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04 - La France souterraine et martyre (1940-1944)

By Carolyn Walker,2014-07-01 17:09
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04 - La France souterraine et martyre (1940-1944)

    La France souterraine et martyre (1940-1944)

    I. La persécution des Juifs

On estime à environ 300 000 le nombre de Juifs vivants en France en 1940. La moitié d’entre

    eux vit à Paris. Cette population se décompose en trois catégories :

    - ceux qu’on appelle ? les Israélites français ?, dont la famille est installée en France

    depuis des générations et dont les ancêtres ont été émancipés par la Révolution en

    1791, sont au nombre de 90 000 environ. Du fait de leur ascendance française très

    ancienne, ils sont extrêmement bien intégrés, insérés et assimilés. L’historien et

    Résistant Marc Bloch (1886-1944), qui faisait partie de ceux-là, avait ainsi coutume de

    dire : ? je ne revendique ma judéité que face à un antisémite ?.

    - les Juifs français nés de parents étrangers ;

    - les Juifs étrangers qui ont fuit les pogroms et les persécutions de l’Allemagne nazie.

    Au total, 76 000 Juifs français seront déportés, principalement vers Auschwitz. 2 500 reviendront, soit environ 3% d’entre eux. 85% de ces déportés ont été arrêtés par la police

    française elle-même.

II. ? La cité clandestine de l’honneur ? (Pascal Copeau, représentant de Libération-

    Sud pour le CNR)

Pendant très longtemps l’historiographie de la Résistance ne l’a abordée que sur un plan

    strictement militaire, faisant ainsi du maquisard le stéréotype du Résistant. Il ne faut pas oublier pourtant le rôle qu’a joué la Résistance civile, par exemple ces centaines de Justes qui ont caché et ainsi sauvé des Juifs chez eux pendant la guerre (cf. Jacques Semelin, Sans armes

    face à Hitler, Payot, 2006, 270 pages). Cet aspect de la Résistance est particulièrement difficile à aborder pour l’historien car il est évident que ces activités devaient rester

    clandestines et secrètes, et que ceux qui y participaient ne pouvaient pas prendre le risque de laisser derrière eux de traces écrites de leur action. On distingue dans ce ? désordre de

    courage ? (c’est l’expression qu’emploie Malraux le 19 décembre 1964 dans son discours pour le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon pour désigner la Résistance des débuts, entre 1940 et 1942) plusieurs sortes d’agents : le P2, ceux qui sont totalement

    impliqués dans la Résistance, qui ne font que ça et que l’on retrouve généralement comme

    chefs des organes de direction des différents mouvements ; les P1, ceux qui sont fortement impliqués mais conservent leur emploi civil (cheminot, instituteur…) et les P0, ceux qui ne jouent dans la Résistance qu’un rôle occasionnel mais indispensable, des militants qui très souvent ne savent même pas pour quel mouvement ou quel réseau ils travaillent. Leur importance n’en est pas moins capitale, car ce sont aussi eux qui rendent l’action résistante possible, eux que Pierre Brossolette appelle ? les soutiers de la gloire ?. Ils finissent par

    former une véritable contre-société, une ? République du silence ? (Jean-Paul Sartre). Tous

    ces gens ont un horizon commun, la mort, et un but commun, la libération du territoire. Cette microsociété résistante cultive la pratique de l’inversion et élabore jusque dans ses moindres

    détails une véritable contre-culture pour s’opposer à Vichy dans le contrôle de l’opinion. Pied à pied, la Résistance va s’opposer concrètement à toutes les mesures prises par Vichy. Dans le Limousin, le chef du maquis, le communiste Georges Guingouin, s’autoproclame ainsi

    ? préfet du Limousin ? et va jusqu’à fixer le prix des pommes de terre ! De son coté, le chef

    du maquis de l’Ain réussit à occuper, avec ses hommes, la ville d’Oyonnax durant toute la

journée du 11 novembre 1943, avant d’évacuer la place dans la soirée : mais les habitants

    d’Oyonnax ont ainsi pu voir grâce à ce coup d’éclat sans violence ni exaction aucune que les Résistants sont des hommes d’honneur, et non pas les terroristes maculés de sang que leur présente chaque jour la propagande pétainiste. L’historien britannique Harry Roderick

    Kedward note, dans son ouvrage À la recherche du maquis : la Résistance dans la France du

    sud (éditions du Cerf, 1999, 472 pages), qu’? entre 1943 et 1944, métaphoriquement et

    littéralement, la jeunesse a changé de camp ? : Vichy a perdu la bataille des esprits.

