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A LA COUR DE MADAGASCAR

By Dorothy Jackson,2014-08-29 08:01
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A LA COUR DE MADAGASCAR

    Marius Cazeneuve

    À la cour

    de Madagascar

    Bibliothèque malgache / 22

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    I

    Incendie à Tananarive

    Le 11 octobre 1886, un violent incendie éclatait à Tananarive. Un pareil événement n’avait pas de quoi

    surprendre dans une ville bâtie en bois, et où la plupart des maisons sont couvertes de chaume ou de paillote, et en effet il y est assez commun. Selon leur habitude, les habitants ne faisaient rien pour combattre les progrès du feu : les Malgaches, comme presque tous les peuples africains ou de l’Orient, sont

    très superstitieux, et il ne leur vient pas à l’esprit de s’opposer à ce qu’ils regardent comme la manifestation d’un pouvoir supérieur. Ils n’ont d’autre pensée que de fuir pour se soustraire au fléau. À peine secouent-ils dans la direction du brasier quelques longues feuilles vertes de palmier ou les branches humides de l’arbre du voyageur. Mais si les tiges de cette dernière et précieuse plante contiennent une quantité d’eau capable de rendre la vigueur au pauvre pèlerin, épuisé de fatigue et de soif, cette quantité est tout à fait insuffisante pour éteindre un incendie. Aussi ceux qui se livrent à cette démonstration n’ont-ils d’autre but, en agitant leur goupillon

    vert, que de conjurer les mauvais esprits. Il faut croire que ce moyen est impuissant à les vaincre ou même à les apaiser car, habituellement, les flammes continuent leurs ravages, jusqu’à

    ce que quelque circonstance imprévue, un changement de vent, un orage qui éclate tout à coup, vienne y mettre fin.

    Il en était, ce 11 octobre, comme dans les occasions du même genre ; le feu s’était déclaré dans une maison moitié bois, moitié briques crues, couverte de chaume, et le vent, très violent, l’avait propagé avec une telle rapidité que tout un quartier de la ville était menacé de destruction. Des flammes de toutes couleurs escaladaient les toits en pente rapide des maisons, grimpaient jusqu’au faîte et éclataient en feu d’artifice, en

    dispersant de tous côtés des étincelles. De longues langues brillantes venaient lécher les murailles, qui s’écroulaient avec fracas. Une maison ici ou là semblait avoir échappé à l’embrasement : tout à coup une gerbe de feu s’élançait des combles, faisant sauter le toit et prenait aussitôt de gigantesques proportions.

    Le ciel s’éclairait de lueurs sanglantes comme celles qu’y aurait répandues une superbe aurore boréale. Ces lueurs se reflétaient dans la plaine immense au-dessous de laquelle Tananarive lève sa multitude de maisons qui ont l’air de vouloir grimper à l’assaut l’une de l’autre, et qui dressent vers le firmament les poutres croisées de leurs pignons. L’Ikopa, qui promène ses eaux agitées au milieu de vastes rizières, se teignait de rose, donnant au paysage quelque chose de fantastique.

    Combattre un incendie qui trouve si facilement des aliments, quand on n’a ni pompe, ni même des gens de bonne volonté pour faire la chaîne et jeter de l’eau sur le foyer, il n’y faut pas penser ; tout ce qu’on pouvait espérer, c’était de

    restreindre les conséquences du sinistre en faisant la part du feu.

    C’est ce qu’essayèrent de faire un voyageur, arrivé de la veille avec son secrétaire, et un jeune ingénieur, attaché à la Résidence générale de France, M. Rigaud. Ils s’armèrent qui

    d’une hache, qui d’une barre de fer, qui d’une longue perche à

    laquelle on avait attaché un grappin improvisé. Après beaucoup d’efforts, abattant ici un pan de muraille, coupant là une poutre, jetant par terre une barrière, ils parvinrent, non sans recevoir chacun quelques blessures assez graves, à circonscrire le foyer de l’incendie et à préserver tout le quartier menacé.

