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Les souliers au bal uses

By Lee Campbell,2014-06-13 16:48
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Les souliers au bal uses

Les souliers au bal uses

    Le roi avait douze filles, plus belles les unes que les autres. Elles dormaient

    ensemble dans une vaste pièce, leurs lits étaient alignés côte à côte, et chaque

    soir, dès qu'elles étaient couchées, le roi refermait la porte et poussait le verrou.

    Or, le roi constatait tous les matins, après avoir ouvert la porte, que les princesses

    avaient des souliers usés par la danse. Personne n'était capable d'élucider le

    mystère. Le roi proclama alors que celui qui trouverait où dansaient les princesses

    toutes les nuits, pourrait choisir une de ses filles pour épouse et deviendrait roi

    après sa mort. Mais le prétendant qui, au bout de trois jours et trois nuits, n'aurait

    rien découvert, aurait la tête coupée.

    Bientôt, un prince, voulant tenter sa chance, se présenta. il fut très bien

    accueilli, et le soir on l'accompagna dans la chambre contiguë à la chambre à coucher

    des filles royales. On lui prépara son lit et le prince n'avait plus qu'à surveiller

    les filles pour découvrir où elles allaient danser ; et pour qu'elles ne puissent rien faire en cachette, la porte de la chambre à coucher resta ouverte.

    Mais les paupières du prince s'alourdirent tout à coup et il s'endormit.

    Lorsqu'il se réveilla le matin, il ne put que constater que les princesses avaient

    été au bal et avaient dansé toutes les douze : leurs souliers rangés sous leurs lits

    étaient complètement usés. Les deuxième et troisième soirs il n'en fut pas autrement

    et le lendemain, le prince eut la tête coupée.

    Par la suite, de nombreux garçons encore avaient visité le palais, mais tous payèrent leur courage de leur vie. Puis, un jour, un soldat pauvre et blessé qui

    ne pouvait plus servir dans l'armée, marcha vers la ville où siégeait le roi. Sur

    son chemin, il rencontra une vieille femme qui lui demanda où il allait.

    - Je ne sais pas bien moi-même, répondit le soldat, et il ajouta en

    plaisantant :J'aurais bien envie de découvrir où toutes ces princesses dansent

    toutes les nuits !

    - Ce n'est pas si difficile, dit la vieille femme, il faudrait que tu ne boives

    pas le vin qu'ils vont te servir et que tu fasses semblant de dormir d'un sommeil

    de plomb.

    Puis, elle lui tendit une cape en disant :

    - Si tu mets cette cape, tu deviendras invisible et tu pourras ainsi épier les

    douze danseuses.

    Fort de ces bons conseils, le soldat se mit sérieusement à envisager d'aller

    au palais. Il prit son courage à deux mains, se présenta devant le roi et se déclara

prêt à relever le défi. Il fut accueilli avec autant de soins que ses prédécesseurs

    et fut même revêtu d'un habit princier. Le soir venu, tout le monde se prépara à

    aller se coucher et le soldat fut amené dans l'antichambre des filles royales. Avant

    qu'il ne se couche, la princesse aînée entra, lui apportant une coupe de vin. Or,

    le soldat avait auparavant attaché sous son menton un petit tuyau ; il laissa le

    vin couler à l'intérieur et n'en avala donc pas une goutte. Il se coucha, puis il

    attendit un peu avant de se mettre à ronfler comme s'il dormait profondément.

    Dès que les princesses l'entendirent, elles se mirent à rire et l'aînée dit :

    - Quel dommage de risquer sa vie ainsi !

    Elles se levèrent, ouvrirent les armoires, en sortirent des robes superbes et

    commencèrent à se faire belles devant la glace ; elles sautillaient, se réjouissant

    par avance de la soirée qui les attendait. Mais la plus jeune s'inquiéta :

    - Vous vous réjouissez, mais moi j'ai comme un pressentiment. Un malheur nous

    attend.

    - Ne sois pas bête, dit l'aînée, balayant ses soucis, tu es toujours inquiète.

    As-tu déjà oublié combien de princes nous ont déjà surveillées en vain ? Et le soldat

    à côté n'a même pas eu besoin de la potion pour s'endormir. Ce pauvre bougre ne se

    réveillera pas quoiqu'il arrive.

    Néanmoins, lorsque les douze princesses eurent fini de s'habiller, elles

    allèrent jeter un coup d'œil sur le soldat. Il avait les yeux fermés, respirait

    régulièrement et ne bougeait pas ; elles en conclurent qu'il n'y avait n'en à craindre.

    L'aînée s'approcha de son lit et frappa. Le lit s'effaça aussitôt pour laisser place

    à un escalier qui s'enfonçait sous la terre et les sœurs descendirent par ce passage.

    L'aînée ouvrait la marche, les autres la suivaient, l'une après l'autre. Le soldat

    avait tout vu et n'hésita pas longtemps : il jeta la cape sur ses épaules et se mit

    à descendre derrière la benjamine. Au milieu de l'escalier, il marcha un peu sur

    sa jupe ; la princesse eut peur et s'écria :

    - Qu'est-ce que c'est ? Qui est-ce qui tient ma robe ?

