pourquoi le militant combatif doit s'armer d'une grande patience, apprendre à ne pas brûler les étapes, ne pas se laisser décourager par ses échecs, et surtout tenir compte en permanence du rapport des forces en présence. S'il est attaqué d'un côté ou de l'autre, il doit tout mettre en oeuvre pour changer ce rapport de forces en sa faveur, en partant de son entreprise, en se basant sur les travailleurs et en s'abstenant de prendre des positions en flèche ou de faire des déclarations tapageuses. L'audace seule et les grandes envolées ne rapportent rien; seule la compréhension, la clairvoyance et l'organisation adéquate des travailleurs à la base sont efficaces et peuvent mettre en échec l'adversaire, quel qu'il soit.

    Le militant syndical combatif doit se montrer le meilleur syndicaliste, toujours prêt à renforcer l'organisation syndicale. Il doit être le plus sincère partisan de l'unité et de la démocratie ouvrière sans exclusives au sein de son entreprise aussi bien qu'à l'extérieur. Il doit être le meilleur défenseur des travailleurs, être présent à chaque assemblée ou réunion, y intervenir d'une façon concrète, en répondant aux problèmes concrets de ses camarades et en sachant prendre ses responsabilités. Il doit être toujours attentif et compréhensif pour les innombrables problèmes humains qui se posent dans son entreprise.

    IV. La ligne politique générale du syndicalisme de combat et démocratique

    Si le syndicat est l'organisation qui a pour tâche la défense des intérêts immédiats des travailleurs tout en luttant contre l'exploitation capitaliste, il n'est pas inutile de se demander quelle est la méthode la plus efficace pour parvenir à ce but: politique de concertation ou action directe. Si nous disons, tout en nous appuyant sur l'expérience historique, que la deuxième est de loin la plus valable, ce n'est pas par dogmatisme ultra-gauche. La question doit être traitée sous l'angle de la lutte des classes, c'est-à-dire de l'incompatibilité entre exploiteurs et exploités. Entre ces deux classes, entre la politique de domination de l'une et celle d'affranchissement de l'autre, il n'y a pas de collaboration possible. Ceci ne veut pas dire évidemment que le mouvement ouvrier ne doit jamais admettre de compromis: tant que le capitalisme lui-même n'est pas anéanti, les travailleurs et leurs organisations seront contraints à négocier. Ce qui est différent de la collaboration de classe, qui est la politique de négociation systématique avec l'espoir de régler les problèmes ?à l'amiable? autour du tapis vert.

    La lutte pour l'emploi est l'exemple le plus clair de l'échec de la politique de concertation. Celle-ci a été incapable de stopper l'hémorragie de l'emploi, spécialement en Wallonie, et l'a même accélérée. En effet, les capitalistes ont utilisé les subsides alloués par l'État avec la bénédiction des organisations syndicales, parfois à leur demande, pour rationaliser leurs entreprises en licenciant du personnel. Ceci est encore le meilleur des cas car de nombreuses entreprises, après avoir bénéficié durant des années des subsides de la collectivité, ont finalement fermé leurs portes.

    Quand on y regarde de plus près, la situation est absurde: le capitalisme ne peut plus subsister sans l'aide de l'État, et celui-ci à son tour ne peut subsister sans les impôts prélevés sur les revenus des travailleurs. La même situation se reproduit d'ailleurs dans tous les pays capitalistes développés. Pour obtenir de la collectivité l'aide qui lui permet de survivre, le capitalisme et son instrument de gestion, l'État, doivent entraîner les organisations syndicales et politiques de la classe laborieuse dans une politique de collaboration qui, tant que le mouvement ouvrier est trop puissant que pour être attaqué de front, est la condition du maintien en vie du système capitaliste. Les organisations ouvrières bureaucratisées à leur tour ne veulent pas susciter d'autre orientation parce qu'elles sont réformistes et que leur existence et leur statut privilégié dépendent du maintien du régime: pour la bureaucratie, accepter une ligne politique anticapitaliste, c'est accepter de creuser sa propre tombe.

