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LA NOTION DE VIE CHEZ ARISTOTE

By Jerry Allen,2014-11-26 16:04
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LA NOTION DE VIE CHEZ ARISTOTE

    LA NOTION DE VIE

    CHEZ

    ARISTOTE

    ? La notion est la forme des choses : elle est nécessairement

    engagée dans une matière si elle est réelle. ?

    Aristote, De Anima, I, 1, 403b 2

    Introduction

    Si aucun des traités d'Aristote ne porte un titre abordant

    précisément le problème de la vie, si aucun n'en mentionne même le terme, nous pouvons constater qu'à travers des ouvrages aussi éloignés que peuvent l'être en apparence, l'Histoire des Animaux et le De Anima, c'est pourtant

    toujours d'elle qu'il est question, mais sous des formes différentes, des études variées et une recherche à multiples visages. Cependant, au-delà du fait que la vie soit un thème constant chez le philosophe et retienne en cela notre attention, le véritable intérêt que sa question représente, apparaît avec la découverte de sa double acception, comme ??, et ???~. Pourquoi deux

    termes, traduisent-ils sinon l'échec, du moins les limites et la difficulté éprouvées par le chercheur devant une interrogation peut-être trop vaste ou ardue, ou encore le point d'achoppement de ce projet d'une philosophie première, qui ne ruinerait pas la physique? Et, en effet, il serait possible de penser que ces deux termes pour signifier une seule et même chose, révèlent l'éclatement d'une notion difficilement élaborée de la vie, éclatement dont témoignerait le corpus lui-même, Aristote se trouvant dans l'incapacité de réunir deux visions, deux interrogations différente de cette vie, inconciliables dans son esprit. Car si d'une part il interroge la nature quant aux possibilités physiques, aux conditions matérielles du vivant, d'autre part c'est aussi les principes premiers de ce vivant qu'il recherche, abordant avec eux, une tentative de définition plus métaphysique de la vie. Pourtant ce double intérêt du naturaliste et du philosophe pour cette même question, nous paraît pouvoir signifier précisément le contraire, hypothèse laissant présupposer que loin de

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s'inscrire dans un rapport de division et d'opposition, ??, et ???~

    fonctionneraient ensemble, telle une véritable dynamique. Car si le questionnement d'Aristote sur la vie peut paraître double, peut-être serait-il plus judicieux de penser que cette recherche a lieu à travers une seule et même philosophie, et nous demander alors en quoi cette dualité peut être, non plus négative, mais riche et féconde ? Ainsi est-ce ce que se propose de démontrer notre travail, à travers tout d'abord le problème de la constitution organique du vivant chez Aristote, puis celui de l'épanouissement de cette vie en lui. Car en cheminant ici aux côtés du philosophe, non seulement ??, et ???~ se

    dévoileront-elles comme complémentaires, enrichissant par-là la notion et la définition possible de la vie, mais de plus, loin de s'imposer comme seul compromis restant à un esprit dédoublé, nous sera-t-il possible de nous demander si justement ce n'est pas Aristote lui-même qui choisit cette double acception, afin de rendre compte d'une théorie personnelle et novatrice de la vie ?

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-A- CONSTITUTION ORGANIQUE

     DU VIVANT

    " On dit qu'Héraclite, à des visiteurs étrangers qui, l'ayant trouvé

     se chauffant au feu de sa cuisine, hésitaient à entrer, fit cette

     remarque: 'entrez il y a des dieux aussi dans la cuisine.' "

     Aristote, P.A.I,5,645a 17

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    1-Forme et matière :

    Au départ du cheminement vers la vie se trouve la matière;

    composante et base de notre monde sublunaire, elle l'est aussi des êtres que ce monde abrite. Ainsi Aristote exprime-t-il sa position : "Nous disons, nous,

    qu'il existe une matière des corps sensibles, mais que cette matière n'est pas séparée et qu'elle est toujours accompagnée d'une contrariété; c'est d'elle que

    1proviennent les éléments ainsi nommés."