     Pour beaucoup la Résistance répond à un impératif moral. Ainsi, dans Vie et mort de

    Jean Cavaillès (Allia, 1998, 62 pages), son ami et ancien condisciple de la rue d’Ulm Georges

    Canguilhem dit de lui : ? il a donné sa morale sans avoir à l’écrire ? (à la différence de Sartre,

    par exemple, qui a écrit sa morale sans avoir à la donner…). C’est une expérience très dure, qui change et endurci les hommes. Beaucoup de Résistants doivent se résoudre à une mort anonyme, sans même que l’on sache ce qu’ils ont fait et pourquoi ils sont morts. Cet héroïsme est rendu possible par la solidarité résistante, car cette expérience est aussi celle d’une amitié très forte, littéralement à la vie à la mort, qui aide à supporter l’épreuve. Jacques Bingen écrit

    ainsi en guise de testament, quelques mois seulement avant son suicide au cyanure le 12 mai 1944 et sachant sans doute que sa fin était proche : ? je sens le filet de la Gestapo se resserrer

    autour de moi. […] J’ai été prodigieusement heureux ces huit derniers mois. […] J’ai une vision heureuse de cette paradisiaque période d’enfer ?. La répression vichyste et nazie a été

    terrible : le nombre de déportés politiques s’élève ainsi à plus de 86 000. 44% seulement

    reviendront des camps. Le nombre précis de ? Résistants ? est extrêmement difficile à établir,

    car la définition de cette notion est très variable selon les acteurs, les témoins, les historiens.

     dont seulement six femmes , entre On compte ainsi 1 036 Compagnons de la Libération

    40 000 et 60 000 médaillés de la Résistance, et environ 200 000 Combattants Volontaires de la Résistance. Mais ces chiffres ne tiennent pas compte de la ? Résistance ? passive de ceux

    qui se sont tus plutôt que de dénoncer un ? terroriste ?, ceux qui ont indiqué sciemment une

    mauvaise direction au Milicien à la recherche d’un saboteur, etc. Dans le feuillet 128 de ses Feuillets d’Hypnos, René Char raconte ainsi comment il dut un jour la vie sauve au silence obstiné de tout un village, pourtant cerné par la Milice et les SS, et dont tous les habitants savaient où il se cachait. Ainsi la Résistance est-elle resté un phénomène toujours très minoritaire, mais jamais complètement marginal, et qui est allé grandissant.

III. ? La mémoire empoisonnée ? (Robert Frank)

Il existe au sujet de ces années noires plusieurs ? mémoires de groupes ? qui entrent souvent

    directement en concurrence :

    - celle des travailleurs du STO, qui ont inlassablement réclamé depuis 1945 le statut de

    déportés du travail mais ne l’ont jamais obtenu ;

    - celle des prisonniers de guerre, une mémoire repliée sur elle-même, évacuée par le

    reste de la population française pour ne pas rappeler le souvenir humiliant de la

    défaite de 1940 ;

    - celle des Résistants, tiraillée entre exemplarité, unicité et généralité ;

    - celle des déportés, sans doute la mémoire la plus vive et la plus douloureuse

    aujourd’hui encore, parce que leur expérience est incommunicable. Contrairement à ce

    que l’on pense souvent, les déportés – du moins ceux qui sont rentrés ont bien tentés

    de témoigner juste après leur retour. Mais ils ont très rapidement cessé devant le mur

    d’incompréhension auquel ils se heurtaient. Très souvent, lorsqu’ils évoquaient par

    exemple la froid et le faim permanents à Auschwitz, leur interlocuteur resté en France

    leur répondait, en toute bonne foi : ? oui, nous aussi nous avons eu froid et faim ! ?,

    sans comprendre que, pour véridique et sincère que puisse être leur affirmation, il n’y

    avait pas là de comparaison possible. Heureusement cette mémoire s’est ? réveillé ? et

    les déportés ont recommencé à parler à partir du début des années 1980, en réaction à

    l’essor du négationnisme en France – cette donnée expliquant sans doute pourquoi la

    mémoire des camps d’extermination a supplanté aujourd’hui celle des camps de

    concentration.

    Henri Rousso, dans le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours (Seuil, collection Point

    Histoire, 1990, 414 pages) distingue quatre périodes dans la construction de la mémoire collective de ces années noires :

    1. le deuil et l’unanimité (1944-1947)

    2. cris et déchirements (1947-1954)

    3. silence et refoulements (1954-1969)

    4. le retour du refoulé (depuis 1969) èmeLorsque le général de Gaulle, devenu entre-temps président de la V République, décida de

    donner à la Résistance le visage d’un héros éponyme, quatre ? candidats ? sérieux étaient en

    lice : Jacques Bingen, Jean Cavaillès, Pierre Brossolette et Jean Moulin. Mais le premier était déjà sorti de la mémoire collective en 1964, le deuxième était surtout honoré à l’ENS de la rue d’Ulm, et le général de Gaulle ne s’était jamais très bien entendu avec le troisième. Ce fut donc Jean Moulin qui fut choisi pour incarner la Résistance et entrer au Panthéon, cette ? Ecole Normale des morts ?, pour reprendre l’expression de Mona Ozouf. Mais il faut

    reconnaître qu’il s’agit là d’un exemple de panthéonisation réussie, puisque Jean Moulin a ainsi parfaitement intégré la mémoire collective des Français.

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