    C'est pourquoi lorsque la lutte de classe dépasse les limites dictées par la bureaucratie et peut mettre en cause le système dans lequel elle vit, celle-ci est prompte à réagir en utilisant les qualificatifs d ?aventuriste ?, d' ?irresponsable ?; de ? gréviculteur ?, etc. la bureaucratie est prête à tout pour faire échouer une grève dangereuse pour son pouvoir, et qui pourrait ? dégénérer ? au niveau régional ou national: elle ira jusqu'à l'exclusion de l'organisation syndicale , non seulement de militants, voire de délégations, mais s'il le faut de fédérations entières.

    La paix sociale, signée généralement des deux mains par la bureaucratie, est un autre exemple de collaboration de classes. Nous y reviendrons plus loin mais disons cependant que cette paix sociale est tout à l'avantage du patron, car elle lui permet de planifier de façon plus précise ses coûts, ce qui est de plus en plus vital dans les

    grandes entreprises capitalistes. Elle convient également aux appareils bureaucratiques en assurant leurs propres intérêts au travers du statu quo du système capitaliste.

    La crise actuelle démontre que la capitalisme n'a nullement changé comme on a essayé de nous le faire croire pendant la période du long boom économique d'après-guerre. Pendant des années, les organisations ouvrières réformistes ont joué ce jeu et nous ont expliqué que le capitalisme avait changé, qu'il avait rectifié ses erreurs d'avant-guerre, qu'il était devenu plus humain et qu'il ne connaîtrait plus de crise économique comparable à celle des années trente. Aujourd'hui la crise conforme les analyses des marxistes révolutionnaires qui défendaient au contraire que le capitalisme était toujours le capitalisme est que l'expansion ne serait pas illimitée. On s'aperçoit que le langage des réformistes n'avait qu'un seul but: justifier leur politique de collaboration de classes. On s'aperçoit aussi que ces mêmes directions traditionnelles, face à la crise la plus grave depuis la dernière guerre, ne changent pas pour cela leur analyse et leur pratique: aussi bien les directions syndicales que le PSB, voire même le PC, qui s'accroche au ? grand frère socialiste ?, ne mobilisent pas les travailleurs dans une perspective anticapitaliste.

    Or le capitalisme ne peut plus rien céder aux travailleurs; il essaye même de récupérer ce qu'il a dû céder antérieurement. C'est le sens des attaques répétées contre la liaison des salaires à l'index, contre la sécurité sociale, contre les chômeurs... La bourgeoisie veut faire payer sa crise par le monde du travail pour restaurer son profit. Dans ces conditions, on peut se demander ce qui va se passer si les organisations ouvrières maintiennent leur politique réformiste et de collaboration de classes. Il y a en effet un danger réel de voir la bureaucratie syndicale jouer le rôle d'arbitre et même de gendarme entre le patronat et les travailleurs en lutte. A la longue, si un chômage massif et permanent s'installe et que des acquis du mouvement ouvrier sont entamés, on risque de voir s'installer la démoralisation chez les travailleurs, s'affaiblir le syndicalisme, et par là tout le mouvement ouvrier, réformistes compris. C'est pourquoi nous disons que la bureaucratie scie la branche sur laquelle elle est assise avec la politique de concertation. Toujours est-il que c'est là une raison supplémentaire pour organiser au plus vite l'avant-garde syndicale sur une plate-forme de lutte des classes.

    V. Pour une véritable démocratie syndicale

    Chacun se réclame de la démocratie et du fonctionnement démocratique dans le mouvement ouvrier, mais chaque représentant et chaque courant l'applique selon ses conceptions et ses méthodes de travail. C'est sans doute pour cela que la démocratie apparaît souvent comme un grand mot. C'est pourtant l'un des plus vieux objectifs qui soit avancés par les travailleurs au sein de leurs organisations, et ceci à tous les niveaux. Après tout diront certains, peut-être la démocratie est-elle trop difficile à appliquer par nos dirigeants qui, écrasés de tâches, n'ont pas le temps de l'étudier ni de la mettre en pratique. Nous sommes obligés de détromper ces camarades. Car pour la bureaucratie, quelle qu'elle soit, la démocratie ouvrière est une menace mortelle. Elle implique la reprise en mains par les travailleurs de leur organisation syndicale, et permet la défense de leurs propres intérêts et non plus de ceux de la couche bureaucratique.