    Du haut de son palais, aux trois rangées d’arcades élancées, la reine, la tête protégée par le parasol rouge à boule d’or, signe du rang suprême, contemplait ce spectacle qui n’était que trop familier à ses yeux. Tout à coup, elle remarqua une ombre noire, allant et venant au milieu du brasier, et se détachant sur un fond lumineux.

     Quel est donc ce petit diable qui court dans la flamme ? s’écria-t-elle, frappée de surprise.

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Ce ? petit diable ?, c’était moi.

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    II

    Arrivée à Tamatave

    Trois mois auparavant, je me reposais à la Réunion d’un voyage autour du monde (le quatrième), quand je reçus une lettre ainsi conçue de M. Joël Le Savoureux, vice-résident français à Tamatave :

    ? Vohémar, 29 juin 1886. ?

    ? MONSIEUR,

    ? Conformément à ma promesse, je vous ai écrit de Madagascar ; mais, contrairement à mon attente, je ne suis pas monté à Tananarive ; je n’ai donc pu entretenir M. le Résident général de votre intéressant et patriotique projet.

    ? Je suis à Vohémar pour une quinzaine de jours ; je monterai prochainement à la capitale ; mais ne sera-t-il pas trop tard ? Serez-vous encore dans l’Océan Indien ? Écrivez-moi à

    Tamatave.

    ? Agréez, etc.

    ? Joël LE SAVOUREUX,

    ? Vice-Résident à Madagascar. ?

    Ces mots ? votre projet ? s’appliquaient à un dessein que

    j’avais formé et au sujet duquel je m’étais ouvert à M. Joël Le Savoureux, qui devait, ainsi qu’il le faisait entendre dans sa lettre, en parler à notre résident général, M. Le Myre de Vilers.

    Sachant que la reine aimait tout ce qui a rapport à la magie, j’avais pensé que, à l’aide de mon habileté de prestidigitateur, habileté au sujet de laquelle je n’ai pas à faire de modestie puisqu’elle a été mainte fois constatée et qu’elle m’a valu l’honneur d’être appelé à faire des conférences en Sorbonne,

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    j’avais pensé, dis-je, que je pourrais agir sur l’esprit de Sa Majesté et la disposer favorablement pour la France. Inutile de dire que je n’avais là d’autre but que le bien de mon pays, et qu’il ne fallait pas une moindre considération que celle-là pour

    me décider à entreprendre un voyage aussi coûteux que fatigant, rien ne me garantissant que je dusse être remboursé des frais considérables qu’il devait entraîner.

    Sur l’invitation de M. Joël Le Savoureux, je me décidai à

    m’embarquer pour Tamatave, où j’arrivai, accompagné de mon secrétaire, M. Pappasogly, et d’un domestique.

    Je dois dire que ce dernier ne resta pas longtemps à mon service ; à peine débarqué à Tamatave, je m’aperçus que mon drôle me volait outrageusement, non mon argent, ce que je lui aurais peut-être pardonné, mais une chose infiniment plus précieuse là-bas, mon vin, dont je n’avais qu’une petite provision, destinée surtout aux cas de maladie et que j’avais grand soin de ne pas prodiguer inutilement. De plus, monsieur faisait le joli cœur avec les demoiselles malgaches, ce qui ne me convenait pas davantage. À peine arrivé donc, je le fis rembarquer… pour une destination inconnue.

    M. Gaudelette, qui commande aujourd’hui la Garde républicaine de Paris, commandait alors la gendarmerie de toute l’île. Il vint au-devant de moi, au sortir du bateau, pour me souhaiter la bienvenue, ainsi que M. Buchard, lieutenant de vaisseau, vice-résident à Tananarive, et que je connaissais de longue date. M. Buchard avait été chargé, par le Résident général, d’une mission qui avait trait aux travaux à exécuter dans le port de Diego-Suarez, pour la délimitation du territoire, d’après les conventions établies par le traité signé le 17 décembre 1885, entre le gouvernement français et le gouvernement hova.