    Aristote, en effet, pense la formation du vivant, du générable et du corruptible, à partir de la théorie des quatre éléments mais à celle-ci, il lie celle

    2des contraires, s'opposant de cette manière à tous ses prédécesseurs, ou plutôt,

    faisant de la sorte évoluer leur pensée. Car, comme il est exposé clairement

    3dans le passage de l'ouvrage précité, le problème, bien plus qu'une question

    d'école, est celui de rendre possible une explication de la vie, telle que l'observe Aristote dans la nature, et de ne pas faire de cette explication qu'une question de théorie. Or, en liant la théorie des quatre éléments à celle des contraires, il va en quelque sorte, dématérialiser ceux-ci pour en faire des principes qui, avec cette "matière non séparée" (???? ??), seront

    commencement, et par-là nous semble-t-il, poser les bases d'une explication

    1 Gén. et Corrup.II,1,329a 24.

    2 Aristote en effet, a pour coutume d'exposer et d'interroger ses prédécesseurs, lorsqu'il traite un problème auquel il apporte une solution, ou un éclairage nouveau. Ainsi en témoigne le L I de la Phy. ou le.L I du De An.

    3 Gén. et Corrup.II,1 op cité.

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    biologique de la vie, en ne l'appréhendant ni comme une simple mécanique, ni comme un problème exclusivement métaphysique. En effet, air, eau, terre et

    4 basée sur l'existence feu vont devenir la résultante d'une opération antérieure

    des contraires : sec, chaud, humide et froid, qu'Aristote nomme, en Partie des

    5Animaux II,1, "principe des éléments" ou "forces fondamentales". A partir

    d'elle, quatre combinaisons possibles vont avoir lieu, donnant les quatre "qualités élémentaires" : chaud-sec, chaud-humide, froid-sec et froid-humide, chacune étant à son tour la combinaison de l'un des quatre éléments, (appelés encore "corps simples" ou "éléments primitifs"). La vie, certes, n'apparaît pas

    encore ici, mais la genèse, si nous pouvons le dire ainsi, de ces quatre éléments n'en est pas moins importante, dans la mesure où air, terre, eau et feu sont la base "matérielle" du vivant. Ce qui vit est, en effet, le résultat d'une triple synthèse, s'effectuant à partir des quatre éléments et de leurs combinaisons, ou

    6"compositions", et dont ces quatre éléments eux-mêmes sont le premier

    moment. Car cette "matière des corps composés" va subir à son tour deux

    transformations : celle de la combinaison des éléments entre eux, produisant ce

    4 Cette opération est expliquée dans Gén. et Corrup.II,2.

    5 Cf. Le Blond P.A.I, note 43, où sec, chaud, humide et froid sont dépeints

    comme les "instruments" de la nature.

    6 Telles les nomme Aristote dans P.A.II,1,446a 12.Aristote hésite d'ailleurs dans

    ce passage sur le fait d'employer le terme d'éléments,"ce que certains appellent les éléments",

    et préfère ostensiblement une formule plus développée et prêtant moins à confusion : "Peut-

    être serait-il mieux de dire la combinaison des forces fondamentales".

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    7 du vivant, et enfin celle de la qu'Aristote nomme les parties "homéomères"

    8combinaison des homéomères produisant les parties "anoméomères" du vivant.

    C'est donc maintenant que la notion de vie apparaît dans sa formation, mais

    9aussi dans sa nécessité (nécessité devant être comprise ici, au troisième sens où l'emploie Aristote, qui est celui de la nécessité absolue et première, c'est à dire : "ce qui ne peut être autrement qu'il n'est"). Car ces trois synthèses qui

    semblent s'effectuer logiquement, si nous voulons les comprendre, nous ne pouvons ignorer plus longtemps la règle aristotélicienne qui nous dit : "On sait

    10que le domaine du devenir s'oppose à celui de l'essence, car ce qui est

    postérieur dans l'ordre du devenir est antérieur par nature, et ce qui est

    11premier, par nature, est dernier dans l'ordre de la génération". Or, d'après

    notre examen des faits, il semble manifeste que l'apparition de la vie, loin d'être immédiate et première, nécessite, du point de vue de la matière, une véritable gestation. Aussi, nous paraît-il possible, dés lors, de constater que non seulement cette substance informe qu'est la "matière première" existe en

    7 Cf. op cité en note 6.

    8 idem note 7.

    9 Métaphy.,5.

    10 Cf.P.A.note 4 p 21 où P.Louis nous renvoie à l'ensemble du traité Gén. et Corrup.

    11 Cf. P.A.II,1,646a 24-27.

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    12 et par la suite, anoméomères, mais aussi et vue des parties homéomères

    surtout, puisque nous cheminons vers le vivant, que la base même de ce qui constitue et est notre monde, et en vue de la vie elle-même.