    Pourquoi alors les bureaucrates réformistes se disent-ils partisans de la démocratie ? Parce que la démocratie dont ils parlent est en fait la démocratie bourgeoise, c'est-à-dire parlementaire, et non la démo- cratie prolétarienne. Ce que défendent les réformistes c'est le cadre de la démocratie bourgeoise, ses institutions, son état, son Parlement, etc. ... Et cette démocratie-là n'a rien à voir avec la démocratie ouvrière, qui est la prise en charge par les travailleurs de leurs propres affaires. Elle s'y oppose au contraire, mais c'est dans le cadre de la démocratie bourgeoise que les bureaucrates peuvent développer leurs privilèges en s'appuyant sur les organisations qu'ils contrôlent. La démocratie est une arme entre les mains des travailleurs en période de calme aussi bien qu'en période de lutte. C'est pourquoi les travailleurs, s'ils veulent prendre leur avenir en mains, doivent commencer par rétablir une saine démocratie ouvrière à tous les échelons. Tout le monde doit avoir le droit de parole, le droit de dire ce qu'il pense sans répression, et le droit absolu de s'organiser, de proposer les moyens d'action et d'organisation qu'il juge les plus efficaces. Par exemple en proposant lors d'une grève l'élection d'un comité de grève et l'occupation de l'entreprise, avec assemblées générales quotidiennes.

    Il est évident que pour rétablir dans les organisations syndicales une réelle démocratie il est indispensable de commencer par rassembler les travailleurs pour leur donner les moyens de s'exprimer. C'est pourquoi il faut organiser et réclamer des assemblées générales des travailleurs, sur le lieu de travail et payées par le patron. Cette revendication devrait être un des chevaux de bataille des organisations syndicales; mais en attendant qu'elle soit obtenue au niveau national, on peut l'imposer au niveau de l'entreprise par l'action directe. Dans ces assemblées, les militants de combat doivent veiller à ce que la démocratie la plus large soit appliquée. Si ce n'est pas le cas, ils doivent organiser les travailleurs pour la faire respecter par leurs propres délégués, l'imposer s'il le faut. Un groupe de travailleurs a le droit de s'organiser en tendance pour défendre telle ou telle ligne syndicale. Ce droit de tendance est une condition pour que se réalise une véritable démocratie, pour que se développent dans l'organisation syndicale des débats enrichissants. Et la démocratie est l'oxygène de l'action syndicale, tandis que la bureaucratie est son gaz asphyxiant.

    Pour implanter un fonctionnement démocratique et extirper la bureaucratie, la concertation et toute autre politique de droite, il faut rejeter tout esprit soumis et conformiste, maladies que l'on rencontre chez de nombreux militants. De quoi s'agit-il ? Du comportement résigné qui amène à baisser les bras devant la politique du fait accompli de l'adversaire. ? Ça a toujours existé et on ne peut rien y changer ? ; ? pourquoi faire des assemblées, les travailleurs ne s'y intéressent pas ?, etc. ... On pourrait citer mille phrases de ce genre, qui conduisent toutes au fatalisme, à l'acceptation de la situation de fait. C'est ainsi qu'on voit des militants accepter que le patron leur tienne des discours comme celui-ci : ?Messieurs, nous avons pour le moment un afflux important de commandes; si nous voulons augmenter l'emploi, nous devons augmenter la clientèle de la société et ne pas perdre notre marché; il faut donc que les travailleurs augmentent les cadences et acceptent de faire des heures supplémentaires?.

    Accepter ce genre de raisonnement conduit tout droit à la collaboration de classe, voire même à la cogestion. Beaucoup de délégations se laissent malheureusement prendre à ce piège et font tout pour conditionner les travailleurs afin qu'ils acceptent les demandes de la direction. En bref, nous appelions être conformiste capituler purement et simplement devant les arguments de la bourgeoisie et de la bureaucratie. Il nous faut au contraire réagir toujours devant nos adversaires, même si nous n'en avons pas les forces; mais à ce moment-Ià, il nous faut être réaliste, ce qui est tout autre chose, car le réalisme devant une situation n'est pas précisément la capitulation. C'est développer des arguments et des mots d'ordre qui tiennent compte de la situation réelle, des rapports de force en présence, afin de les changer en faveur des travailleurs. Les travailleurs en effet ne se conforment pas aux règles du capitalisme; ils les supportent parce qu'ils n'ont pas encore la force de le renverser. Les luttes qu'ils mènent doivent leur permettre de se rapprocher de ce but et de la construction de la société socialiste.