    - Que tu es bête ! la fit taire l'aînée, tu as dû juste t'accrocher à un clou.

    Elles descendirent tout en bas pour se retrouver dans une allée merveilleuse.

    Les feuilles des arbres y étaient en argent, elles brillaient et scintillaient.

    - Il faut que je garde une preuve, décida le soldat.

    Il cassa une petite branche, mais l'arbre craqua très fort.

    - Il se passe quelque chose s'écria, anxieuse, la plus jeune princesse.

    Avez-vous entendu ce bruit ?

    Mais l'aînée la calma :

    - Ce sont des coups de canon. Nos princes se réjouissent que nous allions bientôt

    les délivrer.

    Elles avancèrent dans une autre allée où les feuilles étaient en or, et

    finalement elles entrèrent dans une allée où sur les arbres de vrais diamants

    étincelaient. Le soldat arracha une petite branche dans l'allée d'or et dans celle

    aux diamants et à chaque fois un craquement retentit. La plus jeune des princesses avait peur et sursautait à chaque fois ; mais l'aînée persistait à dire qu'il

    s'agissait bien des coups de canon en leur honneur.

    Elles continuèrent leur chemin lorsqu'elles arrivèrent à un lac ; près de la

    rive voguaient douze barques et dans chacune d'elles se tenait un très beau prince.

    Les douze princes attendaient leurs douze princesses. Chacun en prit une dans sa

    barque. Le soldat s'assit près de la plus jeune.

    - Je ne comprends pas, s'étonna le prince, la barque me semble aujourd'hui plus

    lourde que d'habitude. je dois ramer de toutes mes forces pour avancer.

    - Ça doit être la chaleur ou l'orage, estima la petite princesse, je me sens

    moi aussi toute moite.

    Sur l'autre rive brillait un palais magnifique, tout illuminé, et une musique

    très gaie s'en échappait. Le roulement des tambours et le son des trompettes

    résonnaient à la surface de l'eau. Les princes et les princesses accostèrent et

    entrèrent dans le palais, puis chaque prince invita la princesse de son choix à danser.

    Le soldat, toujours invisible, dansa avec eux, et chaque fois qu'une princesse

    prenait une coupe dans la main, il buvait le vin qu'elle contenait avant que la

    princesse ne pût approcher la coupe de ses lèvres. La plus jeune princesse en était

    toute retournée mais l'aînée était toujours là pour la rassurer.

    Ils dansèrent toute la nuit, jusqu'à trois heures du matin ; à ce moment les

    semelles des souliers des princesses étaient déjà usées et elles durent s'arrêter.

    Les princes les ramenèrent sur l'autre rive, le soldat s'étant cette fois-ci assis

    à côté de l'aînée. Les princesses firent leurs adieux aux princes et promirent de

    revenir. Le soldat les devança en montant les marches, sauta dans son lit et lorsque

    les douze princesses fatiguées arrivèrent en haut à petits pas, dans la chambre un ronflement très fort résonnait déjà.

    Les princesses l'ayant entendu, se dirent :

    - Avec celui-là, il n'y a rien à craindre.

    Et elles se déshabillèrent, rangèrent leurs belles robes dans les armoires,

    leurs souliers usés sous les lits et elles se couchèrent.

    Le lendemain matin, le soldat décida de ne rien dire. Il avait envie d'aller

    au moins une fois encore avec elles pour être témoin de leurs étonnantes

    réjouissances. Il suivit donc les princesses la deuxième et la troisième nuit et

    tout se passa exactement comme la première fois ; les princesses dansèrent jusqu'à

    ce que leurs souliers soient usés jusqu'à la corde. La troisième nuit, le soldat

    emporta une coupe comme preuve.

    Vint l'instant où le soldat dut donner la réponse au roi. Il mit dans sa poche les trois petites branches ainsi que la coupe, et il se présenta devant le trône.

    Les douze princesses se tenaient derrière la porte pour écouter ce qu'il allait dire.

    Le roi demanda d'emblée :

    - Où mes douze filles dansent-elles pour user tant leurs souliers ?

    - Dans un palais qui est sous terre, répondit le soldat. Elles y dansent avec

    douze princes.

    Et il se mit à raconter comment tout cela se passait ; et il montra les preuves.

    Le roi appela ses filles et leur demanda si le soldat avait dit la vérité. Les princesses, voyant que leur secret était découvert et qu'il ne servait à rien de

    nier, durent, bon gré mal gré, reconnaître les faits.

    Lorsqu'elles avouèrent, le roi demanda au soldat laquelle des douze princesses

    il souhaitait épouser.

    - Je ne suis plus un jeune homme, dit le soldat, donnez-moi votre fille aînée.

    Les noces eurent lieu le jour même et le roi promit au soldat qu'après sa mort

    il deviendrait roi. Et les princes sous la terre furent à nouveau ensorcelés jusqu'à

    ce que se soient écoulées autant de nuits qu'ils en avaient passé à danser avec les

    princesses.

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