    Si donc, comme nous le fait remarquer Aristote, nous constatons la présence du vivant partout autour de nous -c'est-à-dire dans l'ordre du devenir, c'est que le vivant, ou plutôt la vie, est "antérieure par nature". Ce constat, en

    partie tangible du naturaliste, révèle donc au métaphysicien l'existence antérieure et par nature de la vie. Ainsi "l'homme engendre [t-il] l'homme et la

    1314plante, la plante, selon la matière qui sert de substrat à chacun".

    Nous pressentons alors qu'il doit exister "quelque chose" en plus de la matière, qui fait que ces "combinaisons" peuvent avoir lieu et aboutissent à

    la formation des vivants.

    Mais, avant d'en venir à ce moment précis où la vie apparaît, il nous semble important de souligner qu'il y a, en réalité, deux niveaux de composition du vivant et de les préciser; ceux-ci n'étant pas sans conséquences, en effet.

    12 "En sorte que la matière des éléments est faite nécessairement en vue des homéomères".

    13 Cf explication en P.A.I,1,640a 25-28

    14 P.A.II,1,646a 33-35.

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    Les parties homéomères et anoméomères que sont d'une part "os,

    15 et d'autre part, "le visage, les mains chair et les autres tissus du même genre"

    16et les parties analogues" nous indiquent clairement, qu'avec elles nous

    franchissons la frontière qui sépare l'inanimé du vivant; ces deux synthèses sont donc celles qui nous amènent à la vie. Néanmoins, celle première,

    17donnant naissance aux éléments, sans donner naissance à la vie elle-même,

    n'en est pas moins déterminante pour la suite des opérations car ce moment préexistant à la vie, nous semble très important et cela pour au moins deux raisons :

    Tout d'abord, il fait apparaître que l'étude du vivant est basée, chez Aristote, sur une démarche originale où les quatre éléments sortent de ce que nous pourrions appeler des "mythes de la vie", pour devenir premiers corps sensibles, résultat des principes que sont la ????, ??, et la contrariété. Car,

    la vie n'est pas une question de théorie, pour Aristote, ni un mythe faisant comprendre par de belles images, ce que le logos échoue à dire, mais elle est un fait, observable et tangible. Ainsi dit-il, en parlant de ses prédécesseurs : "il

    18aurait suffi de regarder la nature pour dissiper leur méprise."

    En second lieu, ce moment préexistant aux synthèses donnant la vie, nous permet de bien comprendre que ce substrat, cette base matérielle du

    15 Cf. P.A.II,1.

    16 Cf op.cité.

    17 Cf pages 2et3 de notre travail.

    18 Cf. Phy.I,9,191b 33-34.

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    19 -et que, souvent, nous vivant qui est une chose très vague et indéterminée

    trouvons appelée "matière première", devrait plutôt se dire : "premier moment

    de la matière". Car, ce qui nous paraît compter, au fond, est plus la façon dont Aristote caractérise cette matière, que le nom qui lui est donné.

    Il la dit, nous l'avons vu, "non séparée" et "toujours accompagnée

    d'une contrariété". Or, ces deux déterminations nous semblent fort importantes car elles nous paraissent signifier le refus à peine voilé d'Aristote, de laisser

    20figer cette matière, que ce soit par le logos, ou que ce soit par la physique : "non séparée" pouvant notifier qu'elle ne peut se penser en elle-même, qu'elle est indicible, "toujours accompagnée d'une contrariété" insistant sur son côté

    mouvant et multiple car indéterminé.

    Ainsi nous semble-t-il qu'ici, rejoignant le postulat fondamental de la Physique : il y a des choses en mouvement, il apparaît indéniable que depuis son début jusqu'à sa fin, la vie ne peut se comprendre qu'en terme de mouvement.

    Cette vie sera donc, dès sa base matérielle, un mouvement, un élan, et si Aristote se passe d'un dieu ici ou d'un quelconque principe divin- ce qui pourrait étonner par rapport à ses prédécesseurs -c'est peut-être que dès le

    19 Cf. Métaphy.Z,3,1029a 20 "Ce qui en soi n'est pas quelque chose , n'a pas de

    qualité, ni rien d'autre par quoi l'être se définit"; De An.II,1,412a 7: "Ce qui, en soi, n'est

    pas quelque chose".

    20 dont la particularité, la nature, est de devoir être avant être engendrée, cf Phy.I,9,192a 30-31.

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