    VI. Élection et révocabilité des délégués

    Si les assemblées générales sont un premier pas vers le redressement de la démocratie ouvrière, le deuxième est incontestablement l' élection et la révocabilité de délégués. C'est un point capital pour tous les travailleurs et les militants d'avant-garde. Dans beaucoup d'entreprises, et elles sont majoritaires, les délégations s'élisent elles-mêmes, c'est-à-dire qu'elles se représentent elles-mêmes sur les listes électorales tous les quatre ans, sans consulter les travailleurs ni leur demander s'ils ont des candidats. C'est ainsi qu'on voit des délégués en fonction depuis plus de vingt ans qui n'ont jamais été élus, et font de ce fait de leur fonction de délégué une véritable profession. Dans de tels cas de ?bonnes relations sociales? s'établissent bien souvent avec la direction de l'entreprise et l'appareil syndical. Car on n'a jamais vu et on ne verra jamais une délégation syndicale mener une politique de bonne entente avec la direction dans l'entreprise et une politique anti-bureaucratique au sein de l'organisation syndicale ! Ainsi naît une politique de concertation au sens propre du mot.

    En règle générale, toutes les délégations syndicales non élues démocratiquement par les travailleurs ne sont pas contrôlées par eux, ce qui amène inévitablement les délégués, voire toute la délégation, sur des positions carriéristes. De ce fait disparaît l'essence même du syndicalisme, à savoir l'esprit de lutte de classe, et toute démocratie ouvrière est étouffée. Les travailleurs en font les frais dans pas mal d'entreprises. De telles délégations ne font pas appel à la base ; tous les problèmes posés sont tranchés en son sein, aussi bien les problèmes de l'entreprise que ceux de l'organisation syndicale. Dans 80% des entreprises, les délégations syndicales ne réunissent plus les travailleurs pour préparer les congrès syndicaux, et votent pour des thèses selon leurs options personnelles. De tels délégués et délégations font de la vie syndicale et de l'organisation syndicale leur affaire propre. On voit mal comment les travailleurs pourraient être mobilisés pour un syndicalisme de combat dans de telles conditions.

    C'est pourquoi lors des élections sociales les travailleurs, les militants d'avant-garde, et les syndicalistes de combat, doivent être extrêmement attentifs, car il s'agit d'un des moment les plus propices à l'établissement d'une véritable démocratie syndicale. Ils doivent demander et imposer que l'élection des délégués se fasse en pool ; l'exemple de Glaverbel-Gilly est typique et mérite qu'on s'y attarde. Tous les délégués de cette entreprise ainsi que ceux du Conseil d'Entreprise et du Comité de Sécurité-Hygiène sont démissionnaires et rééligibles à chaque élection sociale. Dans une première phase, les listes sont établies de la façon suivante: un mois avant l'établissement des listes, est élu un comité chargé de l'organisation des élections ; tout groupe de dix travailleurs peut y déposer la candidature d'un camarade, ceci afin d'éviter tout arrivisme chez les candidats. Un candidat ne peut donc se présenter lui-même sur la liste. Il n'y a d'autre part pas de limitation au nombre de candidatures. Dans une deuxième phase, 15 jours après l'ouverture des listes, les travailleurs sont réunis en assemblée générale et ont le droit de proposer une dernière fois des candidats, si l'assemblée l'accepte. Tous les candidats sont alors présentés un par un. C'est seulement alors que s'établit la liste avec l'ordre désigné et qui restera tel lors des élections sociales, c'est-à-dire le jour où les travailleurs départageront les mandats entre les différentes organisations syndicales au sein de l'entreprise. "

    Il est bon de décrire ici comment s'établit ce pool ou plus précisément comment sont classés les candidats pour les listes. Comme il a été dit plus haut, il n'y a pas de limite au nombre de candidats, qui peuvent être 50 pour seulement dix postes à pourvoir. L'élimination se fait de la manière suivante: chaque travailleur inscrit ses dix

    candidats de préférence sur une feuille qu'il met dans l'urne; les 10 noms qui ont reçu le plus de suffrages sont inscrits dans l'ordre décroissant sur la liste définitive. Voici donc un exemple de réelle démocratie syndicale, un exemple qui pourrait être appliqué dans chaque secteur et entreprise, et qui prouve que dans l'entreprise en question les travailleurs ont en main leur propre organisation syndicale. Mais en rester là serait s'arrêter à la moitié du chemin. En effet, ce n'est pas parce que les travailleurs ont élu leurs délégués que ceux-ci doivent rester en place pour 4 ans. Ce serait appliquer dans la classe ouvrière le formalisme de la démocratie bourgeoise, où l'on élit pour 4 ans des ?représentants? sur lesquels on n'a aucun contrôle, et non la démocratie vivante, la démocratie des travailleurs.