    M. Buchard me fit le meilleur accueil et m’invita à dîner.

    De son côté M. Gaudelette m’avait présenté à la princesse

    meJuliette, ancienne reine des Sakalaves, dont M Pfeiffer, la

    célèbre voyageuse, parle longuement dans son voyage à

    lleMadagascar, sous le nom de M Julie.

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    Cette princesse avait été détrônée par le chef hova Rainilaïarivony, alors et aujourd’hui encore Premier Ministre et mari de la reine. Elle était déjà très âgée quand je la vis et j’ai eu, il y a quelque temps, le regret d’apprendre sa mort. Qu’on se

    figure Alexandre Dumas père en femme ; mais plus grosse encore, une mastodonte qui pouvait à peine se mouvoir. Cela ne l’empêchait pas d’avoir beaucoup de gaieté, de vivacité et d’esprit. Elle avait été élevée à Bourbon et parlait parfaitement

    le français. De plus, catholique très fervente, elle n’aurait jamais manqué ni la messe ni un office.

    Dès qu’elle m’aperçut, elle s’écria de sa bonne grosse voix réjouie :

    e Champagne ! Champagne et V Clicquot !

    Car, à Madagascar comme dans tous les pays étrangers, le champagne joue toujours un très grand rôle ; on prétend même qu’il est des villes où on en boit plus qu’il ne s’en fabrique en France.

    Du reste les frères Bontemps, négociants français établis à Tamatave, où ils ont fondé une importante maison de commerce, s’efforcent, avec le patriotisme le plus absolu, d’introduire dans l’île nos produits nationaux et principalement nos vins les plus renommés.

    Même, afin d’encourager ceux des Malgaches à qui leur fortune permet d’en faire usage, ils ont imaginé de le leur

    présenter sous l’égide de la reine en faisant décorer leurs bouteilles d’un portrait de Sa Majesté, plus ou moins ressemblant ; aussi n’y a-t-il pas de repas un peu recherché à

    Tamatave ou à Tananarive, qu’il n’y figure du vin de Champagne

    Ranavalo III.

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    III

    Séance chez M. Buchard

    Quelques jours après mon arrivée, pour satisfaire au désir de M. Buchard, je donnai une séance de magie et de prestidigitation à ses invités.

    Ne trouvant pas de local à ma convenance, je m’installai

    dans un hangar ; une planche, posée sur des tréteaux, devait me fournir une table. On y étendit un tapis, prêté par la princesse Juliette.

    M. Buchard avait invité Rainidryamanpandry (ces noms malgaches sont terribles), aujourd’hui gouverneur de Tamatave

    et commandant alors le camp de Souadiram, situé à quelques kilomètres de là, ainsi que quelques officiers de son armée.

    Je n’étais pas fâché de cette occasion de donner un échantillon de mes talents devant ces personnages ; c’était le

    meilleur moyen pour que la connaissance en parvînt aux oreilles de la reine.

    Ne voulant pas déballer les grosses pièces mécaniques, les instruments enfermés dans mes malles, et désirant en outre augmenter mon prestige en conservant mes expériences les plus extraordinaires pour le jour où je serais, comme je l’espérais, admis devant Sa Majesté, je me contentai de faire quelques exercices qui ne demandaient pas un grand déploiement d’appareil, exercices qui, pour faire moins d’effet, ne sont pas les moins appréciés des vrais amateurs, et qui, dans le cas présent, devaient être suffisants pour me donner un grand renom d’habileté.

    J’avais pris dans ma poche un jeu de cartes ; je priai

    plusieurs de ces messieurs de vouloir bien en penser chacun une ; ils furent dans la stupéfaction quand, sans avoir seulement

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