    Le contrôle des travailleurs sur leurs délégués et leur délégation doit être permanent pour que se maintienne un fonctionnement démocratique et un syndicalisme combatif où l'esprit bureaucratique a été éliminé. Ce n'est pas parce que les délégués ont été élus démocratiquement qu'ils sont les meilleurs porte-paroles et ne peuvent tomber dans le piège de la collaboration de classe. Des votes de confiance (ou de défiance) doivent pouvoir être organisés entre deux élections sociales vis-à-vis d'un délégué ou d'une délégation si les travailleurs le désirent. Supposons par exemple qu'un délégué ne respecte pas les décisions prises en assemblée générale et collabore au contraire avec la direction. Il va de soi que les travailleurs ont parfaitement le droit de le destituer et de le remplacer par un autre camarade lui aussi élu démocratiquement sans pour cela attendre les prochaines élections sociales.

    La démocratie syndicale est l'arme la plus efficace pour lutter contre le danger de bureaucratisation qui provoque la coupure entre la base et le sommet. Mais le rétablissement de la démocratie ouvrière, à quelque niveau que ce soit, même dans l'entreprise, ne sera pas l'oeuvre de deux ou trois camarades, bien qu'au départ il en soit ainsi généralement; elle sera l'oeuvre d'une avant-garde large appuyée par les travailleurs et entraînant ceux-ci dans l'action.

    VII. La délégation syndicale dans l' entreprise

    La classe capitaliste a su, tout comme la classe ouvrière, tirer les leçons de l'histoire de la lutte des classes, bien entendu dans un sens opposé. Pour la classe ouvrière, l'abolition du capitalisme se pose de plus en plus comme une tâche urgente. Dans ces conditions, ses revendications et les formes de lutte qu'elle doit adopter sont de plus en plus radicales et de plus en plus durs (grève, occupation d' usine, élection de comité de grève, vente ? sauvage ?, affrontement avec les forces de l'ordre,...). Quant au capitaliste qui défend sa survie, il emploie vis-à-vis du mouvement ouvrier une tactique combinée. à la fois plus souple et plus dure que par le passé. Sur un front, il se prépare, au niveau de l'État et du gouvernement, à des affrontements futurs de grande importance, et pour cela renforce l'appareil de répression (gendarmerie, armée de métier, lois anti-sociales, répression accrue contre les militants combatifs,...). D'un autre côté, il déploie une politique d'intégration poussée des organisations ouvrières en les entraînant dans la participation, voire dans la cogestion, dans le but évident de lier les mains du mouvement ouvrier. Dans la mesure où les grands partis ouvriers sont réformistes, la bourgeoisie ne rencontre pas beaucoup de difficultés sur ce terrain.

    Du côté du mouvement syndical, la tactique patronale est plus difficile à appliquer, car il s'agit des organes de représentation directe de tous les travailleurs. Les moyens utilisés pour domestiquer l'action syndicale à la base, dans les entreprises, se résument tous à faire participer le plus possible les délégations syndicales aux divers problèmes posés dans le cadre de la gestion et de l'organisation capitaliste du travail. C'est ce qu'on appelle à juste titre la collaboration, qui entraîne progressivement différentes délégations syndicales sur le chemin de la cogestion. La première tactique utilisée dans cette voie est celle de l'établisse ment de ?bonnes relations sociales ? dans l'entreprise. Par bonnes relations sociales, la direction entend climat d'entente et de collaboration entre la délégation syndicale et elle-même, ce qui nécessite évidemment des concessions, en règle générale de la part de la délégation syndicale.

    Par cette politique, acceptée par les organisations syndicales lorsqu'elles signent la paix sociale, le patronat poursuit deux objectifs. Le premier est de couper court à l'action directe et même à l'action syndicale tout court, d'empêcher les grèves et les conflits de façon à huiler l'appareil de production en maintenant la marge bénéficiaire de la société et en permettant d'éviter les ?imprévus? dans la planification de la production. Le deuxième objectif est de rendre la délégation syndicale, au sein de l'entreprise, respectueuse des accords signés à un plus haut niveau entre patronat et organisations syndicales. Ainsi conditionnée par les données patronales sur les ?difficultés de l'entreprise?, la délégation syndicale sera moins combative y compris sur le terrain de la lutte contre la bureaucratie syndicale. Pour le patronat comme pour la bureaucratie syndicale, une délégation impliquée dans une politique d'entreprise basée sur la bonne entente a l'avantage de ne pas se mêler de ce qui ne la regarde pas et est donc moins combative au niveau professionnel et interprofessionnel.

    Cette politique n'a évidemment pas empêché le déclenchement d'un certain nombre de conflits, mais il faut être réaliste et considérer qu'elle joue un rôle de frein incontestable et que la situation du mouvement syndical serait tout autre si elle n'était pas appliquée par un grand nombre de délégations syndicales. Une autre tactique patronale est d'octroyer aux délégués syndicaux des privilèges particuliers, y compris financiers. Cette méthode est parfois

    utilisée sur une échelle inimaginable dans certaines entreprises. Nous ne nous attarderons pas sur ce sujet, car de tels délégués sont indignes du mouvement syndical et les travailleurs doivent tout mettre en oeuvre pour les chasser. Faisons toutefois remarquer que les directions syndicales feraient mieux de prendre des sanctions contre de tels individus, plutôt que contre des militants sérieux et honnêtes comme ce fut le cas à Caterpillar et à Cockerill-Ougrée. Mais malheureusement les responsables syndicaux vont dans certains cas jusqu'à s'appuyer sur des délégations droitières, et ceci pour la bonne et simple raison que celles-ci ne remettent pas en cause leur pouvoir bureaucratique. On assiste alors à une véritable collusion entre le patronat et la bureaucratie. Tout ceci n'est pas dit dans un sens anti-syndicaliste, comme le font certains ultra-gauches dont les prises de position conduisent tout droit à l'anti-syndicalisme pur et simple.

    Il ne s'agit pas de condamner les organisations syndicales ou les délégations. D'abord parce que ces organisations sont le seul outil à même de regrouper l'ensemble des travailleurs dans la lutte pour leurs intérêts de classe. Ensuite parce qu'il existe de très nombreuses délégations, et même des permanents syndicaux honnêtes et consciencieux. Il ne faut pas non plus rejeter toutes les tares du syndicalisme sur les délégations ; le principal responsable est évidemment le bureaucratisme. Il faut d'ailleurs tenir compte des difficultés et de la masse ahurissante de tâches qui incombent aux délégués dans le travail syndical aujourd'hui. Le développement de celui-ci, ainsi que le développement même du capitalisme font peser sur leurs épaules de lourdes responsabilités, au point que le délégué est souvent perçu comme une espèce d'assistant social. Il doit connaître la législation sociale; les conventions, il doit intervenir auprès de la direction en cas d'injustice, il doit participer à la vie syndicale la plupart du temps en-dehors de ses heures de travail, se tenir au courant de l'actualité, etc...

    En un mot, le délégué doit faire face à tous les problèmes que nous pose la société capitaliste ainsi que le développement du syndicalisme, de sorte qu'un délégué sérieux est rapidement submergé de tâches complexes. Dans ce contexte, il y a un aspect particulier sur lequel il faut attirer l'attention; c'est l'importance prise dans le travail du délégué par les questions législatives, qui l'amène bien souvent, pour se tenir au courant dans le domaine des lois sociales, à délaisser les questions fondamentales du syndicalisme pur. On peut même dire que ce genre de travail constitue à la limite un piège paralysant l'activité du délégué. Car quelle est la loi qui donne un droit quelconque aux travailleurs face aux capitalistes ? Même si certains textes, qui sont d'ailleurs des conquêtes ouvrières, définissent les droits du travailleur et prennent sa défense contre l'arbitraire ( et ils sont rares ), il reste que la seule garantie pour que soient respectées et satisfaites les aspirations du monde du travail, est de s'appuyer sur l'action directe. C'est même là une manière de simplifier le travail de la délégation syndicale. Car lorsque les travailleurs ont établi dans l'entreprise un rapport de forces en leur faveur, par exemple par la pratique du contrôle ouvrier , ils peuvent s'imposer sans devoir passer par la législation sociale ou par le règlement d'ordre intérieur de l'entreprise. Il n'y a en effet que le rapport de forces sur le terrain qui puisse empêcher le patronat d'exercer sa loi, la loi du profit, dont le code n'est que l'émanation.

    Droit ou pas, les syndicalistes de combat doivent lutter en permanence pour satisfaire les revendications des travailleurs, et ceci ne peut se faire que sur base d'un rapport de forces. La confiance qu'ont les organisations traditionnelles de la classe ouvrière dans la possibilité de faire respecter les droits de leurs affiliés par des voies légales, sans recourir à l'action directe, est d'ailleurs une des conséquences du réformisme. Cette politique fait perdre pas mal de temps et d'énergie aux délégués syndicaux qui se perdent dans le labyrinthe de la législation sociale, et finissent toujours par se heurter au refus patronal, et donc à se poser la question des moyens à mettre en oeuvre pour le contrer .

    VIII. Délégation syndicale et comité de grève

    Quelle doit être la position des délégations syndicales par rapport aux comités de grève ? Cette question a déjà fait l'objet de discussions âpres entre certaines délégations ou délégués et les membres de comités de grève, ou les travailleurs de l'entreprise. Beaucoup de délégués ou délégations syndicales n'admettent pas d'être minoritaires au sein d'un comité de grève, ou remettent en question le principe même de celui-ci, parce qu'ils refusent de se soumettre à ses décisions. Les raisons le plus souvent invoquées sont généralement les suivantes :

    ; ? les travailleurs nous ont donné leur confiance en temps de paix en nous élisant; il n'y a pas de raison

    qu'ils nous la retirent en temps de lutte. Ce serait insinuer que nous ne sommes pas capables de conduire

    une grève;

    ; ? le syndicat est l'organisation créée par les travailleurs pour la défense de leurs intérêts; inutile de créer

    encore d'autres structures pour le même but.

    Dans les deux arguments cités il y a une idée de fond commune qui découle d'une conception administrative et carriériste selon laquelle la délégation syndicale seule peut diriger une action. Cet état d'esprit existe dans plus de 70% des délégations syndicales; c'est lui que les syndicalistes de combat doivent supprimer, s'ils veulent que les délégations se tournent vers les travailleurs pour prendre des décisions, et non vers la bureaucratie. Le pouvoir que croient posséder ce genre de délégation est une illusion: elles ne font qu'exécuter la politique de la

    bureaucratie, et collaborent dans les faits avec la droite syndicale contre les intérêts des travailleurs, avant tout contre la démocratie ouvrière.

    La démocratie syndicale exige le contraire, à savoir que tout doit partir de la base, des travailleurs eux-mêmes réunis en assemblée. Les décisions prises doivent être respectées par la délégation; celle-ci les transmet aux instances supérieures qui doivent les respecter à leur tour. Le pouvoir dans l'organisation syndicale ne doit appartenir à personne d'autre qu'aux travailleurs eux-mêmes. Dans cet esprit, si les travailleurs décident de se doter d'un comité de grève, cette décision doit être respectée et appliquée. Au-delà des préjugés et de la susceptibilité personnelle, ce qu'il faut prendre en considération c'est l'efficacité pour l'action du comité de grève élu. Une grève pose plus de questions que le travail ? routinier ? d'une délégation; c'est un combat dans lequel tous et toutes doivent être insérés.

    Quel que soit le motif de la grève, celle-ci représente un moment capital pour les travailleurs, un moment où se décide leur avenir. Pour assurer celui-ci, ils savent que le combat et son issue dépendent de leur esprit de détermination, de leur volonté de vaincre. Au centre de cette volonté se trouve justement, et c'est primordial, l'auto-organisation de la lutte. Ce dont les travailleurs se méfient, ce n'est pas tant de leur délégation syndicale que du travail routinier de celle-ci. Un certain travail routinier est inévitable dans la délégation syndicale; toute délégation est amenée tous les jours à résoudre de problèmes sociaux, administratifs, et de ce fait est en contact permanent avec la direction de l'entreprise. Celle-ci apprend vite à connaître le caractère de la délégation, et surtout ses faiblesses. La délégation elle-même peut, et c'est souvent le cas car c'est la tactique patronale, être amenée à se contenter du rôle d'arbitre, d'intermédiaire entre direction et travailleurs. Pour éviter ce piège, il faudrait des délégations syndicale extrêmement fermes et très tacticiennes.

    Le comité de grève est justement un moyen de rompre en temps de conflit avec le fonctionnement normal, et ainsi un moyen d'éviter de tomber dans la récupération patronale. Le comité de grève est un sang neuf offensif que les travailleurs injectent dans la lutte et dans l'organisation syndicale, et non une défiance contre le syndicalisme en tant que tel comme certains essayent de le faire croire. C'est la logique de la conscience de classe des travailleurs qui les pousse à l'auto-organisation, et c'est cette auto-organisation qui peut mener la conscience à un niveau supérieur. L'émancipation des travailleurs ne viendra pas des appareils syndicaux, ou des sommets d'une quelconque organisation politique; elle sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes, prenant en main leur propre combat. C'est pourquoi s'opposer à l'auto-organisation des travail- leurs, et notamment à la formation de comités de grève, c'est en fin de compte s'opposer à la conscientisation des travailleurs, et donc à leur émancipation.

    On doit comprendre, et les délégations syndicales en premier lieu, que le comité de grève élu n'est pas créé par les travailleurs dans l'esprit de jeter les bases d'une autre organisation, en opposition aux organisations syndicales. Il doit être compris comme la structure principale destinée à conduire la lutte préparée par la délégation syndicale. Si cette lutte est victorieuse, les travailleurs et leur organisation syndicale en seront renforcés. Il n'y a donc pas incompatibilité entre comité de grève, délégation syndicale et organisation syndicale. Si les syndicats ferment les yeux sur cette vérité ils seront à coup sûr dépassés par l'aspiration des travailleurs à l'auto-organisation démocratique. Il faut encore ajouter que les tâches qui se posent en période de grève, surtout en cas d'occupation sont telles que la délégation seule ne peut pas les assumer toutes. L'organisation des piquets, des équipes d'occupation, du ravitaillement des grévistes, de la popularisation, des actions à l'extérieur, voire même de l'auto-défense, nécessitent la participation active de tous. Le comité de grève est le meilleur moyen d'assurer cette participation.

    Quand on dit que la délégation syndicale doit être minoritaire au sein du comité de grève, c'est dans le but de maintenir à la fois l'unité d'action et l'esprit d'efficacité dans le comité de grève lui-même. Car si il y a dans la grève un comité et une délégation qui fonctionnent en parallèle, il y aura du même coup deux lignes dans l'action, qui risquent à tout moment d'entrer en contradiction, et donc d'affaiblir le mouvement. Il en est de même si la délégation est majoritaire dans le comité de grève, et a la possibilité d'imposer ses décisions sans avoir nécessairement l'accord des autres membres, qui sont dès lors les otages d'une ligne syndicale qu'ils n'acceptent pas nécessairement. Par contre si la délégation est représentée minoritairement dans le comité de grève, elle est insérée aussi dans le travail, pratique de celui-ci et soumise comme les autres membres aux décisions prises par les grévistes au cours de leurs assemblées générales quotidiennes.

    Le comité de grève, organe de gestion de la grève, doit donc représenter tous les travailleurs en lutte, c'est-à-dire les affiliés des différentes organisations syndicales mais aussi les non syndiqués éventuels, qui ont aussi le droit de se défendre dans la grève. Beaucoup de camarades ne comprennent pas ce point indispensable et répondent que ceux qui n'ont même pas la conscience de se syndiquer n'ont sûrement pas la conscience de se battre. Nous leur rétorquons que ceux qui ne sont pas syndiqués le sont parce qu'ils ne voient pas l'utilité du syndicat. Celui-ci a tout intérêt, pour les convaincre, à les associer à la lutte qui les concerne au même titre que les autres travailleurs.

    Répétons-le encore une fois: l'auto-organisation des luttes est une école de première importance pour l'éducation militante et la formation de la conscience de classe des travailleurs. Ceci ne peut en fin de compte qu'être

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